‹ Histoire des croisadesChapitre 132 sur 213 · LIVRE VIXGT-DEDXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE VIXGT-DEDXIÈME

camps. Comme les papes passaient pour diriger les croisades, ils étaient en quelque sorte res[K)nsablcs des malheurs et des désordres qu’ils n’avaient pu prévenir j cette responsabilité morale les exposa quelquefois à être jugés avec rigueur, et nuisit à leur réputation de sagesse et d’habileté.

Par un abus de l’esprit des croisades, les papes se trouvèrent entraînés à des guerres où leur ambition était souvent plus intéressée que la religion* : ils songeaient alors à leur pouvoir temporel, et c’est ce qu’ils avaient de plus faible; ils n’étaient forts que lorsqu’ils cherchaient leur appui plus haut. Les croisades devinrent pour eux comme un levier dont ils se servirent pour s’élever ; mais on peut dire qu’ils s’y appuyèrent trop, et, lorsque ce levier vint à leur manquer, leur autorité chancela. Cherchant à retrouver ce qu’ils avaient perdu, les papes firent dans le quatorzième et le quinzième siècle d’incroyables efforts pour renouveler l’esprit des croisades. Il ne s’agissait plus alors d’aller combattre les musulmans en Asie, mais de défendre l’Europe contre l’invasion dos Turcs. Au milieu des périls de la chrétienté, la conduite des papes mérita les jilus grands éloges, et le zèle qu’ils déployèrent n’a pas été assez apprécié par les historiens. Slais le temps de la ferveur des croisades était passé. Les succès qu’obtinrent les souverains pontifes ne furent jamais en proportion avec leurs efforts, et l’inutilité de leurs tentatives dut affaiblir l’idée qu’on avait de leur ascendant et do leur puissance.

La croisade des Albigeois leur procura peu d’avantages L’intolérance, qui enfanta cette guerre, provenait des croisades ; l’inquisition, qui y prit naissance, réveilla plus de passions qu’elle n’en comprima. L’Église eut alors dans ce monde une justice qui se ressentait trop de la faible humanité, et qui n’avait rien do cette juridiction mystérieuse et redoutable que toutes les croyances ont placée dans la vie future.

Rien n’égale l’énormité des tributs qu’on imposait au clergé pour les guerres saintes ’. On ne levait pas seulement des décimes pour la croisade, mais pour toute tentative de croisade, non-seulement pour les expéditions en Orient, mais pour toute entreprise contre les en-

' Lesgoerres de Grégoire IXatec Fréilérk U. (Voyez Malhleu PârU, Biblioih. des Croisades.)

* Voyez CO qae nous avons dit sur b croisade des Albigeois à la fin dn Ht. XII do notre Histoire.

* Noos anroQS occasion de pat 1er de ces tribais dans notre cbapilre snr le clergé an moyen âge.

lIISTOinE' DES CROISADES.

nemis de la cour de Rome ; on en leva enfin sous les plus vains prétextes. Toute l’Europe adressa aux papes de vives réclamations : on se plaignit d’abord de la rigueur avec laquelle les agents des pontifes percevaient les tributs; on se plaignit ensuite de leur infidélité dans l'emploi dos trésors arracliés aux fidèles. Rien ne fut plus funeste A l’autorité pontificale que ces plaintes qu’on entendait de toutes parts et dont s’arma enfin la redoutable hérésie de Luther.

L’histoire des papes au moyen âge achève de prouver ce (pie nous venons de dire. Leur domination alla toujours s’accroissant pendant un siècle, jusqu’à Innocent III; elle alla ensuite en déclinant pendant un autre siècle, jusqu’au pontificat de Boniface VIII, épociuc où finissaient les croisades d’outre-mer.

Dans les derniers temps, les publicistes ont beaucoup parlé de la puissance des chefs de l’Église ; niais ils l’ont plutôt jugée d’après des systèmes que d’après des faits, d’après l’esprit de notre siècle que d’après l’esprit du moyen âge. On a beaucoup vanté le génie des souverains pontifes ; on l’a vanté surtout dans le dessein de faire ressortir davantage leur ambition. Mais, si les papes avaient eu le génie et l’ambition qu’on leur suppose, il est à croire qu’ils se seraient d’abord occupés d’agrandir leurs États et d'accroître leur autorité comme souverains. Cependant ils n’y ont point réussi, ou ne l’ont point tenté. En effet, que pouvaient des hommes la plupart parvenus à l’.âge de caducité, que pouvaient des princes qui ne faisaient que passer sur le trône, pour affermir leur autorité et maîtriser les passions ardentes des so- ■ ciétésnouvellcs? Parmi la foule des papes qui se succédaient, plusieurs ' étaient doués d’un génie supérieur, d’autres n’avaient qu’une capa- ' cité médiocre ; on voyait tour à tour sur la chaire de saint Pierre des hommes de tous les caractères et de tous les genres d’esprit; cependant ces hommes si différents par leurs goûts, leurs passions et leurs talents, voulaient tous et faisaient tous la même chose ; ils suivaient donc une impulsion qui n’était pas en eux et dont il faut chercher le mobile ailleurs que dans la politique vulgaire des princes.

Une histoire curieuse serait celle qui retracerait dans le môme tableau l’empire spirituel et l’empire temporel des papes. Qui ne serait surpris d’y voir, d’un côté, une force à laquelle rien ne résiste et qui va remuer le monde, une volonté toujours la même, qui se transmet de pontife en pontife comme un dépôt ou comme un héritage sacré ; de l’autre, une politique faible et changeante comme l’homme, un

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