LIVRE VINGT-DEUXIEME
Nous devons dire , en terminant ce parallèle , que nos auteurs du moyen Age nous paraissent l’emporter par le mérite du style et de la narration sur les écrivains orientaux de la même époque. Comme les chroniqueurs d’Occident écrivaient en latin , on doit croire que les chefs-al’œuvre de l'antiquité ne leur étaient pas inconnus, et, dans plusieurs de leurs récits, on s’aperçoit qu’ils ont eu des modèles. Les écrivains d’Orient n’avaient pour guide que leurs inspirations ; aussi n’ont-ils rien de réglé dans leur marche , et leurs récits ne sauraient captiver l’attention des lecteurs. 11 faut avouer néanmoins que l’étude des anciens a quelquefois égaré nos vieux chroniqueurs, toujours trop portés à juger avec les souvenirs de Rome et d’Athènes les événements qu’ils racontent. Lorsqu’ils veulent nous faire juger un prince ou quelque chevalier chrétien, ils ne manquent pas de le comparer aux grands hommes de l’antiquité profane, et même à quelques personnages de la Fable; s’ils parlent d’un guerrier, c’est toujours Achille, Alexandre ou César; s’ils parlent d’un tyran ou d’un mauvais roi, c’est toujours Phalaris ou Néron. Godefroy de Viterbe compare l’empereur Conrad parlant pour la croisade, à Pûris pour la beauté, à Sénèque pour le conseil, à Hector pour la bravoure. Gauthier Vinisauf ne sait comment célébrer Frédéric Barberous.se, qui mourut sous les drapeaux de la croix dans les déserts de l’Asie Mineure; et, plein d’admiration pour les vertus de l’empereur allemand, il croit voir en lui la sagesse et môme les traits de Socrate. Les chroniqueurs arabes , qui ne savent ni la langue des Latins ni celle des Grecs , et qui ne connaissent point l'histoire des anciens, ne mettent jamais à la place de leurs jugements les lieux communs d’une érudition vulgaire. Ils ne jugent que d’après leurs propres impressions, ou d’après l’esprit des peuples de l’Asie; et, s’ils sont inférieurs à nos historiens dans l’art d'écrire , leur ignorance a du moins quelque chose de naturel et d’original.
Nous avons remarqué que les chroniques ne portent pas seulement l’empreinte des temps , mais aussi celle des lieux qui les ont vues naître. Les chroniques de l’Italie et de l’Allemagne n’ont pas le môme caractère ni surtout le môme mérite que celles de l’Angleterre et de la France L’histoire générale de l’Italie, comme le pays qu’elle nous représente, se trouve divisée en plusieurs fractions, et se montre à nos regards semblable .à un miroir brisé en mille pièces; de même qu’il faut chercher l’Italie, au moyen âge, dans trente cités
HISTOinE DES CROISADES.
riv.iies, nir.îi on no ivoiivc son histoire que dans beaucoup de chroniques diîTérenles (jiii ne s’accordent point entre elles. Les chroni- (jiieurs italiens, préoccupés des intérêts de leurs cités, négligent trop les détails caiactérisliques, les circonstances curieuses et importantes des grands événements. Les chroniques d’Allemagne , à la même époque, ne nous présentent guère plus de faits, et sont moins avancées pour tout le reste. Germanie, qui n’avait point connu la civilisation des Romains, marcha la dernière dans la civilisation des modernes. Othon de Freisingen, Godefroy le Moine, l’abbé d’L’rangen, et plusieurs autres écrivains allemands du douzième et du treizième siècle , ne peuvent se comparer à quelques-uns des bistoriens du même temps qui appartiennent à la France ou à l’Angleterre*.
La France est le pays qui a fourni les témoignages les plus nombreux et les plus complets à l’histoire des temps passés. Aussi a-t-on pu remarquer que les savants étrangers des derniers temps qui ont entrepris de faire connaître le moyen t'ige avec ses lois et ses coutumes, ont puisé presque toutes leurs lumières dans nos vieilles annales. C'est la France cl scs historiens qu’ils ont cru devoir étudier de préférence; et c’est là qu’ils ont pris leurs notions les plus approfondies sur la féodalité , sur la chevalerie, et sur l’origine des institutions chez les peuples d’Occident. I^s chroniques des Anglais ne méritent pas moins de fixer l’attention de la postérité éclairée. Nous remartpions avant tout que les chroniqueurs d’Angleterre sont au moins aussi crédules que les nôtres. Mathieu PAris ** , qu’on a pris pour un écrivain philosophe, parce qu’il a été l'interprète de quelques plaintes qui s'élevaient de son temps contre la cour de Rome , est peut-être celui des historiens du treizième siècle qui rapporte le plus de prodiges et de choses incroyables. Mais à côté de cette crédulité superstitieuse, on aime A voir dans les annalistes anglais un grand respect pour les faits historiques; et le soin qu’ils prennent de rapporter toutes les pièces nécessaires à l’histoire , donne beaucoup de prix ii leurs chroniques
' Les fhronlqucars ü'Kalie et d'Allemagne qol ont parlé des croisades sont analysés dans ncir? Bibliothèque da Croindes.
’ Voyez sor la clironlqoc de Malblea Pàrîs. U note, p. 987.
* On pcot voir dans notre Bibliotkè^e det Crmwdet de longs estrails des clironiqnei He Fraiwe et d'Angleterre.