LIVRE VINGT-DEUXIEME. 2i
Cette institution, si ingénieusement appelée Fontaine de courtoisie et qui de Dieu vient, est bien plus admirable encore .'jrsqu’elle se montre sous l’influence toute-puissante des idées religieuses. La charité chrétienne réclama foutes tes aflections du chevalier, et lui demanda un dévouement perpétuel pour la défense des pèlerins et le soin des malades. Ce fut ainsi que s’établirent les ordres de Saint- Jean et du Temple, celui des chevaliers teutoniques et plusieurs autres, tous institués pour combattre les musulmans et soulager les misères humaines. Les infidèles admiraient leurs vertus autant qu'ils redoutaient leur bravoure. Rien n’est plus touchant que le spectacle de ces nobles guerriers qu’on voyait tour à tour sur le champ de bataille et dans l’asile des douleurs, tantôt la terreur de l’ennemi, tantôt la consolation de tous ceux qui souffraient. Ce que les paladins de l’Occident faisaient pour la beauté, les chevaliers de la Palestine le faisaient pour la pauvreté et pour le malheur. Les uns dévouaient leur vie à la dame de leurs pensées; les autres la dévouaient aux pauvres et aux infirmes. Le grand maître de l’ordre militaire de Saint-Jean prenait le titre de gardien des pauvres de Jésus-Christ, et les chevaliers appelaient les malades et les pauvTes, nos seigneurs. Une chose plus incroyable, le grand maître de l’ordre de Saint-Lazare, institué pour la guérison et le soulagement de la lèpre, devait être pris parmi les lépreux'. Ainsi la charité des chevaliers, pour entrer plus avant dans les misères de leurs semblables, avait ennobli en quelque sorte ce qu’il y a de plus dégoûtant dans les maladies de l’homme. Ce grand maître de Saint-Lazare qui doit avoir lui -même les infirmités qu’il est appelé à soulager dans les autres, n’imite-t-il pas, autant que peut le faire notre faiblesse, l’exemple du fils de Dieu, qui revêtit une forme humaine pour délivrer l’huinanilé?
On pourrait croire qu’il y avait de l’ostentation dans une aussi grande charité. Mais le christianisme, comme nous l’avons déjà dit, avait dompté l’orgueil des guerriers, et ce fut là sans doute un des plus beaux miracles de la religion au moyen Age. Tous ceux qui visitaient alors la terre sainte, ne pouv:j:mt se lasser d’admirer dans les
' Cet o.ogc dora soos le poniUIcat d’lDBoe(;ni IV. yen l’an 1953. A cette époqne. les ebe*
valiers de Saint-Lazare demandèrent an souverain pontife la permission d’élire pour grand matiie quelqu’un d’entre eux qui ne fût point attaqué de la lèpre, parce qnc les inûdèlcs avaient toé tcus les elievaliers lépreux de leur hôpital de Jérusalem. Le pape les renvoya i l’évéque de Frascatl. aiiu que celui-ci leur accordât cette |»erttl5sion. aprèf avoir examiné si cela pouvait se faire seion Dieu.
Ce fait est rapporté dans la bulle de Pie IV, datée de Tan 1569. (Voyez Vilistoire des ordres mo* •astiques du P. Hélyol, L I, p. 963.)
chevaliers du Temple, de Saint-Jean, de Saint-Lazare, leur résignation à souffrir toutes les peines de la vie, leur soumission à toutes les riguetu^ de la discipline, et leur docilité à la moindre volonté de leur chef. Pendant le séjour de saint Louis en Palestine, les hospitaliers ayant eu une querelle avec quelques croisés qui chassaient sur le mont Carmel, ceux-ci portèrent leur plainte au grand maître. Le chef de ITlôpital mande devant lui les frères qui avaient fait outrage aux croisés, et, pour les punir, les condamne à manger à terre sur leurs manteaux. Advint, dit le sire de Joinville, que je me irouvnij présent avec les chevaliers qui s’esloicnt plaints et requismes du maistre qu'il Jisl lever les f reres de dessus leurs manteaux, ce qu’il cuida refuser. Ainsi la rigueur des cloîtres et l’huraililé austère des cénobites n’avaient rien de repoussant pour des guerriers : tels étaient les héros qu’avaient formés la religion et l’esprit des croisades. Les chevaliers de Saint-Jean et du Temple avaient appris à mépriser les vanités de cette vie : c’est dans ces ordres militaires et religieux, selon un poète contemporain, que se retiraient les guerriers qui étaient fatigués du monde, et qui avaient tout vu et goûté de tout'. Il ne faut pas oublier que dans les âges barbares la modération de ceux qui portent les armes et l’humilité de la force sont un commencement de civilisation.
Nous savons qu’il ne faut pas toujours juger les hommes d’après la morale qu’ils proclament et d’api-ès les règles qu’ils doivent suivre. Ix?s ordres militaires de la terre sainte, pour le scandale de leurs mœurs, méritèrent quelquefois la censure des chefs de l’Église; leur esprit d’ambition et de rivalité troubla souvent la paix des colonies chrétiennes en Orient. Lorsqu’on voit les désordres du moyen âge, on doit croire aussi que la chevalerie de l’Occident resta au moins impuissante pour arrêter le mal, et qu’elle s’associa quelquefois elle-même aux excès qu’elle devait réprimer ; mais l’esprit de son institution subsistait, et ses maximes présidaient à l’éducation d’une noblesse encore barbare. Quoi qu’on puisse penser de la corruption humaine, il sera toujours vrai de dire que la chevalerie, alliée à l’esprit de courtoisie et à l’esprit du christianisme, a éveillé chez les jicuples modernes des sentiments et des vertus ignorés des anciens. C’est à cette école que les jeunes guerriers venaient prendre de» ‘eçons de politesse, de bravoure
' Cujot. poste satiriqne du treiiiSme siScle.