LIVRE XXII
Iralle avec sévérité les moines qui firent le pèlerinage de Jérusalem et qui s’établirent dans la Terre- Sainte. L’abbé de Giairvaux , dont les prédications avaient envoyé tant de chrétiens mourir en Asie , ne voulut pas qu’aucun de ses disciples trîl^ersât les mers ; il alléguait les invasions des barbares et l’insalubrité du climat (i); mais tout nous porte à croire • que la corruption des mœurs de l’Orient fut son véritable motif. On se persuadait alors parmi les moines que les retraites du cloître étaient aussi agréables à Dieu que les lieux saints qu’on allait visiter en Orient. L’histoire rapporte qu’un pèlerin , parti pour la Terre-Sainte (2), s’arrêta dans le monastère de saint Bernard , et qu'il résolut de prendre l’habit de religieux. Saint Bernard, qui avait entraîné le pèlerin dans cette résolution, demanda que le nouveau cénobite fût dégagé de son vœu , alléguant que son pèlerinage était accompli, et que fabbaye de Giairvaux était une autre Jérusalem (3).
Vers la fin des croisades, la plupart des mo-
(1) Histoire de saint Bernard, par Guillaume de Sainl- Thierri.
(2) Hist. littéraire de la France -, tom. XllI, pag. i5i.
(3) Saint Bernard , dans une lettre écrite au pape Célestin, au nom de tous les moines de Giairvaux, conjure le souverain pontife de ne point laisser partir pour Jérusalem l’abbé de Morimond; celui-ci voulait entraîner avec lui en Orient une multitude de cénobites. « Dans les armées de la
» croix, dit Bernard, il faut des chevaliers qui combattent, ^ *
« et non point des moines qui chantent et qui pleurent. »
( Epist. S. Dem.)
a88 HISTOIRE DES CROISADES,
nastères commençaient à perdre leur crédit et leur renommée. Comme les sociétés politiques, ils s’élevèrent par la vertu „ ils tombèrent par la corruption. Plusieurs de ces asiles de la piété devinrent semblables aux villes maudites dont parle l’Ecriture, et la décadence des études suivit . celle de la discipline. Enfin l’Eglise trouva dans les cénobites des serviteurs moins ardens (i) , et Rome uQe milice moins dévouée.
Il .SC forma des ordres nouveaux , qui furent à-la-fois encouragés par le respect des fidèles et par la faveur des pontifes. A la tète des congrégations religieuses qui se formèrent à cette époque, nous devons placer celle des frères de la Merci ou de la Trinité, qui prit naissance après la troisième croisade , et dont l’institution avait pour objet de délivrer et de racheter les captifs. Ces vénérables cénobites allaient clicrclicr au loin tous ceux qui gémissaient dans les prisons des infidèles , et véritables clievalicrs de la foi et de la liberté, ils ne goûtaient point de repos s’ils n’avaient brisé les fers de quelques prisonniers chrétiens ; ce fut pendant la sixième croisade que .s’élevèrent les deux ordres des frères mineurs et des frères prêcheurs, qui, selon l’expression de l’abbé d’Usberg, renouvelèrent
(i) Lorsqu’on a Cliidié l’iiistoirc de celte époque, ou est porte à croire que les papes, qui n’élaicnl pas secondés ^ dans leurs entreprises pour lc.s croisades, élaieiil inécontens
♦ * du clergé cisurtout des moines, qui répugnaient à faire des
sacrifices.