LIVRE VINGT-DNIËME
Puisque nous en sommes à parler des femmes dans les guerres saintes, qu’il nous soit permis de dire un mot des femmes de l’Orient et de la manière dont le Tasse nous les représente dans la Jérusalem délivrée. Nous avons déjà parlé de la mère de Kerbogath, qui lisait l’avenir dans les astres et cherchait à détourner son fils de la guerre contre les chrétiens. Il y a loin des prédictions de cette princesse musulmane à la pompeuse fiction d’Ârmide. De tous les chroniqueurs d’Occident, Orderic Vital est le seul qui nous montre les femmes de l'Orient prenant quelque part aux événements de la guerre. L’historien de la Normandie nous parle de la fille de Soliman, un des émirs de l’Asie Mineure , qyi retenait Bohémond dans les fers. Mêlas, c’est ainsi qu’il appelle la princesse musulmane, s’intéressait vivement au sort du prince d’Antioche et de scs compagnons d’infortune, qu’elle visitait chaque jour dans leur prison. Elle engagea ces valeureux captifs à combattre les ennemis de son père; niais celui-ci, quoiqu’il eût été secouru elficacement , ne pardonnait point à sa fille l’intérêt qu’elle portait à des soldats chrétiens , et la qualification de pessima meretrix qu’il lui donna dans sa colère, nous fait connaitre le genre de soupçon que lui inspirait la conduite de Mêlas. Il n’y a rien dans tout cela qui ressemble à la fière Clorinde ni aux amours de Tancrède. Le même historien, en racontant •a captivité de Baudouin, roi de Jérusalem, nous parle des trois femmes de l’émir Balac, lesquelles se trouvaient dans une forteresse oit se défendaient les guemers chrétiens. Une de ces femmes, Fatirne, qui s’intéressait aux .soldats du Christ et qui avait grande peur d’étre rendue à son mari, conseillait à Baudouin et à ses compagnons de se défendre jusqu’à la dernière extrémité , leur faisant redouter les chansons satiriques des soldats et leur rappelant les prodiges et lu durée du siège de Troie'. On ne trouve rien dans ce récit que l’histoire doive adopter et dont la muse épiijue puisse s’enrichir. Orderic fait mention d’une troisième femme musulmane : c’est la fille du gouverneur d’Antioche, tombée aux mains des croisés après la prise de cette ville. Lorsqu’on la rendit à sa famille , elle se mit à pleurer; et, comme on lui demandait quel était son chagrin, elle répondit : Je ne pourrai plus manger de l'excellente chair de porc. Telle est la princesse dont le Tasse a fait le personnage si brillant et si poétique d’Herminie.
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HISTOIUE DES CROISADES.
L’esprit et les coutumes de l’islamisme ne permettaient pas aux femmes de paraître sur le théAtre des événements politiques. Pendant toute la durée des croisades , nous ne voyons qu’une seule femme musulmane dont le nom se trouve mélé aux affaires de cetto époque. L’épouse favorite de Negmeddin monta par ses intrigues sur le trône des sultans du Caire. Tout le peuple des croyants fut scandalisé d’une semblable innovation, et le calife de Dagdad demanda aux émirs d’Égypte si ce vaste pays n’avait plus d’hommes pour le gouverner*. On reproche avec raison au Tasse de n’avoir pas assez étudié les mœurs des musulmans; et, si on entreprenait de traduire son poème dans une langue orientale, il est probable que cette langue manquerait d’expressions pour rendre fidèlement plusieurs de ses i*écils et de ses tableaux. J’espere que l’ombre du Tasse me pardonnera cette observation critique et qu’on en sentira comme moi la venté. Le goût, ou plutôt cette raison suprême qui préside aux chefsd’œuvre des arts, abandonne quelquefois les événements humains aux fantaisies des poètes, mais elle impose à la poésie, comme à l’histoire, le devoir d’étre exactes dans la peinture des caractères et des mœurs.