LIVRE XXL
Dans une çroisaile inallioiireusc, on n’accusait pas seulement les pèlerins, mais les chrétiens restés en Occident. D’après l’opinion du temps, Dfeu avait confié son liérita^e à la vertu , à la dévotion de tous les fidèles , et l’univers chrétien répondait de ce dépôt sacré. Lorsqu’on apprit en Europe que Jérusalem était tombée au pouvoir de Saladin, les fidèles accoururent de toutes parts dans les églises, pour s’accuser de leurs fautes, et la chrétienté ne songea plus qu’à expier par le jeûne et la prière la licence et la corruption des mœurs qui avaient amené la ruine de Sion et le dernier triomphe des impies.
Api ès avoir e.xpliqué les malheurs des croisades par la justice et même par la colère de Dieu , on les expliquait encore par la miséricorde divine. On a pu lire dans riiistoirc que les prédicateurs de la guerre sainte la présentaient toujours comme un moyen de convertir les pécheurs et d’éprouver la vertu des justes. Dieu n’avait pas besoin du secours des hommes pour conquérir l’héritage de Jésus-Christ j mais il leur ouvrait la voie du salut et leur ofl’rait une occasion de racheter leurs péchés. Rien n’est plus curieux aujourd’hui que les raisonnemens par lesquels on s’efforcait alors de faire voir les avantages d’une guerre qui avait dépeuplé plusieurs contrées de l’Europe, mais dont le résultat véritable, aux yeux de la foi populaire, était de peupler la demeure des anges et de multiplier à l’infini Je nombre des martyrs et des élus de Dieu. Pour connaître sur ce point l’opinion des peuples
lo mSTOlllE DES CROISADES,
de rOccident, il suflil d’e'coulcr le9»prédicaleur» les plus ardens des croisades. Ne devait-on pas savoir que Dieu lie hait point ceux qu’il punit , cl qu’il a toujours une ver^c prêle à frapper l’enfaut qu’il ainie^ sa divine bonté blessait pour guérir, abaissait pour élever, et lorsqu’il envoyait les Jours de sa colère , les jours de sa miséricorde n’étaient pas loin. Si le ciel poursuivait par des peines temporelles l’ingratitude de ses enfaus , n’était-ce pas pour les sauver des supplices qui n’ont point de fin ! La voix des pontifes se mêlait à celle de s prédicateurs, pour annoncer aux chrétiens que le deuil et les pleurs étaient des armes invincibles contre les puissances de l’enfer, et que tous les guerriers morts à la croisade, semblables à l’or essayé trois fois et purifié sept fois par le feu , avaient trouvé grâce devant le souverain juge. « Comment » les hommes, disait l’un de ces pontifes, comment » les hommes qui habitaient ici-bas des maisons de » boue, pouvaient-ils éviter les souillui-es , et s’ils » ne passaient par le feu des tribulations , com- » ment pouvaient-ils se trouver assez purs devant » celui qui découvre des ombres et dos taches sur » le front des étoiles (i). »
Dans les temps ordinaires, les hommes s’éclairent par l’adversité et persévèrent rarement dans ce qui ne leur réussit point. Mais d’après l’opinion qu’on avait sur les croisade^ les leçons du malheur étaient perdues, et rien ne pouvait affaiblir ou défi) LeUre d’innocent IV. {Bibliotli. des Crois.)