LES ANCETRES ET LE TRANSFOEMISME
opposera Moïse tel ou tel savant. C'est le cas ou jamais de rappeler le principe : in dubiis liber tas î D'autant plus que l'on peut citer parmi les savants favorables au transformisme restreint^
des catholiques convaincus, et même des membres du clergé1.
•2° De plus, la Genèse n'est pas un cours d'histoire naturelle, et cYst presque naïf de lui demander d'être en harmonie parfaite avec les programmes de nos cours de géologie et d'anthropologie, sciences qui datent de quelques années seulement, et dont le vocabulaire à peine fixé, et franchement grec, n'est intelligible que pour les seuls initiés.
Étrange contradiction! Quand les positivistes étudient les vieux écrits de l'Egypte, de la Chaldée, de la Chine ou de l'Inde, ils les admirent ou les surfont sans mesure. S'agit-il de la Bible? Ils lui demandent une précision technique, comparable à celle qu'on rencontre dans les publications académiques.
3° Peut-être aussi , dans l'interprétation des textes bibliques (qui, ne l'oublions pas, ont subi plusieurs traductions successives), convient-il de suivre de moins près qu'on ne l'a fait jusqu'ici le libellé même du récit, l'Écriture se préoccupant évidemment plus d'être comprise du peuple, que de satisfaire aux exigences des systèmes scientifiques... Est-ce que la Bible , pour être intelligible ne parle pas, par exemple, du lever ou du coucher du soleil, expressions inexactes soit! mais que l'on emploie encore de nos jours au Bureau des Longitudes ainsi qu'à l'Observatoire, quand on fait usage de la langue courante pour être mieux entendu de tous? De même le mot que nous traduisons en français par l'expression restreinte d'espèces animales, signifie aussi bien : classe, variété, genre, catégorie ou plutôt encore forme, dans le texte primitif2.
4° Voulant poursuivre jusqu'au bout l'argumentation, nous dirons aux partisans systématiques de l'évolution générale : S'il
1 . 1QL Saint-Georges Mivart en Angleterre, d'Halloy en Belgique ; en France M. M. Gaudry, de Maisonneuve, le R. P. Delsaut, le P. Arduin, le Père américain Zahm, M. l'abbé Guillemet... L'hérésie certaine consisterait à englober Ydme dans le système.
2. On doit également, avons-nous dit, interpréter les mots jours de la création, non d'une façon étroite, mais avec la signification de période, d'une durée indéterminée, doublions pas que «c la lettre tue, et l'esprit vivifie ».
était vrai que les espèces pussent se modifier par la volonté persistante des individus s'eflbrçant , soit de se débarrasser de formes gênantes, soit au contraire de s'enrichir d'aptitudes complémentaires, la théorie transformiste laisserait subsister, en tout cas, de bien grosses objections1.
A supposer, en effet, que volonté, sélection et ambiances, suffisent à conquérir des qualités et des perfectionnements opportuns, pourquoi les habitants du septentrion, qui ont tant besoin de se garantir contre les morsures du froid, ne sont-ils pas couverts d'une épaisse fourrure2? Pourquoi l'homme, toujours et partout si intéressé à franchir l'espace, n'est-il point parvenu à obtenir, même à l'état rudimentaire, le mode si pratique de locomotion des oiseaux? Enfin si l'homme était la dernière forme des êtres, et en quelque sorte le compendium des types antérieurs, il devrait offrir en lui-même le résumé complet, l'heureuse synthèse de toutes les facultés utiles et désirables, conquises durant les états intermédiaires par lesquels il aurait passé (facultés et avantages profitables qu'il aurait évidemment voulu conserver et transmettre). Or, il court moins vite que le cerf, voit moins bien que le lynx, a l'odorat moins développé que celui du chien, ne possède qu'une force musculaire et une endurance très inférieures à celles qui distinguent quantité d'animaux. Non, sa supériorité vraie provient dune autre cause, nous voulons dire de l'âme raisonnable dont il a le privilège spécial.
5° Quand même enfin, il serait établi que tous les êtres inférieurs ont procédé les uns des autres « par l'évolution d'un protoplasma ou blastème primordial », cela n'empêcherait pas l'homme d'être une espèce à part, ayant pour lui, comme on l'a vu : religiosité, libre arbitre, moralité, langage et perfectibilité, attri-
1. Les partisans de la fixité des espèces font remarquer aussi qu'actuellement, au bout de très peu de temps, il y a retour au type primitif, les petits d'une louve et d'un chien, par exemple, redevenant franchement de jeunes loups ou de jeunes chiens, par une réversion inéluctable à l'un ou à l'autre des ascendants dont ils sont issus : il y a là, disent-ils, une loi indéniable établissant l'irréductibilité des espèces.
