HUMILITÉ CHRÉTIENNE ET FRATERNITÉ DES GUERRIERS DE LA CROIX
Ce qui nous étonne le plus dans Vliisloire du moyen âge, c’est de voir niuinililé clirétiennc se mêler à l’héroïsme de la chevalerie, et s’associer en quelque sorte à tout ce que la valeur guerrière avait de plus éclatant et de plus glorieux. Les croisades nous ofïrent souvent ce spectacle , et nous e» citerons quelques exemples.
L’historien de Tancrède nous dit que son héros fut long-temps retenu dans Aiaction, par l’opposition qu’il trouvait entre les maximes du monde et les maximes de l’Evangile (i). Mais rien ne put contenir son ardeur belliqueuse , lorsque la religion eut parlé et qu’elle eut proclamé la guerre sainte. Il limt croire néanmoins que l’illustre chevalier conserva qijelque chose de ses premiers scrupules, et fjue le christianisme lui inspira l’es- , prit d’humilité qu’il porta dans les combats. Cette simplicité de cœur qu’il sut allier avec les habitudes des camps, le serment qu’il fit prêter à son écuyer, de garder le silence sur une victoire, peu-
(1) Raoul de Cacii. iftiblioth. des Crois.)
Digilizcd by Googlei
‘ , l.rVllE XXt. i3
Tenl cire regardes comme un prodige dans l’iiistoire même des guerriers clji’élicns.
Quoique les croisades ne nous préscnient pas souvent le pliénomèno d’une abnégalion aussi étrange, nous devons dire néanmoins que la modestie évangélique fut un des caractères distinctifs de ces guerres religieuses. On n’a qu’à lire les relations pleines de simplicité , que les princes et les chevaliers de la croix adressaient au pape Urbain, après les victoires de la première croisade. « Nous désirons que vous sachiez combien la mi- » sericorde de Dieu a été grande envers nous, et » comment, par le secours du Tout-Puissant, » vainquetirs des Sarrasins , nous avons échappé aux » plus grands périls (i). » Anselme de Ribemont, un des plus illustres compagnons de Godefroi , écrivait à Manassé, archevêque de Rheims, et lui rappelant les triomphes des armées chrétiennes, « nous devons plus <à nos prières, lui disait-il, » qu’à nos propres mérites (2). » L’abbé Guibert, observateur assez éclairé des mœurs de son temps, dit, dans son histoire, que les soldats chrétiens s’affaiblissaient lorsque leur cœur était enflé par la victoire, et que revenus à l’humilité chrétienne, ils devenaient des guerriers invincibles. Dans une bulle adressée aux fidèles , pour les exhorter à prendre
(i) Celle lettre , écrite après la conquête d’Antioche , se trouve dans les pièces justificatives du premier volume de notre Histoire.
(a) Lettre d’Anselme de Ribemont. {Biblioth. des Crois.)
t4 HISTOIRE DES CROISADES.
l;i croix, le pape Célestin IV présentait l’immilité comme le seul moyen de triompher des Musulmans(i)j dans la croisade où les Latins s’emparèrent de Constantinople , rien n’est plus curieux que de voir les guerriers de l’Occident s’abaisser sous la main du pape, et s’excuser humblement de la plus grande victoire qu’aient jamais remportée les croisés. Olivier Scholastique, qui a décrit le siège de Damiette, nous pai4e des guerriers de Pise, qui voulurent attaquer un rempart de la ville , et fait à ce sujet une réflexion où se peint l’esprit des guerres saintes. « Les Pisans, nous dit-il, quoique pleins » de bravoure, n’étaient pas de ceu^r qui devaient » opérer le salut d’Israël j car ils avaient pour but » d’acquérir une grande renommée (a). »
Nos vieilles chroniques ne croient pas pouvoir ' mieux honorer la mémoire de Godefroi , qu’eh le comparant à un lion sur le champ de bataille, à un cénobite dans les actions ordinaires de la vie (3). Son refus de porter une couronne dans la ville de Jésus-Christ, suflfirait pour nous donner une idée juste du genre d’héroïsme qui animait les chefs des croisades. Cette humilité chrétienne étonnait les Orientaux, et leur donnait une haute idée des
(i) Voyez notre Résumé des actes des papes dans les croisades, au commencement de la Colleclion de Muralori. {Biblioth. des Crois.)
