LIVRE VINGT-DEUXIÈME
jiippmpnls, lui mérilent dès l’abord l’estime et la confiance de ses lecteurs. Comme la plupart des chroniqueurs de son temps, il explique les revers des chrétiens par leurs péchés et leur corruption. Cette manière d’apprécier les événements ne convient pas mal à l’histoire d'une guerre religieuse ; elle caractérise d’ailleurs assez bien les temps iiudlieureux où vivait l’auteur. Au reste, les plus coupables des pécheurs, aux yeux de Guillaume de Tyr, sont toujours ceux qui méprisent les lois de l’humanité et de la justice ; et, lorsqu’il invoque les terribles sentences de Dieu contre les enfants des hommes, c’est surtout pour punir l’oubli de la foi jurée et la violation du droit des gens. A la lecture de son livre on voit qu’il a étudié les chefs-d’œuvre de l'antiquité grecque et de l’antiquité latine ; le commerce habituel des anciens n’avait pas seulement éclairé sa raison et formé son talent d’écrivain, mais c’est là sans doute qu’il a pris ce ton d’urbanité, ou plutôt cette bonhomie élégante qui se fait remarquer dans sa narration. Cependant il abuse quelquefois de son savoir. On trouve dans ses récits Virgile cité à côté d’Ézéchiel, Juvénal avec Isaïe; et, pour célébrer sa métropole de Tyr, le pieux historien ne craint pas de rappeler le’ souvenir profane de Didon. Les détails que l’histoire a coutume de négliger se trouvent trop souvent accumulés sous sa plume. Ainsi , quand il nous retrace les portraits des rois de Jérusalem, il n’oublie pas de nous dire que Godefroy avait la barbe et les cheveux blonds ; que Baudouin I avait les cheveux roux, le nez aquilin, et que ce prince n’était ni trop gras ni trop maigre; que Baudouin II avait une taille haute, le visage coloré, et les genoux endurcis par la prière. Toutefois, ces détails minutieux, que proscrit le goût sévère des modernes, ne sont peut-être pas trop déplacés dans l'histoire des vieux temps. Après avoir lu les portraits du bon archevêque, je ne sais quelle illusion s’empare de mon esprit, et j’éprouve un certain plaisir à penser que je reconnaîtrais tous les héros des croisades s’ils venaient à passer devant moi.
Nous devons ajouter ici que les derniers livres de Guillaume de Tyr n’ont ni l’intérêt ni le mérite des premiers. A mesure qu’il avance dans la carrière et qu’il s’approche des temps où il a vécu, sa marche devient plus timide ; il avait mieux décrit la fondation et les progrès des colonies chrétiennes en Asie, qu’il ne décrit leur décadence. Arrivé au règne de Baudouin le Lépreux , il s’afflige de tout ce qu’il voit et de tout ce qu’il raconte; il n’ose caractériser les mœurs de ses
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contemporains, et la vérité lui parait un fardeau pénible ; de sinistres pressentiments troublent sa pensée ; tout à coup il s'arrête au milieu d'un récit commencé, et son silence devient pour scs lecteurs le triste présage des malheurs qui menacent Jénisalein.
Les chroniqueurs des guerres saintes excellent surtout à peindre les misères des croisés, qu’ils avaient partagées, et la vertu dont ils |>arlent le mieux est la résignation. Les souvenirs de l'iicriture, les paroles des prophètes, lorsqu'ils ne les prodiguent pas trop, les servent merveilleusement dans leurs descriptions, et donnent à leurs tableaux quelque chose de poétique et de solennel dont rimagination est fra])pée. Leurs pensées et leurs images sont souvent une vivo expression de cet enthousiasme belli(pieux qui avait produit les guerres d'Ürient. Un chroniqueur anglais, Raoul de Coggeshale, après avoir décrit l’invasion de la Palestine et les malheurs qu’il a soufferts, s'ainige de survivre aux pèlerins morts pour Jésus-Christ, et leur envie la poussière sacrée qui les couvre : o Malheur à moi, s’écrie-t- « il, qui suis le dernier des pécheurs ! car, moins heureux que mes « frères, je n’ai point reçu ma portion de la terre du Seigneur. » On nç s’étonne point de voir cette mélancolie sombre, ce regret de n’élre pas tombé sous les coups du vainqueur, dans l’histoire d’une gueirc poursuivie au nom du ciel et loin de la patrie, d'une guerre qui n’offrait d’autre gloire que celle du martyre et dont le but sacré était la conquête ou la délivrance d’un tombeau.
Cette exaltation pieuse est le caractère de tous les chroniqueurs qui ont raconté les événements des croisades; mais chacun d'eux a des qualités qui lui sont propres et qui le distinguent des autres. Nous avons cité assez souvent les historiens des guerres saintes pour qu'ils soient connus de nos lecteurs; qu’il nous soit permis néanmoins d’en rappeler ici quelques-uns, et de parler une dernière fois des fidèles compagnons de nos travaux. Foiilcher de Chartres est le premier qui se présente à notre esprit. On sait que ce naïf chroniqueur se plaît à se mettre en scène dans son ouvrage, et ses récits sont souvent interrompus par ces mots : etjo fulcherius Carnuicnsis (moi Foulcher de Chartres). Lorsque Baudouin, frère de Godefroy, devient prince d’Ëdesse, Foulcher nous avertit qu’il était son chapelain. S’il visite avec d’antres pèlerins la fontaine de Moïse, il nous dit qu’il y fit abreuver ses chevaux; s’il paixiourt les rivages de la mer Morte, il nous apprend qu'il a goûté l'eau de cette mer et qu'il l’a trouvée
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