‹ Histoire des croisadesChapitre 131 sur 213 · LIVRE VINGT-DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGT-DEUXIEME

invisible. Dans le premier livre de cette Histoire nous avons montré comment l’enthousiasme des guerres saintes se développa peu à peu, et comment il éclata vers la fin du onzième siècle, sans autre influence que celle des idées dominantes; il entraîna la société tqul entière, et les papes furent entraînés comme les peuples. Une preuve ■que les souverains pontifes n’avaient pas produit cette révolution extraordinaire, c’est qu’ils ne purent jamais ranimer l’esprit des croisades, lorsque cet esprit vint à s'éteindre parmi les peuples chrétiens.

On a dit aussi que les croisades avaient beaucoup accru l'autorité des papes : nous verrons tout à l'heure ce qu’il y a de vrai dans cette assertion. Parmi les causes qui purent contribuer à l’accroissement de l’autorité pontificale dans le moyen âge, on pourrait citer l’invasion des barbares du Nord, qui renversa l'empire d'Occident, et les progrès des San-asins, qui ne permirent point aux empereurs d' Orient de porter leurs regards et de conserver leur domination sur l’Italie; les papes se trouvèrent ainsi affranchis de deux puissances dont ils dépendaient, et restèrent en possession de la ville de Rome, qui semblait n’avoir plus de maîtres. D’autres circonstances purent ajouter dès lors à l’autorité des successeurs de saint Pierre. Quoi qu’il en soit, tout le monde sait que cette autorité avait déjà fait d’immenses progrès avant les croisades; la tète des plus puissants monarques s’était déjà courbée devant les foudres du Vatican; et déjà la chrétienté semblait avoir adopté cette maxime de Grégoire VU, que le pape, en qualité de vicaire de Jésus-Christ, devait être supérieur à toute puissance humaine.

Il n’est pas douteux cependant qu’une guerre religieuse ne fût propre à favoriser le développement de l’autorité pontificale ; mais cette guerre même produisit des événements et fit naître des circonstances qui furent moins pour la puissance des papes un moyen d’agrandissement qu’un écueil où cette puissance vint se briser. Ce qu’il y a de positif, c’est que la fin des croisades trouva les souverains poulies moins puissants qu’ils ne l’avaient été à l’origine desgueiTCs saintes.

Parlons d’abord des avantages que les chefs de l’Église retirèrent des expéditions contre les infidèles. On avait recours aux souverains pontifes toutes les fois qu’il était question d’iîne croisade; on prêchait la guerre sainte en leur nom, on la poursuivait sous leurs auspices. Les guerrier.s enrôlés sous l'étendard de la croix recevaient du pape des privilèges qui les affranchissaient de toute autre dépen-

dance que celle de l'Église ; les papes étaient les protecteurs des croisés, l’appui de leurs familles, les gardiens de leurs propriétés; c’était aux papes que les croisés soumettaient tous leurs différends et qu’ils confiaient tous leurs intérêts.

Les souverains pontifes ne surent pas d’abord tout le pai1i qu’ils pouvaient tirer des croisades. Dans la première expédition, Urbain, qui avait des Vtn<^tn>s A combattre, n’implora point le secours des guerriers auxquels il avait fait prendre la croix; ce ne fut qu’à la seconde croisade que les papes purent s’apercevoir de l’ascendant que devaient leur donner les guerres saintes.

Les croisades avaient été pour les papes un prétexte pour usurper dans tous les États de l’Europe les principaux attributs de la souveraineté. Ils s’emparèrent au nom de la guerre sainte du droit de lever partout des armées et des impôts. Les légats qu’ils employaient dans tous les pays de la chrétienté exerçaient en leur nom l’autorité suprême. La présence de ces légats inspirait le respect et la crainte ; leurs volontés étaient des lois; armés de la croix, ils commandaient en maîtres à tout le clergé ; et, comme le clergé avait chez tous les peuples chrétiens le i)lus grand ascendant, l’empire des papes ne connaissait plus d’opposition ni de limites.

On voit que nous n’avons rien oublié des avantages que les chefs de l’Eglise trouvèrent dans les croisades. Voici, d’un autre côté, les obstacles et les écueils qu’ils rencontrèrent dans l’exercice de leur pouvoir.

Il faut dire d’abord que l’empire des papes ne prit que très-peu d'accroissement en Asie pendant les guerres saintes : les querelles, les discordes qui troublaient sans cesse les colonies chrétiennes d'ürient, et dans lesquelles ils se trouvaient obligés d’inter\enir, multiplièrent leurs embarras sans ajouter à leur puissance.

Leur voix ne fut pas toujours entendue au milieu de la multitude des croisés ; quelquefois même les soldats de la croix résistèrent aux volontés et méprisèrent les conseils des pontifes'. Les légats du saintsiège furent souvent en opposition avec les chefs des armées chrétiennes’, et leur caractère ne fut pas toujours respecté au milieu des

* La claquièmc croisade nous ofTre qq exemple très-frappant de cette résistance opiniAtre anx rdres da pape. (Vojez A ce sujet notre analyse des Lettres d'innocent 111, Coll, de Dacbesae. DiMiolhèqiu det Croisadex. )

* Voyez le récit da sicge de Damiette en ISI9, liv. \ll do notre Ulstoirc.

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