‹ Histoire des croisadesChapitre 183 sur 213 · LIVRE VINGT-DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGT-DEUXIÈME

la dynastie des Carloviiigirns La plupart des historiens du moyen fige font remonter l’origine des Francs ou Français à Franciis, fils d’Hector, et les Gallois ou Anglais au pieux Énée. Au reste nous devons dire ici que toutes ces fables ont disparu depuis longtemps de notre histoire, et qiril a été facile à la critique des modernes de reconnaître les erreurs accréditées dans les temps de l’ignorance et de la barbarie

Nous ne parlons ici que des chroniques du douzième et du treizième siècle; celles des temps antérieurs ont pour un esprit attentif une physionomie un peu différente. On y remarque moins de naïveté et de candeur, plus d’ignorance et de barbarie. Grégoire de Tours, Frédégaire et ceux qui les ont suivis de près, paraissent tous effrayés des temps qui arrivent et de la nuit qui s'étend par degrés sur l’Europe. Lorsqu’on lit leurs chroniques , où brillent de temps à autre quelques souvenirs des Ages précédents, il semble qu’on entende une voix qui sort d’une profonde solitude, ou qu’on aperçoive des lueurs fugitives qui traversent l’épaisseur des ténèbres. Les chroniqueurs du huitième et du neuvième siècle parlent souvent de la décadence des lettres ; ils en parlent dans un style inculte, et je ne sais quelle tristesse sauvage se mêle à la sécheresse de leurs récits. Ceux du douzième siècle, au contraire, s’empressent d’annoncer que partout la grammaire et les lettres sont cultivées’; et leur voix, quoique faible encore, semble saluer le retour des lumières. I.es premiers, restés presque seuls d’un Age meilleur, regrettent une ancienne civilisation qui s’éteint, et les mœurs qu’ils décrivent n’annoncent que trop la présence des siècles barbares; les autres, bien qu’ils ne sachent guère ce qui se prépare pour les Ages suivants , regardent pourtant l’avenir sans crainte , et le ton qui règne dans leurs récits fait pressentir déjà une civilisation qui commence.

I-es chroniques grecques de la môme époque ne sont guère plus avancées pour l’esprit de critique , pour la maturité du goût et de la raison , et nous pré.sentent beaucoup moins de faits. On trouve dans Nicétas et dans Anne Comnène quelques souvenirs de l’ancienne Grèce ; mais ces deux auteurs s’étudient trop à imiter le langage

* GoUUoine de Naofls.

* Guillaume le Breton erofait* au treixième siècle, qii'onc prnmide qu’on TOjait alors de Tours, était élevée sur le corps de Tomus» qa'il disait fondateur de celle ville (Ducliesoc. I. V. p, 60).

’ L’abbé Gulbcrt. De vUi mâ, et Prif. de Tbislolre de la première croisade.

des poêles, ce qui donne à leur récit un caractère de frivolité et de mensonge. Les chroniqueurs de Byzance ne songent qu’à étaler les vains ornements de leur rhétorique ; et , lors môme qu’ils déplorent les malheurs et la ruine de l’empire, leur langage toujours affecté reste sans chaleur et sans énergie. Ils sont plus élégants et plus polis que les Latins, mais c’est l’élégance et la politesse d’une civilisation surannée'. En comparant les chroniques des Francs et colles des Grecs, on s’aperçoit facilement que les unes appartiennent au génie encore barbare d’une société nouvelle , et les autres au déclin d’un empire vieilli dans la con'uption et la mollesse.

Nous connaissons moins les chroniques orientales du moyen àgc; mais au premier aspect on y retrouve la môme crédulité et plus d’ignorance que dans la plupart de nos chroniques d'Occident. RiU'ement dans les historiens arabes on rencontre quelques-unes de ces pensées qui font connaître le cœur humain ou les révolutions des sociétés; ils négligent trop souvent les circonstances importantes des événements [lour des particularités bizarres et des détails insignifiants, obéissant ainsi à l’esprit du despotisme oriental , qui veut que l’homme soit toujours occupé de petites choses. Lorsqu’ils racontent la chute d’un empire, si on leur demande pourquoi cet empire est tombé, il vous répondent : Dieu le sait. Dans celles de leurs chroniques que nous avons vues, toutes les fois que les musulmans triomphent des chrétiens , on ne trouve jamais d’autres réflexions que celle-ci : Dieu est Dieu, et Mahomet est son prophète. Si les chrétiens remportent quelque victoire, les chroniques musulmanes gardent le silence, et se contentent de dire : Que Dieu tes maudisse. On reconnaît néanmoins, de loin en loin, dans leurs récits quelque chose de moins barbare que les peuples et les gouvernements dont ils écrivent l’histoire ; plusieurs d’entre eux, dans leur langage figuré, montrent quelquefois de la vivacité et de l'éloquence. Nous avons déjà cité cet historien des Ayoubites, qui , pour peindre la douleur du peuple de Damas à la mort de Saladin, dit froidement qu’on oublia de piller la ville; éloge singulier qui peint toute une nation, et qui montre à découvert ce despotisme de l’Asie où les lois, la justice, la propriété, tout devait finir avec un seul homme

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