Montaigne, Essais
Quel extraordinaire contraste dans les goûts!
Passons en revue par exemple les diverses parties du visage, et nous verrons les modifications ou prétendus perfectionnements, disons plutôt les déformations et les mutilations qu'elles subissent, selon le caprice des peuples.
S'insérer un anneau à la base du nez paraîtrait à une Française une chose horrible, n'est-il pas vrai? Au contraire, les Péruviennes qui introduisaient dans le cartilage médian de leur nez un cercle d'or ou d'argent massif, devaient trouver que c'est une erreur des femmes civilisées de mettre à leurs oreilles leurs plus précieux bijoux.
Plus la position du mari était élevée, plus, au Pérou, l'anneau était volumineux et bas placé, à tel point, que la difformité du visage des femmes illustres devenait repoussante : à force de s'abaisser insensiblement sous le poids du métal, la déchirure finissait par descendre jusqu'au niveau même de la bouche1, et par la masquer en partie.
Il y a peu d'années encore, les habitants de l'île San-Salvador collaient au bout de leur nez des feuilles d'or, aussi minces qu'éclatantes.
Certaines Arabes2 y attachent aussi un grand anneau de métal. Dans le Guzarate 3, les femmes, renchérissant encore sur l'usage, y enfilent plusieurs bagues, et se rient des Européennes qui en ornent de préférence les doigts de leurs mains4. Ces Indiennes, ne se mouchant presque jamais, dit Mandesto, ne sont point autrement incommodées par cette mode étrange .
À Cayenne, les insulaires suspendent à leur nez des piécettes d'argent; ou encore, ce qui est très apprécié, un gros grain de cristal vert5.
D'autres peuples pratiquent dans le fibro-cartilage du nez une large incision, et y fixent comme breloques nombre de petits