LIVRE VINGT-CNIEME
L’historien de Tancrède nous dit que son héros fut longtemps retenu dans l'inaction par l'opposition qu’il trouvait entre les maximes du monde et les maximes de l'Évangile Mais rien ne put contenir son ardeur belliqueuse, lorsque la religion eut parlé et qu’elle eut proclamé la guerre sainte. Il faut croire néanmoins que l’illustre chevalier conserva quelque chose de ses premiers scmpules et que le christianisme lui inspira l’esprit d'humilité qu’il porta dans les combats. Cette simpUcité de cœur qu’il sut allier avec les habitudes des camps, le serment qu’il fit prêter à son écuyer de garder le silence sur une victoire, peuvent être regardés comme un prodige dans l'histoire même des guerriers chrétiens.
Quoique les croisades ne nous présentent pas souvent le phénomène d’une abnégation aussi étrange , nous devons dire néanmoins que la modestie év<mgélique fut un des caractères distinctifs de ces guerres religieuses. On n’a qu'à lire les relations pleines do simplicité que les princes et les chevaliers de la croix adressaient au [uqje Urbain apri'S les victoires de la preniii;re croisade, o Nous di-sirons, « écrivaient-ils , que vous sachiez combien la miséricorde de Dieu a a été grande envers nous, et comment, par le secours du Tout-Puisa sant, vainqueurs des SaiTasiiis, nous avons échappé aux plus grands U périls^. » Anselme de Ribemont, un des plus illustres compagnons de Godefroy, écrivait à Manassé , archevêque de Reims , et , lui rappelant les triomphes des armées chrétiennes, a nous devons plus à a nos prières, lui disait-il, qu'à nos propres mérites’. » L’abivé Guibert, observateur assez éclairé des mœurs de son temps, dit, dans son histoire, que les soldats chrétiens s’affaiblissaient lorsque leur cœur était enOé par la victoire, mais (|ue, revenus à l’humilité chrétienne, ils se montraient des guerriers invincibles. Dans une bulle adressée aux fidèles poi» les exhorter à prendre la croix , le pape Célestin IV présentait l’humilité comme le seul moyen de triompher des musulinans'*. Dans la croisade oii les Latins s’emparèrent de Constantinople , rien n’est plus curieux que de voir les guerriers de l’Occident s’abaisser sous la main du pape et s’excuser humblement de la plus
* Raoul de Caen {Dibiiotkéqu dtt Croitada),
* Celte tciirc.écriu apr^ la conquête (TAnUoebe» se trouve dans les TUces jostiflcaiives doprf< £uer Tolane de notre Histoire.
’ Letlr.^ d'Auscir.ip de nUteniont dt* Croitadts).
* Voye:: nMre hesumé des ectes îles papes dans les croisades, rassemblés dans la CoUrctlon Je Uurarori {ûiùliûikeqHc des Croisades),
grande victoire qu’aient jamais remportée les croisés. Olivier Scholastique , qui a décrit le siège de Damiette , nous parle des guerriers (le Dise , qui voulurent attaquer un rempart de la ville , et fait à ce sujet une réflexion où sc peint l'esprit des guerres saintes, o Los « Pisans , nous dit-il , quoique pleins de bravoure , n’étaient pas de « ceux qui devaient opérer le salut d'Israël; car ils avaient pour- but a d’acquérir une grande renommée »
Nos vieilles chroniques ne croient pas pouvoir mieux honorer la mémoire de Godefroy, qu’en le comparant à un lion sur le champ de bataille , à un cénobite dans les actions ordinaires de la vie Son refus de porter une couronne dans la ville de Jésus-Christ sufiirait pour nous donner une idée juste du genre d'héroïsme qui animait les chefs des croisades. Cette humilité chrétienne étonnait les Orientaux, et leur donnait une haute idée des guerriers de la croix. Guillaume de Tyr nous raconte d’une manière touchante l’eutrevue des députés de Samarie avec le duc de Lorraine, qui assiégeait la ville d’Arsur. Le nouveau maître de Jérusalem reçut les émirs sans déployer aucun appuicil et modestement a.ssis sur un sac de paille. Les chefs des tribus arabes demandèrent pourquoi un si grand prince, çui, venu de l'Occident, avait ébranlé l’Asie, et dont le bras avait conquis un puissant royaume, se montrait ainsi satis escorte et sans pompe, étendu à terre, n'ayant ni tapis ni vêtements de soie, Godefroy répondit que la terre pouvait bien lui servir de siège, puisqu’elle devait (’tre sa demeure après la mort. Les Samaritains ne purent voir sans une grande admiration tant d’humilité unie è tant de gloire , et se retirèrent en disant : « Cet homme est vraiment celui qui doit conquérir l’Orient et gouverner les nations. » Ce contraste de la grandeur et de la modestie a toujours été un sujet de surprise parmi les hommes, et l'histoire ne peut offrir de spectacle plus imposant que celui de la suprême puissance proclamant cllc-mômc le néant des grandeurs humaines.
Les historiens des croisades ne nous offrent qu’un seul trait d’orgueil et de jalousie ; encore ne le trouve-t-on que vers la fin des guerres contre les infidèles. Huniade et le moine Capistran se disputèrent devant le pape l’honneur de la victoire de Belgrade. L’oubli de sa propre renommée était sans doute le plus grand sacrifice qu'un
* Olivier ScboUstiqne àt» Cro!$ntet\
* Robert le Uoiat {D/iliolk^qiie de* Croitad:*)