IMPOTS BIZARRES, REDEVANCES ET CORVEES SINGULIERES
Redevances en fumée : explication juridique. — Roitelet charrié par quatre bœufs. — Les trois œufs de redevance (Cartulaire de Saint-Magloire). — Poules de cou, poules de fumée, coqs rouges,... pour prestations féodales. — Les quarante-neuf chapons de Neuilly-sur-Marne. — Chanoines de Sainte-Geneviève débiteurs de six oies. — Plat de neige, danses, quilles, poivre... — Porteurs de sel; croque-morts privilégiés (hannouars). — Charrette de piment des moines d'Issy en 12G1. — Redevances en repas du prieur de Saint-Éloi. — Le « régal des chantres Notre-Dame » par les religieuses de Sainte- Geneviève; leur libération. — La tète de porc et le bourreau à la Saint-Vincent. — Capitulaire de prestation du clergé en cas de visite pastorale. — Gants, paraguante, petits pâtés... — Origine et description des corvées seigneuriales. — Vrai sens de « corvéable à merci » d'après les Arrêts. — Prestations personnelles des cultivateurs, maçons et guetteurs...; charrois et bètes de somme. — Corvées royales et voies publiques d'après l'Instruction de 1738. — L'Assemblée Constituante et la corvée féodale. — La journée d'un contribuable actuel...
Nous avons réservé pour un chapitre spécial l'explication de certaines redevances en usage au moyen âge, et qui méritent un examen attentif, à raison de leur singularité et de leur importance dans Thistoire de la propriété.
Sous le régime féodal , le mot redevances désignait des charges annuelles dont étaient tenus les vassaux, en échange du fonds concédé par le seigneur. Il y avait des redevances en argent, en denrées, en travaux, en corvées, selon la condition des personnes, qu'il nous suffira de rappeler en peu de mots.
Ainsi le vassal était à la fois serviteur et compagnon d'armes de son seigneur, dont il devenait l'homme en prêtant serment « de fidélité, d'aide et de conseil ». En cas de guerre, le chef dont il dépendait le nourrissait , et le fournissait d'armes et de vêtements. A la fin du ixe siècle, l'usage de payer les vassaux en terre, devint général en France : la terre ainsi donnée en salaire, s'appelait fief1.
1. Donnons quelques brèves définitions : les chevaliers, hommes libres se livrant au métier des armes, finirent par s'appeler gentilshommes (hommes de race) ou nobles, for-
Il est bien rare que l'on parle de l'époque féodale, avec un entier sang-froid et une complète indépendance! A cet égard, des opinions extrêmes, des théories excessives sont facilement soutenues avec passion de part et d'autre , et même avec un parti pris irréductible.
Au regard des uns, la féodalité est un âge abhorré et maudit; une époque si odieuse que tout le mal qu'on en pourra dire restera au-dessous de la vérité : il suffit que le fait allégué ou le document invoqué soit défavorable au passé, pour que sans examen , ils le tiennent aussitôt pour certain et indiscutable. Ils ne se demandent pas si la féodalité ne fut point un état de transition nécessaire, inéluctable, nous faisant passer de l'esclavage des temps anciens à la civilisation moderne. Non! jugeant dans un anachronisme singulier le moyen âge avec les idées contemporaines, et oubliant que cette période fut un acheminement vers les mœurs et les progrès actuels, ils jettent sur leurs pères un anathème aussi impitoyable que général1.
Eh bien, instruits par leur expérience et profitant de leurs épreuves pour améliorer notre sort, faisons mieux que ceux dont nous descendons; à merveille! Mais n'oublions pas qu'après tout, le Présent dont nous sommes si fiers , est le produit laborieux du passé; et en tout cas sachons respecter nos ancêtres, car si nous récoltons, c'est qu'ils ont défriché et ensemencé pour nous.
Par une réaction instinctive, d'autres esprits, profondément émus des attaques haineuses dirigées contre la vieille France, tombent dans un excès opposé. Fermant les yeux à la lumière et à la vérité historique , dès qu'un fait est de nature à déprécier
mant une classe héréditaire. Par baron (homme), on désignait un grand propriétaire ; quant au mot sire ou seigneur, il voulait dire maître. Inversement : vassal signifiait serviteur, et feudataire, teneur d'un fief ; le vilain était le paysan cultivant les terres d'un domaine (villa), et en général tout roturier. La condition de serf rappelait, mais d'une manière très atténuée, le sort des anciens esclaves (servi).
1. Supposer que l'esclavage antique pouvait être immédiatement remplacé par l'égalité et la liberté sans passer par le servage, est une illusion... La convalescence d'un malade est un mal sans doute, si on le compare à l'état de santé plénière et florissante ; néanmoins, c'est une période relativement heureuse et un bien appréciable pour celui qui, tout à l'heure, se demandait s'il comptait encore parmi les vivants. Voilà pourquoi Montesquieu a pu dire que la féodalité a fait autant de bien que de mal.
(( le bon vieux temps », ils en contestent l'exactitude , et attribuent à la malveillance d'adversaires acharnés les allégations qu'ils repoussent en bloc, par une négation téméraire et systématique. Parlez à ces hommes, fut-ce de coutumes ou d'usages incontestables, mais dont la naïveté ou l'étrangeté apprête à sourire; d'ordinaire ils opposeront sans discussion un démenti résolu, en dépit de documents dont l'autorité s'impose.
Entre ces deux systèmes, également exagérés, se place l'explication historique et juridique, de particularités qu'il n'est pas plus sage d'accepter sans examen, que de démentir à la légère.
Supposons donc une personne rapportant par exemple qu'à Bologne, les fermiers des Bénédictins de Saint-Procule donnaient, chaque année, une redevance consistant en la fumée d'an chapon bouilli1... Les détracteurs de la féodalité ne s'écrierontils pas aussitôt : « Voilà bien une preuve saisissante de l'exécrable despotisme des seigneurs! N'était-il pas révoltant que, par un scandaleux caprice de leurs maîtres, les braves paysans d'alors fussent astreints , sous peine de déchéance de leur fief, à venir se soumettre régulièrement à une humiliation aussi offensante, aussi avilissante pour leur dignité! S'imagine-t-on la tyrannie de ces moines s'amusant à berner ainsi les hommes du peuple en exigeant d'eux, non pas un travail utile ni une prestation fructueuse, mais seulement une démarche grotesque et une redevance stupide! »
Voilà ce qu'ils diraient...
A cela les défenseurs de la théorie contraire (nous voulons dire ceux qui se constituent quand même les chevaliers de la féodalité) opposeraient, selon toute probabilité, un scepticisme tenace et commode, en disant : « Pareilles folies sont inadmissibles : nos aïeux n'étaient point des sots... Qu'ils aient stipulé de leurs fermiers la livraison de quelques chapons , c'est certain : mais soutenir qu'ils prenaient plaisir à réclamer chaque année l'hommage vcxatoire de la fumée d'une volaille, est une ineptie inexplicable qu'un homme sérieux ne saurait admettre un seul instant, et à laquelle il est autorisé à opposer, au nom du sens commun, une fin de non-recevoir pure et simple. »