‹ Histoire des croisadesChapitre 138 sur 213 · LIVRE VINGT-DEÜXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGT-DEÜXIÈME

peu d’exemples de ces amours héroïques et chevaleresques. Nous verrons bientôt que cette chevalerie, si dévouée en Europe à l'amour des dames, prit un autre caractère dans le royaume de Jérusalem et près du tombeau de Jésus-Christ.

Au reste, les vertus qu’enseignait la chevalerie d’Occident étaient précisément celles qui devaient le plus contribuer à détruire le règne de la barbarie. On ne pouvait faire une plus cruelle injure à un chevalier que de le soupçonner de mensonge et de félonie. La déloyauté, le parjure, passaient pour les plus honteux de tous les crimes. Quand l’innocence opprimée implorait le secours d’un noble guerrier, malheur à celui qui ne répondait point à cet appel ! L’opprobre suivait toute offense envers le faible, toute agression envers l'homme désarmé. Nous ne parlerons point de cette politesse chevaleresque par laquelle devaient s’adoucir les mœurs, ni de cette modestie des héros qui, sans être tout à fait l’humilité chrétienne, était, au milieu des trophées de la guerre, comme la pudeur de la gloire. Pour rappeler j)ar un seul mot toutes les vertus de la chevalerie, il nous suffira de nommer ce vieil honneur, qu’on n’a jamais bien défini, et qui fut pour un siècle barbare comme une autre religion avec ses mystères et surtout avec ses miracles.

Pour se faire une idée juste de la chevalerie, on doit l’étudier dans les tournois, qui lui durent leur origine, et qui étaient comme les écoles de la courtoisie et les fêtes de la bravoure'. A cette époque, la noblesse se trouvait dispersée, et restait isolée dans les chftteaux. Les tournois lui donnaient l'occasion de se rassembler, et c’est dans ces réunions brillantes qu’on rappelait la mémoire des anciens preux, que la jeunesse les prenait pour modèles, et se formait aux vertus chevaleresques en recevant le prix des mains de la beauté.

Comme les dames étaient les juges des actions et de la bravoure des chevaliers, elles exercèrent un empire absolu sur l’âme des guerriers; et je n’ai pas besoin de dire ce que cet ascendant du sexe le plus doux put donner de charmes à l'héroïsme des preux et des paladins. L’Europe commença à sortir de la barbarie, du moment où le plus faible commanda au plus fort, où l’amour de la gloire, où les plus nobles sentiments du cœur, les plus tendres affections de l’àme, tout ce qui constitue la force morale de la société, put triompher de toute autre force.

* De SatutoPabye, 1 1, p. 87, 418; Dornoge, chtguiim du$er!glmsv /olnrillt.

llISTOinE Dns CROISADES.

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Nous ne croyons pas que la chevalerie errante avec ses bizarres travers ait jamais existé ailleurs que dans les romans; on doit croire néanmoins que, si l’amour de Dieu avait armé les chevaliers chrétiens contre les inndèles, l’amour des dames put aussi les porter quelquefois à la défense de la beauté malheureuse. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que la chevalerie d’armes, comme nous l’avons dit, ne tenait point à la terre, et que la patrie d’un chevalier se trouvait partout où il pouvait montrer sa force, son adresse et sa valeur. Ainsi un reste de l’esprit nomade des barbares se mêlait au caractère de la chevalerie, cl cet esprit cosmopolite pourrait donner quelque vraisemblance aux rticits des romanciers. L'histoire a raconté les aventures et les exploits de ces guemers normands qui, en revenant de Jérusalem, délivrèrent la Calabre de l’invasion et du joug des Sarrasins. Joinville nous parle de plusieurs chevaliers qu’il avait vus arriver dans la Palestine, et qui, sur le portrait qu'il nous en a retracé, pourraient passer pour de vrais chevaliers errants. Partis du nord de l’Europe, ils avaient longtemps vécu parmi les Comans et les peuplades sauvages de l’Asie Mineure. Les croisés et le peuple de Ptolémaïs écoutaient avec avidité le récit de leurs courses lointaines; on se plaisait à imiter dans l’armée chrétienne les coutumes qu’ils avaient empruntées aux Uarbares; on admirait leurs manières chevaleresques, et surtout l'adresse intrépide avec laquelle ils poursuivaient les tigres et les lions dans les déserts de la Syrie. Après avoir parcouru l’Orient et l’Occident, ils venaient engager leur foi au service de Jésus-Christ et s’enrôler sous les drapeaux de Louis IX.

On avait vu dans l’antiquité des héros qui parcouraient le monde pour le délivrer des fléaux et des monstres. Mais ces héros n’avaient pour mobile ni la religion qui élève l’àme, ni cette courtoisie qui adoucit les mœurs. Une autre différence entre l’esprit de l’antiquité et les sentiments des modernes, c’est que chez les anciens l’amour pa.ssait pour amollir le courage des héros, et qu’au temps de la chevalerie les femmes, qui étaient les juges de la valeur, rappelaient sans cesse dans l’Ame des guerriers l’enthousiasme de la vertu et l'amour de la gloire. On trouve dans Alain Chartier une conversation entre plusieurs dames exprimant leurs sentiments sur la conduite de leurs chevalier.^ qui s’étaient trouvés à la bataille d’Azincourt. Un de ces chevalière avait cherché son salut dans la fuite, et la dame de scs pensées s’écrie : Scion la loy d'amour, je l’aurois mieulx aime mort que vif.

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