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Récit de la reddition de Damiette en tsar, par V auteur anonyme de la Chronique de Tours. (Recueil des Historiens de France, torn. xviii, pag. 3oo et suiv.)
Le légat Pélage voyant que l’armée innombrable qui était h Damiette ne faisait rien depuis long-temps , et désirant avec ardeur étendre l’empire du nom chrétien, commença à examiner s’il conviendrait mieux de la conduire à Alexandrie, ou du côté du Caire en remontant le fleuve; mais quand il eut appris que Casai, sur la rive du fleuve, était une place remplie d’édifices et de richesses , à vingttrois stades du Caire et à égalc-distance de Damiette, où le fleuve, se partageant en trois branches, forme autant de grands fleuves, dont le premier sé rend à Alexandrie, le second h Damiette, le troisième dans les campagnes de Taplinis , et où les Sarrasins avaient construit un pont de bateaux qu’on appelait le Pont-Casa! , le légat conçut le plus vif désir d’aller assiéger celte place; ce qui excitait princip.ilemgnt son désir, c’ftait un livre trouvé parmi les dépouilles des ennemis, dans lequel il était dit que la loi de Mahomet ne durerait que six cents ans, qu’elle serait détruite au mois de juin, et que celui qui la détruirait viendrait de l’Espagne. Le légal, qui était né dans ce pays, avait beaucoup de conflanre dans celivre. D’un autre côté, l’évêque d’Arre annonçait publiquement que David, roi des Deux Indes, venait au secours des chrétiens , amenant avec lui des peuples très féroces <$ui dévoreraient les sacrilèges Sarrasins comme des animaux sauvages. Le légat, qui voyait qu’il ne pouvait rien entreprendre sans le secours du roi de Jérusalem , lui envoya des députés pour le sup-
plier de compatir aux soldats de la Croix , de se montrer le> fils de l’eglise romaine, et de revenir au pèus tôt à Damiette. Le roi se rendit volontiers aux prières du légat ; mais lorsqu’il eut connu son dessein, il s’y opposa en assurant qu’on ne pourrait venir au secours de L^arméc chrétienne, soit par terre, soit par eau, quand elle serait à Casai. Le légat, supportant Impatiemment cette opposition, excommunia tous ceux qui voudraient empêcher l’entre* prise. Lo roi, qui vit que rien ne pouvait faire changer la résolution du légat, promit, malgré lui, de partir sur-lechamp avec Pélage, aimant mieux souffrir avec le peuple chrétien , ou subir le martyre , que de l’abandonner sans guide ou de rester dans le bourbier des voluptés du siècle.
Le jour de la fête de saint Pierre et de saint Paul, le roi et le légat ordonnèrent que tous sortissent de la ville avec leurs armes et portassent avqc enx p'our deux mois de vivres. Au jour désigné toute l’armée se mit en • marche pleine d’espérance, et s’éloigna des frontières de Damiette avec ordre et précaution. Une multitude de vaisseaux portait sur le fleuve les armes et les vivres. Plusieurs croisés craignant que l’humidité du rivage ou de la terre ne les incommodât pendant qu’ils dormiraient, portaient sur leurs épaules des lits de bois et autres : mais l’ardeur du soleil , la fatigue du chemin et les fréquentes incursions des ennemis , les forcèrent à abandonner leur fardeau à deux milles de Damiette. Toute l’armée chrétienne s’étendait sur un espace de seize stades de long et de huit de large» Le roi avait ordonné que tous marchassent en bataillon serré, à petits pas et sans bruit. Il avait défendu qu’on poursuivît les Parthes dans leur fuite. Les ennemis de la Croix ne cessaient jour et nuit d’attaquer les chrétiens par une grêle de traits et de javelots. Enfin, précédant notre armée, ils arrivèrent au pont , s’enfermèrent dans Casal , et fortifièrent la ville et l’entrée du pont par un grand uombre d’hommes armés. Les nôtres campèrent dans une plaiuc qui bordait le rivage , et se fortifièrent du côté des ennemis par des fossés, et des palissades. Tout; le pays retentissait du bruit des
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trompettes et des' armes des deux armées; l’air brillait des diverses coulenrs des boucliers et des casques. Les Romains 11e cessaient d’étaler leur orgueil; les Espagnols et les Gascons, de faire entendre leur babil facétieux, et les Allemands de nifptrer leur entêtement : mais la milice des Français, remarquable par sa modestie, ses mœurs et se» armes , se tenait avec le roi de Jérusalem, les Templiers et les Hospitaliers, loin du bruit et des clameurs. Enveloppant l’armée du Christ du côté des Sarrasins, elle soutenait leurs continuels assauts. Les Pisans, les Vénitiens, les Génois, les Siciliens, les liabitans de la Pouille , les Africains, furent envoyés à la garde du rivage et des vaisseaux. L’armée chrétienne se montait à près de 70 mille hommes , sans compter le vulgaire. Les Sarrasins étaient venus au secours du Soudan du Caire en nombre considérable. Le prince voyant leur multitude, et^révoyant de la part des nôtres beaucoup d’audace et de résistance, tint conseil et résolut de ne pas combattre ; mais il ordonna qu’on gardât toutes les avenues , afin qu'aucun secours et aucunes provisions ne pussent arriver à l’armée chrétienne. Il espérait que par ce moyen exécrable l’armée du Seigneur périrait, sans aûcun dommage pour les siens.
