‹ Histoire des croyances, superstitions, m¶urs, usages et coutumes (seon le plan du dâecalogue)Chapitre 19 sur 296 · Muratori et d'autres ont établi le fait · texte numérisé non relu

Muratori et d'autres ont établi le fait

N'en déplaise aux partisans des deux systèmes en présence, on aurait tort de nier le fait; et, en dépit des apparences, cette coutume, prise à titre d'exemple, se justifie d'une façon pleinement satisfaisante ainsi que nous allons essayer de l'établir, en reprenant ici et en complétant une thèse que nous n'avons l'ait qu'indiquer au livre troisième...

Au moyen âge le peuple avait peu de livres et de manuscrits : c'était d'une façon sensible et extérieure que son esprit tantôt naïf, tantôt satirique se manifestait, qu'il s'agit de sculptures ou de dessins, de fabliaux ou de fêtes. Aussi la forme bizarre, amusante même, se rencontrait-elle dans les vieux usages de la France, dès qu'un groupe d'intéressés trouvait l'occasion de montrer sa gaieté naturelle et son esprit gaulois. Peiner était chose légère, à condition que l'on pût sourire de temps en temps.

De plus, à cette époque, les contrats, les chartes étant rares, on le sait, la preuve des faits résultait presque toujours du témoignage et de la tradition plutôt que des parchemins. Dès lors, une certaine originalité dans les épisodes correspondant aux diverses dates utiles à retenir, était une chose indiquée, obligée même, pour conserver la mémoire de ce qui s'était passé.

Une démarche ordinaire, un incident journalier eussent été méconnus ou confondus avec les habitudes communes, et bien vite abolis du souvenir de tous.

Par là s'expliquent déjà, ce nous semble, les excentricités apparentes de certains usages féodaux qui ont eu pleinement leur raison d'être.

Mais il est un autre motif à cette mise en scène, une cause juridique d'une importance capitale ; et c'est ainsi que nous entendons expliquer, par exemple la redevance de fumée que nous citions il n'y a qu'un instant.

Voilà des vassaux qui, en vertu du pacte féodal qu'ils ont juré, sont tenus non seulement à foi et hommage, mais à donner au seigneur du fief à une date prévue « tant de paires de volailles ». Au bout d'un certain temps, les fermiers s'entendent pour racheter cette charge; ou encore le seigneur en un jour de fête, à l'occasion d'une naissance, d'un anniversaire ou du succès de ses armes, « libère ses hommes de cette prestation ».

Supposons que pendant de longues années les vassaux se soient abstenus de rien apporter au manoir féodal... N'était-il pas à craindre qu'un héritier du seigneur retrouvant trace de l'ancienne redevance, ou invoquant la charte originaire, ne prétendit raviver l'obligation omise par le vilain?

Au contraire, quand chaque année les tenants étaient venus en grande pompe « offrir la fumée d'un chapon », ils avaient par là, en langage figuré mais très intelligible, rappelé au maître du manoir qu'on ne lui devait pas autre chose.

Ils accentuaient donc leur libération par un genre de preuve qui ne risquait pas de s'égarer.

Ainsi, au jour dit, les fermiers se rendaient au manoir principal, selon l'usage, en portant avec eux un magnifique chapon rôti. Là ils s'approchaient du seigneur de céans, découvraient la volaille devant lui, de façon que la fumée put s'échapper; puis se retiraient avec le plat intact. Et , grâce à cette démarche facétieuse, ils consacraient et perpétuaient la dispense qui leur avait été octroyée ou dont ils s'étaient rédimés.

En tout ceci on ne doit donc voir ni une cérémonie ridicule, ni une tyrannie calculée de la part du maître, mais seulement une affirmation d'indépendance et de liberté.

Il est probable que le fait suivant a une signification analogue à celle de la fumée du chapon. Les vassaux du châtelain de la Tour-Chabot, en Poitou, étaient tenus de venir lui offrir tous les ans un roitelet lié avec un câble, sur une charrette traînée par quatre bœufs.

N'était-ce pas là encore une manière symbolique de dire clairement : « Nous ne sommes plus tenus de vous apporter désormais qu'un volatile minuscule, au lieu de la charretée de volailles à laquelle vous aviez droit jusqu'ici. »

Ailleurs, c'est un serin, qui était remis comme libération. Si en pareil cas quelqu'un était mystifié malicieusement, n'était-ce pas un peu le seigneur?

Donc, sans s'attarder à discuter ni à réfuter tel ou tel détail relaté par les auteurs, à propos du cérémonial des redevances, on peut admettre comme très probable que : chaque fois que la chose fournie consistait en un objet d'infime valeur, elle avait une

signification libératoire , et provenait plutôt du vassal que du seigneur, contre qui la tradition se perpétuait à l'instigation même des intéressés.

Ainsi quand nous voyons dans le Cartulaire de Saint-Magloire que le curé de Nogent-sur-Marne devait recevoir à la Saint- Étienne un pain, et à l'Ascension trois œufs, il est manifeste que ce n'était là que le souvenir d'une obligation, peut-être originairement très onéreuse et réduite presque à néant.

Nous en dirons autant du cadeau présenté annuellement à un grand seigneur du duché de Rohan, et consistant en trois œufs et trois sols : le tout devait être placé sur un chariot, attelé de six bœufs, et les trois œufs déchargés avec des leviers.

Nous serait-il démontré que quelques détails de l'histoire des impôts féodaux sont surfaits ou controuvés, l'explication qui précède n'en resterait pas moins vraie dans son ensemble.

Les chapons, coqs, poidets, pigeons, et en général la volaille était matière ordinaire à prestation.

