‹ Histoire des croisadesChapitre 187 sur 213 · LIVRE VINGT-DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGT-DEUXIÈME

nmère comme l’ellébore. En parlant d'une victoire remportée sur les Parthes, il nous fait savoir l'âge qu'il avait alors, et nous dit que six fois dix ans et deux fois trois ans s'étaient écoulés depuis sa naisf.'ïrtce. Toujours disposé à parler de lui-même, Foulchernous fait part de toutes ses admirations, de toutes ses surprises, même de ses craintes. Ce qu’il redoute le plus, c’est la guerre et ses fléaux ; il ne peut cacher la peur que lui causent les musulmans ; toutes les fois que les croisés triomphent de leurs ennemis, le chapelain de Baudouin en remercie Dieu avec une grande effusion de cœur; et, lorsqu’il voit le signal des combats périlleux, il avoue ingénument qu'il aimerait mieux être à Orléans ou à Chartres. Notre chroniqueur a quelque connaissance de l'hisloire naturelle, et ne manque point l’occasion de nous montrer son savoir : c’est ainsi qu’après avoir décrit la bataille d’Ascalon, il nomme douze espèces de pierres précieuses qui se trouvaient parmi les dépouilles des vaincus. Son récit du siège de Jérusalem et d’Antioche ne doit pas fixer notre attention , parce que le chroniqueur était absent, mais il nous donne beaucoup de documents utiles sur Godefroy et sur les colonies chrétiennes. Personne n’a mieux peint que Foulcher la création de ces nouveaux États et le miracle de leur conservation au milieu des nations musulmanes. Rien n’est plus ingénieux que la manière dont il nous représente les Francs établis en Syrie quelques années après la preanière croisade : a Celui « qui était Romain ou Franc, dit Foulcher, est devenu ici Galiléen; ■ celui qui habitait Reims ou Chartres, se voit citoyen de Tyr ou « d’Antioche ; nous avons déjà oublié les lieux de notre naissance. a Tel d’entre nous possède déjà dans ce pays des maisons et des es- « clavcs ; tel autre a épousé une femme qui n’est point sa compa- « triotc, une Syrienne, une Arménienne, ou même une Sarrasine qui O a reçu la grâce du baptême; l’un cultive des vignes, l’autre des « champs. Tous ces habitants parlent diverses langues, et sont déjà a parvenus à s’entendre; la confiance rapproche les races les plus «éloignées; car il est écrit que le lion et le bœuf mangeront à la « même table. De jour en jour nos parents et nos proches viennent « nous joindre, abandonnant les biens qu’ils possédaient en Occident; « ceux qui étaient pauvres dans leur patrie, ici Dieu les a faits riches; « ceux qui n’avaient que peu d’écus possèdent un nombre inflni de ( besants; à ceux qui n’avaient qu’une métairie, Dieu leur donne une « ville; car il ne veut pas que les pèlerins qui ont porté la croix toiu- IV. 22

HISTOIRE DBS CROISADES.

« bent dans l’indigence. C’est là, vous le voyez bien , une mcneiHe a qui doit étonner l’univers, n Ainsi Foulcher égayait à dessein ses tableaux, et, pour attirer les Francs en Asie, il leur montrait les colonies chrétiennes comme une véritable terre promise.

L’abbé Guibert ne ressemble point à Foulcher, et porte môme un ’.gemcnt très-sévère sur lu relation du chapelain de Uaiidonin. Il lui •«eproche d’avoir écrit son histoire dans un style incorrect et grossier, d'avoir exagéré le nombre des pèlerins, d'avoir ajouté foi à beaucoui) de fables qu’on débitait en Euro|>e au dépert de la première croisade. L’abbé de Nogent môle à sa critique des réflexions piquantes sur la crédulité populaire, qui voyait partout des prodiges; il n’épargne pas surtout la pieuse supercherie de ceux qui présentaient une difformité naturelle, une taie qu'ils avaient dans l'oeil , ou quelque signe qu’ils avaient imprimé sur leur front, comme une expression de la volonté céleste qui les appelait à la guerre sainte. Chose digne de remarque ! après s’être élevé contre les erreurs do la multitude, il fait un grand crime à Foulcher de Chartres de ne pas croire à la lance du Sauveur, trouvée à .Antioche, et consacre plusieurs pages de son li\Te à prouver que l’expédition et les exploits des premiers croisc-s avaient été clairement annoncés par les prophètes d'Israél. Cn général , cet auteur tombe souvent dans les défauts qu'il reproche aux autres; et, si son style n’est pas commun et vulgaire, il dégénère quelquefois en une affectation puérile. Néanmoins son livre est très-précieux par le grand nombre de traits de inœui-s qu'il renferme et qu’on ne trouve point ailleurs. Le tableau qu’il retrace de la prédication de Pierre l'Ermite et du départ des croisés, est plein d’intérêt ; riiistorien nous attache moins dans le récit de ce qui s'est passé eu OrienL 11 n’est pas inutile de faire remarquer ici que les 'hrouiqueurs qui sont restés en Occident décrivent mieux que les •utres les préparatifs ou le départ d’une croisade , et qu’ils nous font .nieux connaître l’espèce d’enthousiasme qui précipitait l’Europe sur l’Asie.

11 y eut une grande émulation, comme nous l'avons dit, pour écrire l’histoire de la première croisade. Tudebode, prêtre de Poitou, est le premier dont la relation ait été connue en Europe. Son style est rempli d’incorrections, d’expressions communes et triviales; mais une sorte de mélancolie religieuse, une grande simplicité de cœur et d’esprit, respirent dans ses récits, et captivent l'attention de ses lecteurs.

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