Enfin, à cause de nos péchés, les vivres venant à manquer , une horrible famine affligea l’armée chrétienne, et le Nil se débordant selon sa coutume, inonda tout le terrain qu’elle occupait. Ainsi le penplc de Dieu perdait scs forces par le besoin, et restait dans la boue jusqu’à la cheville des pieds ; en sorte qu’on pouvait dire avec le prophète: Tnfixus sum in limo profundi et non est substant'ia. Là, étaient des pleurs et des grinccmens de dents; là, les gemissemens de la langueur; là, les liurlemeus du désespoir; là, les cris des mourans, atinque fût accomplie celte parole du prophète: Foris vaslavit eos gladiiif et intus pavor. Des prêtres du Seigneur, au nombre de trois cents, après en avoir obtenu la permission du légat, montèrent d<* vaisseaux et naviguèrent au plus vite vers Damiette; mais tous ces vaisseaux furent pvis par les Sarrasins , excepté un. Ces prêtres ga- *
gnèrnnt la palme du martyre , et le Seigneur commença ain^i par son sanctuaire. I.es chrétiens se voyant près de périr par la disette de pain et par l’inondation, tinrent conseil, et décidèrent de retourner à Damiette. Ils abandonnent donc leur camp pendant le silence de la nuit ;^ais les Allemands furieux brûlèrent leurs tentes. Les Egyptiens , à la vue de ce feu, connurent la fuite des nôtres. Ils se mettent aussitôt à leur poursuite, et les conduisent jusqu’à deux milles du pont en les chassant avec impétuosité au milieu de l’eau, qne les croisés avaient jusqu’au genou. Epuisés par la manie et par le jeune, les chrétiens restèrent alors immobiles, implorant la miséricorde de Dieu. Comme fis ne pouvaient plus avancer , Us soutinrent patiemment les continuels assauts des ennemis, n’attendant plus que la mort; mais celui qui ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et vive , et (Uns la main duquel est le cœur des rois , arracha les croisés à la mort, qui était présente , et tourna le cœur du roi d’Egypte à la miséricorde Envers eux; car le Soudan du Caire, touché d'une pitié naturelle, les exempta des fers et de la mort, et leur fournit les vivres nécessaires. Enfin, après plusieurs propositions de paix faites de part et d’autre, il fut convenu que les chrétiens rendraient Damiette aux Sarrasins; que ceux-ci restitueraient aux chrétiens la partie de la vraie croix que le Soudan avait enlevée à Jérusalem ; qu’on donnerait aux croisés une sauve-garde, et que les prisonniers seraient rendus des deux côtés. Une trêve de huit ans fut jurée.
La renommée , qui a coutume de ne rien faire en secret, vola aussitôt à Damiette, où elle porta la consternation cp y racontant l’infortune de l’armée chrétienne. Les uns voulaient bien rendre la ville, mais les autres ne le voulaient pas. Une sédition s’éleva à ce sujet; les Vénitiens , les Pisans,. les Génois, les Siciliens et les seigneurs allemands, prétendaient défendre Damiette; d’un autre côté, les Grecs, les Syriens, les Arméniens, les Hospitaliers, les Templiers, et les seigneurs de France, qui étaient restés dans la“ ville, menaçaient de la rendre. Les Vénitiens et ceux de leur
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pard, assiègent les palais du roi, du Temple et de l’Hôpital, les battent aveé diverses machines; et le matin du jour de saint Gilles, a septcfnbre, s’en rendent maîtres. Pendant que la ville était ainsi occupée par ld parti de l’empire, les nôtres , qui épient restés captifs , envoyèrent des députés à Damiette pour leur dire que si la ville n’était rendue aux Egyptiens, ils donneraient la vifle d’Acre en place. A cette menace, toute la ville se rassembla daus l’église de la Sainte- Vierge pour délibérer sur ce qu’il y avait à faire; voyant que les vivres manquaient, que l’hiver approchait,, qu’ils ne pourraient recevoir de secours, et qu’en perdant la ville d’Acre on ferait une plus grande pes te qu’en rendant Damiette, de l’avis des plus expérimentés, tous convinrent unanimement de remettre la ville aux Égyptiens.
Il fut donc ordonné que le lendemain , c’est-à-dire la veille de la Nativité de la Vierge, tous et chacun sortiraient de la ville emportant avec soi leurs bagages, et dresseraient leurs tentes sur le rivage; à cet ordre, un cri s’élève dans les,airs; le deuil, les plaintes, les gémissemens remplissent toute la ville. Vous auriez vu les ecclésiastiques et lesfidèles entrer en pleurant dans les e'glises, renverser les autels consacrés et les images dés saints, pour que les Sarrasins ne les souillassent pas , ou ne les fissent pas servir à leurs insultes et" à leurs moqueries. Ainsi, la veille de la Sainte-Vierge, ils sortirent de la ville les larmes aux yeux et allèrent dresser leurs tentes sur la rive du fleuve; ils pouvaient dire avec raison comme le prophète : Super flumina Babylonis illic sedimits et flevimus cum rccordaremur Sion. L'année chrétienne, étant considérablement augmentée par le grand nombre de prisonniers qui furent rendus, et les vaisseau* ne suffisant pas pour transporter une si grande multitude, on pria humblement le Soudan du Gairc de faire conduire en Palestine tous les chrétiens pauvres. Ce prince y consentit volontiers; il donna mem» son fds en otage, et fit conduire par le désert jusqu’à Ptolémaïs, près de soixante dix mille chrétiens; il accorda un an à ceux qui ne pouvaient alors emporter avec eux , par mer ou par le désert, leurs bagages
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et effets; et le jour de la Nativité, les Sarrasins, entrant dans Damiette, passèrent le jour et la nuit dans les fêtes et dans la joie. Toute la ville fut illuminée, et les rues retentirent d’une inimité d’instrumetis de musique. Les chrétiens, au contraire, tristes et silencieux, montèrent sur leurs vaisseaux , et trois jours après s’éloignant de Damiette, allèrent aborder en Syrie,
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