Le plan du Décalogue
2. Ducange et d'autres étymologistes font dériver vol du mot vola, paume de la main, d'où involare, qui signifie exactement dérober. Le mot voler date seulement du xvie siècle. Avant, voler se disait : larroner, rober, eynbïer; de là le vieux proverbe populaire : ce C'est bien, larron qui larron emble ! »
s'adonnent à l'industrie, à la science, au commerce ou aux arts.
2° Dans un second chapitre, nous décrirons l'organisation des bandes qui se concertent pour préparer et réaliser des œuvres de déprédation, au moyen d'associations leur permettant de défier les lois et de tenir en échec la force publique même.
Parlons d'abord des manœuvres de ceux qui recourent plutôt à la ruse qu'à la violence.
Sans doute l'improbité se manifeste de mille manières, et admet un nombre infini d'ingénieuses combinaisons. Il n'en est pas moins vrai que les chevaliers d'industrie usent de certains procédés, pour ainsi dire classiques en leur genre, constituant un ensemble de vols typiques que nous allons décrire sommairement, en employant au besoin le vocabulaire en usage dans le vilain monde dont nous signalons les agissements.
On nous pardonnera donc la trivialité de certaines expressions que nous aurons à rappeler; car les supprimer ou les traduire, ôterait toute saveur, toute originalité à cette étude1.
Commençons par analyser le « chantage », genre de vol aussi répandu que dangereux.
Usant d'intimidation, des audacieux appelés « maîtres chanteurs », menacent de révéler des secrets de famille ou d'accuser d'actions déshonorantes; et par ce moyen extorquent ou tentent d'extorquer des fonds ou des valeurs, en échange du silence qu'ils promettent de garder.
L'homme le plus honnête ne risque pas moins d'être mis en cause, que celui dont le passé recèle de véritables hontes.
En effet, il n'est nullement nécessaire que l'allégation soit vraie; il suffit qu'elle soit vraisemblable, pour que le « chanteur » l'exploite : il profitera d'une occasion opportune, ou de la plus légère apparence pour échafauder tout un système d'accusations inquiétantes, qui se traduiront sous forme de lettres anonymes, d'interpellations ou même d'esclandre public.
1. Rien d'imagé, en effet, comme l'argot des voleurs : une montre est une toquante; une clef, une tournante; un pantalon, un grimpant; un soulier, un boit Veau; une pièce de monnaie, un rond. Alléger, soulager, signifient voler; refroidir, c'est assassiner...
Très nombreuses sont les personnes qui, ayant fait une première concession dans l'espoir chimérique d'acheter la paix, deviennent ensuite l'objet d'une persécution acharnée, leur timidité de la première heure ayant eu pour conséquence directe de décupler l'insolence de l'imposteur.
En entrant en compromis avec le calomniateur afin de le faire taire, on n'a pas réfléchi que l'on donnait consistance à ses accusations mensongères, et qu'on les fortifiait d'une sorte d'aveu. Désormais on sera à la merci d'intrigants qui deviendront de plus en plus arrogants et insatiables. « Si vous n'aviez rien à vous reprocher, vous n'auriez point donné de l'argent à un impudent menteur » : ainsi raisonnera le public qui formera son jugement, sans que, dans la suite, le diffamé puisse jamais parvenir à faire prévaloir aucune disculpation quelconque.
Oui, l'esclavage semblerait doux, comparé à la situation intolérable dans laquelle se sont placées certaines personnes timides, devenues pour toute leur vie, la proie, la « chose » d'exploiteurs de l'un ou de l'autre sexe : dominées ou terrifiées, elles sont incapables de secouer le joug dans un moment de légitime révolte.
Tantôt le « chanteur » se comporte avec cynisme, en s'adressant à des esprits faibles auxquels il ne dissimulera même pas son scandaleux métier; tantôt il ruse et s'entoure de mystère, s'il engage la partie contre des gens plus avisés.
Dans ce cas, il aura généralement entre les mains la preuve d'un fait vrai, susceptible de vaincre les résistances de sa victime : ainsi, il se donnera pour un agent d'affaires chargé d'un procès compromettant, à propos d'un testament, d'un mariage manqué, d'une dette de jeune homme, de la faillite d'un père... ; ou bien il se présentera comme étant le correspondant d'un grand journal, et fera chèrement acheter par l'intéressé l'entrefilet perfide qu'il renoncera à publier, et dont les lecteurs, dirat-il, eussent été friands... ; ou encore, sous menace de dénonciation et jouant le rôle de fonctionnaire vénal, il « fera chanter » certains établissements publics ou grandes industries qui se trouvent réellement en contravention avec les règlements.
