‹ Histoire des croisadesChapitre 66 sur 213 · LIVRE VINGT-UNI EME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGT-UNI EME

Quand les croisés prirent la route de la mer, on ne vit pins un aussi grand nombre de femmes sous les drapeaux de la croix. Dans l’expédition de Richard et de Philippe-Auguste , il ne fut permis de recevoir sur les vaisseaux que les lavandières , encore devait-on les juger à l’abri de tout soupçon' ; néanmoins les auteurs arabes nous apprennent qu’on trouva plusieurs fois parmi les morts des femmes qui avaient combattu avec les croisés et qui portaient l’armure et le vêtement des guerriers de l’OccidenU*. Une femme dont l’histoire ne nous a point conservé le nom, se distingua dans cette croisade par un trait d'héroïsme qui mérite d’être cité. Les assiégeants s’occupaient de combler un fossé de Ptolémaïs ; l’héroïne chrétienne, qui se trouv.nit dans la foule de ceux qui jetaient de la terre, des pierres, du bois, fut atteinte et renversée par un javelot; comme elle était blessée mortellement, elle appela son mari et le conjura, lorequ’ellc serait morte, de la jeter elle-même dans le fossé pour qu’elle pût encore s’associer après son trépas aux travaux et aux victoires des chrétiens’. Dans un poème latin dont il nous est resté des fragments , un moine de Froidmont raconte les aventures guerrières de sa sœur Marguerite, qui se trouva dans Jérusalem assiégée par Saladin. Cette amazone de la croix se rangea parmi les combattants , armée d’une fronde et le front couvert d’un vase d’airain en forme de casque. Échappée au glaive des combats, aux fers des musulmans, seule et abandonnée, ne consen'ant plus qu’un psautier, la jeune Marguerite traversa, au milieu des plus grands périls , la Syrie et l’Asie Mineure, et revint en Europe, où elle s’ensevelit dans un cloître près de Laon ’. Si les fenunes ne purent sc montrer que rarement au milieu des combats , elles ranimèrent quelquefois la valeur des guerriers par leurs discours. Au nombre de celles qui firent admirer leur caractère dans les croisades, nous devons surtout rappeler le nom d'Adèle, comtesse de Blois, qui ne put supporter la honte de son mari déserteur de la guerre sainte. Elle le força par ses prières à retourner en Orient, car elle aimait mieux le voir mort que soupçonné d’avoir manqué à l’honnciir de la chevalerie’.

Nous ne pouvons nous dispenser de parler ici de la croisade dans

) Caulhier ViAtsaof, GerraU, Droropton, etc. {Bihl'uUhique 4<t Croisaiet).

* Euraiu des anteare arabes, § as, It et SS {BiMo/niqiu du Croiudu)

* r.aQthier Vinisaaf.

* Tbomaa {BiMo/kéçu du Croludes),

* Onkrte Vital {MiéiMkéçMe du Crifiudu),

laquelle les fcmines donnèrent seules le signal et l’exemple. Trente ans après la mort de Louis IX, le saint-siége exhorta les peuples de l’Occident à prendre les armes contre les infidèles. Ses exhortations a|K)stoliqucs ne fuient entendues que de quelques dames génoises fjui firent le serment de délivrer la terre sainte '. La cour de Rome, en applaudissant à leur zèle, avait sans doute l’espérance d’exciter l'émulation de la chevalerie chrétienne; mais les chevaliers ne songeaient plus alors h la délivTance de Jérusalem ; les dames de Gènes demeurèrent seules dans la lice, et la croisade ne fut point entreprise. 11 ne nous reste aujourd’hui pour attester le dévouement des amazones chrétiennes, que les bulles de Boniface VIH et le témoignage d’un voyag(!ur qui a vu dans le siècle dernier les casques et les boucliers préparés pour cette expédition singulière*.

Sans doute (|ue les femmes se distinguèrent dans les croisades jiar les vertus (]ni leur sont propres. Combien de fois dans ces longs pèlerinages ne furent-elles pas occupées de soigner les malades et les blessés, de soulager la misère des pèlerins, de consoler tous ceux qui souffraient 1 Mais les vertus simples cl modestes n’ont pas fixé les regards de l'histoire contemporaine, et nous ne pouvons aujourd’hui rendre qu’un imparfait hommage aux héroïnes de la charité. Si l’ambition cl l’amour de la gloire déterminèrent beaucoup de chevaliers à prendre la croix, on doit penser que la passion de l’amour dut entraîner aussi beaucoup de femmes dans des expéditions où s’enrôlait la jeunesse belliqueuse , et que les sentiments qu’inspire la beauté se mêlèrent quelquefois aux sentiments graves et austères de la guene sainte. Les troubadours contemporains de la troisième croisade nous ont laissé le touchant souvenir de Raoul de Coucy et de la malheureuse épouse du seigneur de Fayel. Le chantre de Godefroy a célébré dans ses vers les amours de Suénon et de la fille du duc de Bourgogne. Nos vieilles chroniques , il est vrai , citent peu d’exemples semblables, et leurs récits ne nous offl'cnt que rarement des aventures romanesques. L’histoire de cette époque , comlK)sée par des clercs ou des moines tout occupés de nous montrer la bravoure et la dévotion des pèlerins, a laissé aux romanciers et aux poètes le soin de peindre les passions et les amours profanes des chevaliers de la croix.

' Riynaldi, an (300.

• L'aaleor du Kmtau royale d'UaUe, Uaduit de l’anglaii, 3 toi. In-I*. La Haye, 4709.

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