‹ Histoire des croisades (volume 5)Chapitre 160 sur 209 · I.IVRE XXII · texte numérisé non relu

I.IVRE XXII

restrc produisaient la canelle, le gingembre, le girofle, et qu’on péchait ces épiceries dans les eanx du Nil , où elles étaient portées par les vents (i).

Les croisés , toujours occupés de combattre , n’avaient pas même la pensée d’étudier les pays conquis par leurs armes. Cependant à leur suite la religion et le commerce , conduits l’une par l’envie de répandre l’Evangile , l’autre par l’espoir d’amasser des trésors , s’ouvrirent quelques routes nouvelles , et recueillirent d’utiles notions sur l’Orient, pendant les croisades. Les missionnaires envoyés par la cour de Rome et par saint Louis , parcoururent les plus vastes régions de l’Asie ; le commerce les suivit ou les devança dans ces courses lointaines. Les relations de Rubruquis, d’Asselin , de Jean-Plan Carpin, de TMfirc-Pol, renferment des observations dont on reconnaît encore aujourd’hui la vérité et l’exactitude.

(i) « Quant celui fleuve entre en Egipte, il y a gens tous » expers et accoustumés, comme vous diriez les pêcheurs » des rivières de ce pays-ci, qui au soir jettent leur reyz au » fleuve et ès rivières; et au matin souvent y trouvent et » prennent les cspiceries qu’on vent en les parties de par- » deçà bien chierement et au pois, comme cannelle, gin- » gembre , rhubarbe, girofle, lignum aloës , et plusieurs » bonnes choses , et dit-on au pats , que ces choses là vien- » nent de Paradis terrestre , ainsi comme le vent abat ès » forêts de ce pays , le bois sec ; et ce qui chiet en ce fleuve » l’eau amène, et les marchands le recueillent, qui le nous » vendent au pois. » (Joinville, ?.«. part., pag. 36, édit, de Ducange.)

TOM. VI. a3

On doit ajouter que les croisés qui partaient de toutes les contrées de l’Europe , apprirent à se connaître entre eux sous l’étendard de la croix. ]jOS peuples ne furent plus étrangers les uns pour les autres , ce qui dissipa l’ignorance où ils étaient sur le nom des villes et des provinces de l’Occident.

Les cartes géographiques de cette époque ne donnent ni la configuration du globe, ni l’étendue lU's pays, ni la position et les limites des empires : elles se bornent à retracer , par des désignations vagues, ce qui frappait le plus les voyageurs, les curiosités de chaque contrée, des animaux, des édifices , des hommes diversement vêtus. Nous avons eu sojis les yeux une mappe-monde qui se trouve jointe à la chronique de Saint-Denis , et qui paraît avoir été faite dans le quatorzième siècle : comme dans les cartes modernes , on n’y trouve point marqués les quatre points cardinaux ; mais , sur les quatre côtés, sont écrits les noms des principaux vents, au nombre de douze. Jérusalem, selon Topinion du temps , est placée au centre des trois parties du monde connu : un grandédifice, surmonté d’une croix , représente la ville sainte. Autour de cette reine des cités , l’auteur de la carte a figuré , par d’autres édifices, les villes;dela Palestine, de la Syrie, de l’Egypte, etc.; les distances sont mar~ quées sans exactitude ; tout semble jeté pêle-mêle et comme au hasard: cet amas confus d’édifices ou de maisons parait moins être une représentation de

LÎVnE XXII. 355

l’univers que l’image informe d’une grande ville bâtie sa|^s plan et sans régularité (i).

On jugera par-là combien la géographie était encore dans l’enfance; mais au moins on s’en occupait , ce qu’on n’avait point fait jusqu’alors. Ainsi , on devait croire qu’on n’en resterait pas là , et que les connaissances géographiques feraient bientôt des progrès. Dans le quatorzième siècle, on connaissait déjà beaucoup mieux les contrées de l’Orient , si on en juge par la carte que Sanuti présenta au pape, et qu’on peut voir dans le recueil des historiens des croisades par Bongars.

Nous ne terminerons pas ce chapitre sans parler de l’état de la géographie chez les Arabes dans le moyen âge. L’ouvrage d’Edrisi, composé entre la seconde et la troisième croisade, nous prouve que les M usulmans étaient alors beaucoup plus avancés que les Francs et les Grecs (2). Cet ouvrage est pré-

(1) Celle carie se trouve à la fin d’un manuscrit du quatorzième siècle, àlaBibliothèque de Ste.-Geneviève , classé sous la lettre L. f. 2 , in-fol. Elle nous a été indiquée par M. Thory, sous-conservateur de la Bibliothècpie du Roi, qui nous a fourni plusieurs matériaux imporlans pour notre Histoire des Croisades.

(a) La géographie d’Edrisi ne nous était jusqu’ici connue que par l’abrégé publié à Rome en arabe , et traduit plus tard en latin par Gabriel Sionita. M. Reiiiaud a découvert parmi les manuscrits arabes delà Bibliothèque du Roi, qu’il met en ce moment en ordre , un ouvrage qui paraît être le traité entier d’Edrisi , et M. Amédée Jaubert en prépare une traduction française.

deux, même de nos jours, par les détails géographiques qu’il renferme sur certaines coïtées de l’intérieur de l’Asie , qui n’ont pas encore été bien décrites. Aboulféda et Makrisi , qui vinrent ensuite, sont supérieurs à tous les écrivains de l’Occident qui s’occupaient de la géographie à la même époque (i). Nous n’avons point assez de documens pour expliquer cette supériorité ; mais ne pourrait-on pas en trouver une cause vraisemblable dans ce caractère impatient, dans cette ambition inquiète, qui portèrent d’abord les peuples mu- .sulmans à étendre partout leur domination. Dès les premiers temps de l’hégire , le prosélytisme belliqueux des Arabes leur persuada que le monde leur appartenait (2). On ne doit pas trop s’étonner, d’après cela, qu’ils aient cherché à connaître les

(1) I.a gi-ogr.iphie d’AbouHeda n’est que le précis des connaissances qu’on avait recueillies de son temps ; mais ce précis est méthodique et en général complet pour les ouvrages de géographie de Makrisi; il se borne à rÉgvplc, à la Nubie et à quelques contrées voisines : mais l’auteur cite tout au long les divers passages d’écrivains plus anciens et de voyageurs de son temps qui se rapportaient à son sujet.

(2) Nous citerons à ce sujet les paroles que les Musulmans mettent dans la bouche de Mahomet : « Les roj’au- 1) mes du monde se sont présentés devant moi , et mes yeux » ont franchi la distance de l’Orient et de l’Occident. Tout » ce que j’ai vu fera partie de la domination de mon peu- » pie. » ( Voyez l’ouvrage que M. Reinaud a publié sur les monumens arabes, persans et turcs du cabinet de M. le duc

Page 1