LIVRE VINGT-UNIEME
chevalier pût faire à Dieu , et ce fut une chose lieiirmise dans les guerres saintes, que cet esprit d'humilité qui ne quitta point les guerriers de la croix. Ils se divisèrent souvent pour le partage du butin , pour la possession des villes et des provinces : on ne peut savoir jusqu'où seraient allées les fureurs de la discorde , s’ils s’étaient divisés aussi pour la gloire. Le caractère si violent et si impétueux de Uichard n’est point lui-métne étranger à cet héroïsme modeste et pieux qu’on remarque dans les gucn'es saintes. Il nous reste deux lettres que le roi d’Angleterre écrivait , l’une à l’archevêque de Rouen , l’autre à l’abbé de Clairvaux, et dans lesquelles il raconte la célèbre victoire qu’il remporta sur Saladin dans la plaine d’Arsur. Le béros victorieux se recommande humblement aux prières des fidèles, et ne parle de lui que pour nous dire qu’il a été blessé par une flèche, quodam pilo'. Pour apprécier cet exemple d’humilité chrétienne, il est nécessaire de SC reporter au temps des croisades. Dans un siècle où toute puissance venait de l’épée, où la colère et l’orgueil auraient pu porter les guerriers à tous les excès, qu’y avait-il de plus rassurant pour l'humanité que de voir la force qui s’oubliait et s’abaissait de la sorte? Un des historiens modernes de la Grande-Bretagne compare Richard au bouillant .\chille*, et cette comparaison ne manque point de vérité. Nous regrettons seulement que l'écrivain anglais n’ait point dit ce que le christianisme devait apporter de diCTérence dans les caractères qu’il met en parallèle, ün sait que l'humilité, telle que nous l’enseigne l’Évangile, n'était pas la vertu des héros de l’antiquité : les épopées dans lesquelles ils sont célébrés nous les montrent toujours pleins d'ostentation ; nous les voyons sans cesse insulter à leurs ennemis, en vantant leurs propres exploits, et le pieux Énée luimême s’écrie plus d’une fois sur le champ de bataille que sa renommée est montée jusqu’aux astres. Ce sentiment brutal de la force, cet orgueil du glaive , n’annoncent que les passions d’un siècle barbare, et, pour savoir quelle devait être la supériorité de la civilisation moderne sur celle de l’antiquité païenne , il suflirait peut-être de comparer les héros de l’Iliade et de l’Énéide aux héros célébrés par le Tasse et par nos simples chroniqueurs.
Une autre vertu distinctive des croisés , c’est le sentiment de la fraternité. Ce sentiment, qui leur montrait des frères dans les chré-
' BaoU de Pcierkorosgh [BiiUMkèiiie ia Crvitâia),
* Slienw Taroer,
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tiens d’Orient , devait resserrer tous les liens qui les unissaient entre eux ; il devait s’accroître surtout en présence des infidèles , au milieu des misères et des périls d’une guerre lointaine. « Nous qui avons été « baptisés en Jésus-Christ, disait l’évôque Adhémar à ses compact gnons prêts à combattre les Turcs, nous somipes tous les enfants « de Dieu, nous sommes tous des frères : qu’une affection réciproque « unisse tous ceux que lie un nœud spirituel * . »
Les orateurs des guerres saintes prêchaient sans cesse la fraternité évangélique ; les rois et les princes en donnaient eux-mêmes l’exemple. Richard montra souvent dans la croisade dont il fut le chef, cette magnanimité généreuse , cette charité héroïque qui fait braver tous les dangers pour secourir la faiblesse qui succombe. Un jour qu’il volait au secours du comte de Leicester et qu’on cherchait à le i*etenir, a Non, je ne serais pas digne d’être roi, s’écria-t-il, si je « ne savais pas mépriser la mort pour défendre ceux qui m’ont suivi « dans la guerre^! » Nous pourrions rappeler ici beaucoup d’autres circonstances où Richard exposa sa vie pour sauver celle des soldats chrétiens; et ces traits de générosité font oublier les actes de barbarie qui souillèrent sa gloire.
Un prince qui porta dans les croisades plus de piété et de charité chrétienne que Richard , se dévoua avec moins d’éclat , mais avec plus de vertu , au salut des croisés qui l’avaient suivi en Orient. Nous avons rapporté la réponse admirable de Louis IX à ceux qui l’exhortaient à s’embarquer sur le Nil , tandis que des guerriers épuisés de fatigue et désespérés retournaient par terre à Damiette. Lorsque ce prince expirait sur la cendre à Tunis, le sort de ses compagnons d’armes occupait encore sa pensée. Qui reconduira en France ce peuple que fai amené ici^l telles furent les dernières paroles du saint monarque.
Toutes les fois que les croisés quittaient l’Europe , les chefs leur promettaient de les ramener dans leur pays , de veiller à leur salut pendant le pèlerinage. Malheur à ceux qui ne tenaient point leur promesse , car ils étaient accusés devant Dieu et devant les hommes de manquer de foi et de chavité; Un de nos vieux chroniqueurs, en racontant l’histoire des croisades, admire la magnaniniilé des grande
' Raymond A’XiWes[BibUolhèqwi Jes Croisades).
^ Gaudiicr Vinisauf [Bibliotht'qne des Croisades), :
* Lettre de Thibaut sur la mort de saint Louis {BiHiotkique des Croisades).