(a) Olivier Scliolastiquc. {Biblioth. des Crois.)
(3) Tantum Icnis ut niagis in se monachum quant mili~ tem Jiguraret. ( Rubert-le-Moine , /it'W/o/A. des Crois.)
1,1 VRE XXÏ. i5
guerriers de la croix. Guillaume de Tyr nous raconle d’une niauicrc loucliante l’enlrevue des députés de Samarie avec le duc de Lorraine, qui assiégeait la ville d'Arsur. Le nouveau maître de Jérusalem reçut les émirs, sans déployer aucun appareil, et modestement assis sur un sac de paille. Les chefs des tribus arabes demandèrent pourquoi un si grand prince, qui, venu de l’Occident, avait ébranlé V^sie , et dont le bras avait conquis un puissant royaume, se montrait ainsi < sans es- " corte et sans pompe , étendu à terre , ti ayant ni tapis ni vêtemens de soie. Godefroi répondit que la terre pouvait bien lui servir de siège , puisqu’elle devait être sa demeure après la mort. Les Samaritains ne purent voir sans une grande admiration tant d’humilité réunie à tant de gloire, et se retirèrcnti en disant : « Cet homme est vrai- » ment celui qui doit conquérir l’Orient et gpu- » verner les nations. » Ce contraste de la grandeur et de la modestie a toujours été un sujet de surprise parmi les hommes, et l’histoire ne peut offrir de spectacle plus imposant que celui de la suprême puissance proclamant elle-même le néant des grandeurs humaines.
Les historiens des croisades no nous offrent qu’un seul trait d’orgueil et de jalousie j encore ne le trouve-t-on que vers la fin des guerres contre les infidèles. Huniade et le moine Capistran se disputèrent, devant le pape, l’honneur de la victoire de Belgrade. L’oubli do sa propre renommée était sans doute le plus grand sacrifice qu’un chevalier
lO HISTOIRE DES CROISADES,
piil faire à Dieu, cl ce fut une cliosc heureuse tlans les guerres saintes , que cet esprit d’humilité qui ne quitta point les guerriers tle la croix. Ils se divisèrent souvent pour le partage du butin , pour la possession des villes et des provinces ; on ne peut savoir jusqu’où seraient allées les fureurs de la discorde, s’ils s’étaient divisés aussi pour la gloire. Le caractère si violent et si impétueux de Richard , n’est point lui-méme étranger à cet héroïsme modeste et pieux qu’on remarque dans les guerres saintes, Il nous reste deux lettres que le roi d’Angleterre » écrivait, l’uiie à l’archevêque de Rouen, l’autre à l’abbé de Clairvaux,et dans lesquelles il raconte la célèbre victoire qu’il remporta sur Saladin dans la plaine d’Arsur. Le héros victorieux se recommande hund)lement aux prières des fidèles , et ne jiarle de lui que pour nous dire qii’il a été blessé par une flèche, quodamj)ilo{i). Pour apprécier cet exemple d’humilité chrétienne, il est nécessaire de se reporter au temps des croisades. Dans un siècle où toute puissance venait de l’épée, où la colère et l’orgueil auraient pu porter les guerriers à tous les excès, qu’y avait-il de plus rassurant pour l’humanité c|ue de voir la force qui s’ouliliait et s’abaissait de la sorte! Un des historiens modernes de la Grande-Bretagne compare Richard au bouillant Achille (2) , et cette comparaison ne manque point de vérité. INous regrettons seulement que l’écrivain anglais n’ait point dit ce que le christianisme
(1) Benoît Peleiborougli. [BiblioiJi, des Crois.)
(a) Sharon Turner.