SANUDO ET SON PORTULAN
de vue teraporel aussi bien qu'au point de vue religieux; mais aassi d'en exposer les meilleurs moyens d'exécution. Bien éloigné en ceci des idées que Rubruquis soumettait à Louis IX, il coinbat avec force tout projet d'expédition parterre, et développe jusque dans ses derniers détails le plan d'un transport maritinie. A cet effet il entre dans des particularités géogra- {Ai(}ues qui tiennent uiie place notable dans son Mémoire. Il y avaît joint quatre cartes géographiques , dont une surtout, destinée à représenter l'ensemble du monde alors connu, n'en forme pas pour nous là partie Ta moins curieuse (0^ Bongars n'a pas retrduvé celle de ces cartes qui donnait le tracé général de la {Méditerranée ; mais cette perte est pour nous de peu dé conséquence , parce que la carte de Vessconte , et celle de Freduce W, nou^ ont indubitablement conservé des copies , probablement à plus grande échelle , faites d'après les mêmes originaux. La cstrte de la portion des côtes de la Méditerranée qui s'étend depuis les bouches dû Nil jusqu'aux environs de l'île de Rhodes , fet qui comprend conséquemment, outre les parties littorales de ITÊgyjpte, celles de la Syrie et du sud de T Asie-Mineure, serait aussi d'un faible intérêt, au moins dans la gravure excessivement incorrecte que Çongars en a jjubliée , «i nous n'avions pas dans l'ouvrage même de Sànudo la description écrite, et trèsfcirconstanciée pour quelques parties , de cette même étendue dé côtés (?); Celte deécription, copiée de documents italiens, est un morceau doublement curieux, tant par les détails même qu'elle nous donne sur une côte qui fut de tout temps la partie la moins fréquentée et la moins connue du pourtour de l'Asie- Mîneure, c^ue parce que nous y retrouvons sans nul doute un modèle de èes vieux portulans qui furent pour les peuples navigateurs du moyen âgé ce que sont aujourd'hui pour nos marins les instruciionsnautiquès qui servent de commentaire et de complément aux cartes.. C'est en effet le même détail et souvent la
* Nous nous sommes occupé ailleurs de la Mappemonde de Sanudo, cidessus, t. P', dans rHlstoite ^e la Géographie qui forme notre |ntrodueti<m générale.
"'* Cf-âessus, pp. liSk et ft85. La carte de Vessconte, datée de 1318, est précisément dftfWhil ieirfîii, Sfn6n*de la ïiiÉfAe-à'nîiée; c|û^ ta Mféciitélran^e'dé S^anu'dô'
« Sanudo, Secret, Fidel. Crue, , lib. II, c. 26.
608 AfilE-MINEUBE. [l4V8ltCLE AP. l.-C
môme précision. Non-seulement la distance et là direction d'ao point à Tautre sont marquées; mais toutes les autres particularités qu'il importe au marin de connaître , la nature des mouillages , Taspect de la côte , les écueils , et jusqu'à la disposition des habitants pour les étrangers, sont indiquées avec soin. Aujourd'hui même, il est peut-être plus d'un point de cette instruction qui pourrait être encore utile. Il nous a donc paru qu'il ne serait pas sans intérêt de la reproduire dans son entier (0. Toutefois , la valeur n'en est pas égale dans ses différentes parties ; car l'étude attentive du document rend évident , ainsi qu'on le verra dans les notes que nous y avons jointes , que Sanudo a tiré de plusieurs sources très-différentes sa description de la côte de TAsie-Mineure sur la mer de Cypre. L'espace compris entre le fond du golfe d'Issus et l'extrémité occidentale de la Cilicie arménienne en est à la fois la partie la plus circonstanciée et la -plus exacte : cette portion de la côte cilicienne était en effet, nous l'avons vu, la plus communément fréquentée parles navires européens, qui y trouvaient à la fois profit et sécurité. Toute la côte de la Cilicie Trachée et de la Pamphylie, jusqu'au fond du golfe qui porte aujourd'hui le nom de Satalièh , est décrite sur des données beaucoup moins certaines ; cette étendue de côtes , où dominaient les Turks et dont les habitants se sont d'ailleurs montrés de tout temps hostiles aux étrangers , n'était visitée que beaucoup plus rarement par les navires francs. Enfin, de Satalia à l'autre extrémité de la côte lycienne, la description, sans avoir la précision et l'exactitude de la première partie , l'emporte de beaucoup sur la seconde. Il est clair que cette extrémité occidentale de la côte asiatique était habituellement pratiquée par les navigateurs italiens , quoiqu'elle leur fût alors peut-être moins familière que les parages de la Cilicie orientale.
