LIVRE XXI
voyait la nuiltilucle des croisés errer dans les plaines el les inontagnes, cherchant des vivres, et bravant les embûches des Sarrasins. Tout ce qu’ils voyaient, tout ce qu’ils entendaient dans des pays inconnus, disposait les pèlerins à l’enthousiasme,- la disette , les maladies, la fatigue, les jetaient souvent dans le désespoir, et le désespoir ajoutait encore à l’extrême exaltation des esprits. Dc-là les piodiges sans nombre qu’on racontait chaque jour au milieu des camps, et qui s’accréditaient facilement dans une foule oisive, ignorante et passionnée (i). La plupart des chroniqueurs qui rapportent les faits des premières croisades peuvent être regardés comme les interprètes lidèles de celte multitude, pai ce qu’en leur qualité de moines et d’ecclésiastiques, ils ne combattaient point, et se trouvaient confondus avec les pèlerins sans armes. Raoul de Caen , écrivain laïque et chevalier, exprime mieux le caractère particulier des guerriers de la croix , aussi est-il moins prodigue de visions et de faits miraculeux que Raymond d’Agiles,le moine Robert, et le chapelain de Baudouin.
On aurait un document bien précieux pour cette époque , si on avait l’iiisloire ou le journal d’une seule famille partie de l’Occident pour aller à Jérusalem. C’est là qu’on pourrait voir, dans toute leur vérité, les espérances, les chagrins, les joies, toutes les impressions diverses du peuple de la
(i) Raymond d’Agilcs, Robert, Tiidebode , etc. { Bihlioth. des Crois. )
guerre sainte. Mais, dans celle foule innombrable , combien peu d’hommes savaient écrire , et les clercs qui écrivaient, se bornaient à rappeler les grands événemens de la guerre sans enti er dans aucun de ces détails qui auraient aujourd’hui tant d’intérét pour nous. C’est ainsi que les chroniques contemporaines nous répètent froidement qu'après la prise de Jérusalem , une prodigieuse multitude de pèlerins disparut dans l’Asie mineure, et l’une d’elles nous dit qu’en Occident on ne l’ecevait pas plus de nouvelles de la Romanie qu’on n’en reçoit du royaume des morts (i). Le nom de ces nombreux pèlerins, le souvenir de leurs misères, et jusqu’aux traces de leurs pas , tout avait péri ; et l’histoire , loin de connaître aujourd’hui les destinées de tant de familles éteintes misérablement, peut à peine savoir si l’un des plus illustres chefs de la troisième croisade , un des plus grands empereurs d’Allemagne , fut enseveli à Antioche , à Tarse, ou dans la ville de Tyr.
La multitude dont nous parlons devait être plus malheureuse que les autres croisés, car elle no pouvait se défendre dans les périls, et profitait rarement de la victoire. « Ayez soin des pau- » vres clercs et des faibles pèlerins , disait l’évé- » que Adhémar aux guerriers de la croix j ils ne » peuvent, comme vous, combattre et se procu- » rer les choses nécessaires à la vie ; mais tandis
(i) L’abhé Ekkeard, Coll. ampl. de Martèue. {Biblioth. des Crois.)