Y a-t-il un moyen de combattre le fléau du chantage?
Nous le croyons. Ce qui empêche de porter plainte contre ces
odieux personnages; ce qui par contre assure l'impunité à ces bandes de ruffians, c'est la crainte où l'on est de voir publier les imputations dont on est l'objet, crainte qui est encore plus grande chez les honnêtes gens calomniés, que chez ceux qui sont simplement diffamés.
Eh bien, que le législateur interdise en pareil cas toute publicité des débats ; et alors les victimes oseront demander protection à la justice, et châtiment pour les coupables. Il n'y a point d'autre solution pratique.
Quand le « charlatanisme » est un art régulièrement pratiqué, il rentre dans le groupe des actes d'improbité systématique. « Incrédules, les plus crédules, » a dit Pascal.
Or il est peu de quartiers dans les grandes villes, où ne soit installée quelque chiromancienne, cartomancienne ou diseuse de bonne aventure prédisant l'avenir; quelque somnambule extralucide, découvrant les causes des maladies et révélant le secret de la guérison; ou enfin un prétendu magnétiseur, fascinant ou affolant des clients déjà névrosés.
Qu'on ouvre la quatrième page des journaux et l'on y lira les annonces les plus séduisantes, destinées à prendre dans leurs rets les gens abattus par la souffrance, ou exaltés par de folles ambitions.
« Le cabinet d'une somnambule n'est pas une pièce comme une autre : un hibou, parfois vivant, fixe ses yeux ronds sur le nouveau visiteur; un crocodile balance au plafond ses pattes torses; quelques lézards verts tapissent les murs, et un classique chat noir promène sa robe de velours, en se glissant entre les bocaux garnis de serpents décolorés. La somnambule est endormie par un monsieur correctement vêtu, soi-disant docteur en médecine, dont la présence donne quelque importance à l'ordonnance que dictera bientôt la devineresse. C'est une maladie tout autre que celle pour laquelle vous étiez venu consulter, qui va vous être révélée par la clairvoyante dame qui veut se rendre nécessaire, et entend éviter le contrôle d'un médecin véritable. Alors, pour cette affection nouvelle qu'elle déclare des plus graves, elle remettra avec mystère un petit flacon dont le client
devra verser le contenu dans un litre d'eau pour en boire un petit verre chaque matin, seulement les jours impairs du mois1... »
Si, dans le cas de chantage, l'escroc recourt aux menaces pour soutirer de l'argent, il arrive encore au même résultat par un moyen très différent, celui des promesses mensongères. C'est le cas du vol « au cautionnement ». Nous ne nous attarderons pas à le raconter, son nom suffisant à révéler l'expédient mis en usage.
Quant au vol « à l'américaine », voici comment il se pratique :
Une personne vient d'encaisser un chèque ou des coupons dans
une banque ou une administration Un monsieur élégant qui,
de loin, a observé les guichets, sort du hall en même temps qu'elle. A la porte il l'aborde, et avec un accent anglais très accusé, lui demande l'adresse d'un hôtel ou d'un magasin fort éloigné; puis feignant de ne point comprendre l'indication, d'ailleurs complexe, qui lui est donnée, le faux étranger, jouant l'inquiétude, finit par dire qu'il donnerait volontiers une demi-guinée ou une guinée à qui voudrait lui servir de guide.
Le marché est vite conclu, car l'aubaine est facile à gagner. En route on lie conversation. Bref, l'Anglais offre de se rafraîchir dans un café. On s'attable. A ce moment l'étranger fait, tout bas, des confidences à son ami de rencontre : il est venu acheter pour une richissime maison de Londres ou de New- York, des marchandises, et aussi des bijoux pour le fils de son patron qui va se marier, etc.. La dépense totale sera grosse ; mais il est muni en conséquence, et il montre une sacoche que ferme une serrure à combinaisons, dont il fait admirer l'ingénieux système.
Discrètement, il laisse même entrevoir l'empilement des rouleaux d'or qu'il dit avoir reçus de sa maison de commerce.
L'homme qui l'écoute commence à être séduit, émerveillé! La supercherie ne lui semble pas possible, puisque, de l'un des rouleaux éventrés, le voyageur a fait sortir une vraie guinée, pour aller acheter des cigares de choix dans le plus proche