2. La question peut être légitimement posée à un transformiste, puisque Darwin a positivement admis que la prime humanité a pu, par un sentiment de coquetterie persistante, se dépouiller de la fourrure dont il la supposait ornée comme les singes.
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buts glorieux et typiques de aotre nature supérieure. Oui! fùt-il lémontré — ce qui ne Fesl pas — que l'homme a été tiré d'un imon évolué, c'est-à-dire d'une matière déjà organisée, nous u rions Le droit de dire que Dieu a différencié entre toutes sa réature privilégiée, eu répandant sur elle, comme dit L'Écriture, « un souffle de vie », c'est-à-dire une Ame immortelle, ajoutée à la vie animale. Donc, même dans cette hypothèse extrême et risquée, d'un limon sélecte servant à former l'homme, comme L'ont supposé quelques auteurs, le récit mosaïque accentuerait fort bien encore, et quand même, la spiritualité de l'être humain , aussi bien que l'action divine à son égard.
G0 D'ailleurs, pour le spiritualisme, il est après tout d'un intérêt secondaire que Dieu ait créé des catégories d'êtres, d'un seul coup , ou au contraire par la voie plus lente de l'évolution, sous l'influence des causes secondes qui sont aussi bien son œuvre : car dans l'une ou l'autre hypothèse, bon gré mal gré, une Cause première est nécessaire. Aussi, quand les transformistes systématiques, espérant éliminer le Créateur, imaginent gratuitement une matière non créée et par suite éternelle, ils recourent (ne leur en déplaise) à un expédient bien inutile, car en pareil cas, ils se trouvent quand même en présence d'une éternité, bien moins compréhensible que celle de Dieu! En effet, dans l'hypothèse d'une matière éternelle, l'ordre dans le monde et l'intelligence dans les êtres, seraient le produit inexplicable d'une masse aussi aveugle qu'inconsciente : le moins produirait le plus! Loin donc de résoudre la difficulté, ils ne font que l'aggraver.
Et puis, quand on remonte à l'origine des faits allégués dans nombre de travaux sur « le préhistorique » ou sur l'évolution, on est stupéfait de voir combien de découvertes tapageuses n'ont eu souvent pour base qu'un détail minuscule et incertain, ou une particularité isolée et des plus contestables.
Nous pourrions citer d'invraisemblables mystifications, dont des hommes aussi respectables que sincères ont été cruellement victimes1. Une extrême défiance s'impose donc avant de généraliser les faits, et surtout d'imposer des conclusions.
1. Citons un seul exemple entre cent. Dans certains musées de province on peut voir un animal extraordinaire, dit Sirène du Japon, qui a été présenté dans des conférences à
II. Cessant maintenant de discuter, supposons que le transformisme est une loi vérifiée, certaine, acquise; et demandons-imus si la Genèse, même en pareil cas, serait de toute nécessité en conflit avec la science.
Avant de répondre à l'objection, donnons un exemple d'un saisissant intérêt.
Le sarcastique Voltaire, lui aussi, a plaisanté le récit de la création qui, à ses yeux, était le comble de l'ignorance et de l'absurde... Quoi! la Genèse place l'apparition de la lumière au premier jour, tandis que c'est seulement le quatrième jour que le soleil s'est montré : est-il rien de plus ridicule ! . . . Alors la lumière pourrait donc exister en dehors du soleil?
Oui parfaitement! répondent les hommes de science : la lumière est indépendante de l'astre central. Et, avant même les démonstrations décisives du P. Secchi, on savait que la lumière des étoiles, celles des aurores boréales ou des éruptions volcaniques n'empruntait rien au corps solaire. De plus, rien n'empêcherait d'admettre une lumière diffuse fournie par la phosphorescence de régions supérieures, et suffisante au développement végétal : la similitude des plantes de la période houillère sous toutes les latitudes semble le prouver. En tout cas, la présence du soleil, comme générateur nécessaire de la lumière, est une idée antiscientifique.
En sorte que la Genèse, tout en ayant l'air de dire une naïveté (qui faisait tant rire Voltaire et ses amis), était dans la vérité scientifique, et singulièrement en avance sur les philosophes qui lui attribuaient une sottise, évidente semblait-il1... Voilà qui doit servir d'avertissement à ceux qui s'élèvent contre le récit
sensation, comme étant l'un des types conjonctifs de l'homme et de la bête. Or c'est un audacieux ce trucage », composé d'éléments d'animaux divers, montés sur un corps de gros poisson desséché ! Et, grâce aux rayons X (voy. La Xat., 8 juillet 1897), on a constaté que le squelette du faux animal consistait en une armature de fil de fer... Certes, des fraudes aussi impudentes sont rares ; du moins donnent-elles l'idée du peu de confiance qu'il faut accorder aux spécimens exceptionnels recueillis de seconde ou de troisième main : c'est la seule portée que nous entendons donner à notre critique qu'il serait injuste de généraliser.