Les poules de redevance étaient diversement qualifiées : poules de cou, de corps, de foyer, de fumée, de carnaval, de la Pentecôte, de la Saint-Martin...

L'usage auquel on destinait ces animaux de basse-cour, ou l'époque à laquelle on les remettait, expliquent l'origine de ces appellations. Ainsi la poule de cou était celle dont la plume servait à faire des lits ou couettes, comme on disait alors.

Quand le roi logeait à Paris, la fourniture des coussins et lits de plume était à la charge de la ville.

Louis VII fut le premier qui abandonna la redevance « pour la rémission de ses péchés ». Mais il semble, d'après les registres, que jusqu'à saint Louis les Parisiens continuèrent à procurer les couettes de plume pour le service du roi1. Les poules de foyer étaient celles qu'on cuisait au pot ; celles de fumée se mangeaient rôties... Le coq devait toujours être grand et

1. Le souverain actuel d'Angleterre a encore droit, entre autres redevances, à la tête et à la queue de toute baleine prise dans les eaux anglaises. A titre de dîme annuelle, il reçoit des' corporations : une nappe, deux pigeons et deux lapins blancs, un faucon, un cheval avec son licou, une paire de chaussettes rouges, des pincettes, deux canifs une aiguille d'argent, un bonnet de coton, etc., etc..

rouge l : l'expression « rouge comme un coq de redevance » vient de là.

Pau contre, dans certains villages la rente ne pouvait s'acquitter qu'en poules blanches.

Les vassaux du seigneur de Pons en Saintonge promettaient « des coqs auxquels ne manquait aucune plume » ; mais il fallait une cérémonie singulière pour que ces coqs fussent livrés et reçus. Les gens de la justice de Pons, heure de midi sonnant, montaient à cheval, en robe et en bonnet carré. Chaque homme tenait à la main, sous peine d'amende, une gaule de houx; il devait être aussi sans éperons. La cavalcade précédée du prévôt parcourait la ville, et celui-ci, après avoir interpellé par trois fois les vassaux débiteurs, recueillait de chacun d'eux les coqs destinés au maître.

Quand toute cette volaille avait été examinée, et reconnue avoir les qualités voulues, le seigneur de Pons choisissait dans la foule un individu qu'il chargeait de jeter en l'air, l'un après l'autre, tous ces volatiles effarouchés. Les uns s'en allaient sur les toits à tire-d'aile; d'autres tombaient dans les caves ou les étangs; ceux qui en avaient la force volaient jusque sur l'autre bord de la rivière qui était proche. Alors les sergents de sa seigneurie se mettaient à pourchasser en tous sens les pauvres bêtes, au milieu des cris et des rires des habitants.

Les moines de l'abbaye de Saint-Maur les Fossés possédaient, au xie siècle, sur des terres de Neuilly-sur-Marne une redevance de cinquante-neuf chapons- , qui étaient probablement destinés à améliorer le régime des indigents de leur maladrerie.

Il est constant, en effet, que dans presque toute abbaye se trouvait, comme dépendance, un hôpital régional : c'était l'Assistance publique d'alors, et elle absorbait d'importants revenus ecclésiastiques. Aujourd'hui c'est l'impôt qui fournit les ressources nécessaires à l'entretien des églises, à la construction des hôpitaux, à la création des routes, toutes charges énormes

1. Quand on demandait une redevance en mouton, on le voulait « cornu, lainu, dentu ».

2. Les actes de cette inféodation énumèrent : XXIX panes, LIX co.pones, et denarios XVI, soîidos X et dimidinm.

3i HISTOIRE DES CROYANCES, MŒURS, COUTUMES.

figurant aux budgets de nos divers Ministères, mais dont, jadis, les Liens d'Église supportaient une très notable partie.

Inversement, les chanoines de Sainte-Geneviève, en vertu de l'inféodation à eux faite du village de Rosny entre Montreuil et Villernomble, payaient chaque année six oies à la ville de Paris, comme « délégataires du domaine du roi1 ». Sur les six, les chanoines devaient en recevoir une de la Commanderie des Templiers, et une autre des moines de Yincennes.

Cette charge remontait au xe siècle, et elle se maintint jusqu'à la Révolution.

Les œufs comme les volailles comptaient parmi les produits habituellement requis comme rente en nature; il en faut dire autant du bois, pour le chauffage et la cuisine des manoirs. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit à cet égard à propos des œufs de Pâques et de la traditionnelle bûche de Noël.

Quelques redevances exceptionnelles consistaient en choses de peu de valeur, et néanmoins fort difficiles à trouver. Le seigneur dominant n'exigeait qu'un lapin, soit! mais à condition que ce fût une pièce rare , une vraie curiosité : il fallait que cet animal eût « l'oreille droite blanche et l'autre noire ». Le débiteur apportait-il une bête portant les marques convenues, il arriva qu'on disputa pour savoir si l'oreille n'était pas teinte.

De même certains vassaux de l'abbesse de Remiremont devaient, dit-on, apporter tous les ans un plat de neige, à la Saint- Jean d'été. S'ils n'avaient pas eu le talent d'en conserver, ils donnaient à la place un taureau blanc.

Des seigneurs facétieux se faisaient payer en amusements divers. Au lac de Grandlieu, près de Machecou, ceux à qui le seigneur louait son droit de pêche étaient tenus de venir tous les ans « danser un pas que l'on n'eût point encore vu, et chanter une romance que l'on n'eût point entendue, sur un air qui ne fût point encore connu ».

Boissieu, dans son livre-, rapporte qu'un vassal des environs de Paris était obligé, pour tout devoir, « de contrefaire l'ivrogne,

1. La quittance délivrée par la Ville était signée a nomine domini Jiegis ».

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