1. Quand la science du temps signalait, à l'appui de la tradition du déluge, la présence de coquilles marines sur les montagnes, Voltaire répondait avec aplomb aux géologues : a Ce sont simplement des coquilles de pèlerins ! » Et les incrédules applaudissaient.
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biblique, soit pour Je contredire à la légère, soit pour en critiquer l'insuffisance prétendue.
Eh bien! supposer que L'avenir réserve peut-être pareil triomphe au texte sacré, en ce qui touche le transformisme, est-ce donc une idée inadmissible?
Nullement ! car il est deux arguments de texte que l'on peut signa 1er à L'attention des spécialistes, pour qu'ils voient si là ne se trouveraient pas, par hasard , la solution du problème cherché, et la réfutation péremptoire des difficultés soulevées par les impatients disciples de Darwin.
Au sujet de la doctrine transformiste, deux particularités extraordinaires, dans le récit de la Genèse, ont frappé certains savants.
D'abord, quand il s'agit seulement des végétaux et des animaux, le texte se contente de dire que Dieu commanda aux éléments de les produire : « De l'eau vinrent le reptile et le volatile1. »
Moïse, on le voit, associe même les oiseaux aux reptiles, comme issus du même milieu : on dirait qu'il pressentait l'étroite analogie que révèlent nos zoologistes et nos paléontologistes modernes, entre ces deux sortes d'êtres2. De même, d'après la Genèse, c'est la terre et les eaux qui sont chargées de produire (producat terra... producant aquae). Autrement dit : la Cause première aurait donné mission aux causes secondes de produire et reproduire les êtres de rang inférieur, d'après des types originaires, qui auraient ensuite évolué en vertu de l'énergie et du germe secret dont Dieu les aurait doués, une fois pour toutes (comme l'admettent d'ailleurs saint Augustin3, saint Thomas et Suarez qui acceptent l'idée de « formes dérivées »).
Mais lorsqu'il s'agit, non plus de modifications, mais de créations proprement dites, alors l'intervention directe et personnelle du divin Ouvrier apparaît.
1 . Les mots étant mis au singulier laissent donc libre d'admettre l'existence d'un prototype originaire d'où seraient sortis d'autres formes d'animaux par voie d'évolution.
2. Ne croirait-on pas que l'auteur sacré connaissait les nouvelles espèces intermédiaires entre ces deux classes de vertébrés? des fossiles tels que le Compsognatus et Y Archxopterix semblent attester une origine commune entre les oiseaux et les reptiles.
3. Per omnia elementa insunt quxdam occuîtx seminarix rationes...
Ce qui donne une haute importance à ces observations, c'est que, au dire de plusieurs hébralsants, les ternies mêmes dont la ]>il)le se sert varient selon les cas : tantôt le mot est barah . créer; tantôt hasah, faire. Or le terme créer, fait-on remarquer, est employé trois fois seulement :
Au premier verset pour la création de la matière.
Au verset 21 , quand il s'agit de l'apparition des animaux.
Au verset 27, à propos de Y homme. C'est-à-dire chaque fois qu'il s'agit de tirer du néant un élément ou un être vraiment différent.
Et, s'il en est ainsi, en quoi le texte mosaïque s'opposerait-il à toutes les plasticités1 réclamées par les transformistes? et où donc serait l'antagonisme dénoncé comme irréductible, inéluctable, entre la Foi et les hypothèses de la Science?...
Voilà du moins une « solution d'attente » digne de l'attention de tous les hommes sincères.
En tout cas, en l'état actuel des connaissances, elle peut calmer les légitimes préoccupations des croyanls les plus scrupuleux, sans contredire autrement les desiderata de la science la nlus exigeante, et même la plus osée.
Oui, que d'une part les savants, au lieu de donner des conclusions prématurées, au lieu de vouloir résoudre en métaphysiciens des problèmes d'ordre physique, restent dans le vaste domaine des faits et des lois qui sont de leur attribution légitime ; que, d'autre part, les philosophes n'exigent point d'eux des solutions étrangères à leur compétence positive : et les déceptions, les confusions, les conflits de doctrines, ne seront point à redouter. En un mot, selon le judicieux conseil d'un proverbe arabe : « Ne prétendons pas trouver des grains de froment dans un filon d'or si riche soit-il » ; alors il n'y aura pas plus faillite de la science, qu'abdication des croyances ou asservissement de l'esprit.
1. On appelle plasticité l'aptitude des êtres à se modifier, sous l'influence des circonstances ou des besoins.