Dans le temps même où Sanudo déposait aux pieds du chef de la Chrétienté le fruit de ses méditations pour le recouvrement de la Terre-Sainte , Aboul-Féda , cet Arabe illustre que les soins de la guerre et les devoirs de ses hautes charges ne détournèrent pas des plus .graves études , rédigeait ses savants ouvrages d'his-
1 Foy. TAppendlce de ce Chapitre.
GÉOGRAPHIE d'a.BOUL-FÉDA* 509
toire et de géographie. Sa description da monde connu des Arabes dut être composée à Hems en Syrie , dans Tintervalle de Tan 1312 à Tan 1331, année de sa mort; lui-même nous apprend qu'en Tan 1321 (721 de l'hégire) , il réunissait les matériaux sur lesquels il a écrit son chapitre des pays de Roum CO,
car les Arabes continuaient d'appeler ainsi l'Asie-Mineure , à
laquelle, nous l'avons vu, les Occidentaux donnaient déjà, depuis longtemps , le nom de Turquie.
La méthode suivie par Aboul-Féda dans sa description de la ten*e diffère complètement de celle de l'Edrisi (2). Il ne procède pas comme celui-ci par climats et par itinéraires; mais empruntant à Ptolémée quelque chose de sa méthode astronomique , dont il rejette cependant la sécheresse rebutante, il donne d'abord une idée générale de la région qu'il aborde , il en fixe les points principaux et les dimensions extrêmes au moyen des déterminations astronomiques (»); puis il en indique successivement et en décrit les villes les plus remarquables. C'est ainsi qu'il procède pour l'Asie-Mineure. Le chapitre assez court qu'il y consacre ne laisse pas de nous fournir quelques notions intéressantes , quoique nous n'ayons pas à y puiser de renseignements nouveaux sur l'état de la Péninsule à la fin du treizième siècle et au commencement du quatorzième. « Les terres qui s'étendent à l'orient du détroit de Constantinople et au nord de la Syrie renferment, dit le géographe arabe, les contrées que l'on nomme vulgairement Roum^ dont la mer de Roum embrasse toute l'étendue au couchant. Le détroit de Constantinople et la m^r de Krim sont la prolongation de la mer de Roum. Les terres Syriennes et l'al-Djezirèh enveloppent le pays de Roum au midi , l'Arménie à l'orient, les terres des Corgi (les Géorgiens) et la mer de Krim au nord. On cite dans ces terres de Roum les mon-
1 Abilfedœ Tabula XFIl,, traduction latine de Reiske , dans le Magazin fUrdieJVeue Historié und Géographie von D. Ant. Trid. Bûsching, t. V,
« Nous renvoyons à cet égard au Chapitre que dans notre IntroducUon générale , 1. 1" , nous avons consacré aux géographes arabes.
« Les déterminations astronomiques d'Aboul-Féda diffèrent notablement de celles de nos éditions de Ptolémée; mais les erreurs qu'elles présentent ne sont pas moins monstrueuses , au moins dans les textes sur lesquels Reiske a fait sa version latine»
510 ASIE-MINBOIIE. [14* SIÈCLE àP. !.-€.
t^oes de Kerman(^\ habitées par certaines populations Tijrkomanes qui reconnaissent aujourd'hui ,rautorité cites &ls d'^tl^r man, d'où elles ont reçu vulgairement Iç nom ^*Othmanide$^\ IjCs montagnes de ces Turkomans se prolongent depuis le canton da Tarse jusqu'à l'extrémit^ des terres, de Lascaris, empereur de ConsLanlinople C3). On y trouv/e Larand<ifi^ ville qui approche ' de Konièh par la grandeur. Elle en est distante, de^près d'an jour de, n)arçhe entre l'orifint et. le septentrion (lisez le mid|} , par bJ"" de longitude, et 40** 30' de latitude C^), comme je l'ai appris lavec certitude d'un grand nombre de voyageurs, en l'an-, née 721 (132,1 de J.-C.)* D'après leurs rapports, jéntfmliaesi une petite ville sur le bord de la mer, quia cependant <}e ^9^^^^ murailles en pierres, avec devrs. portes, Tune du çô^é de la mer, l'autre vers la terre. Elle avait pour prince un chef de ce pays.. Étant un jour sorti de la ville, il fu( attaqué. et fait prisonni€[r par les Turkomans qui occupèrent Anlhalia,. C'jçst ainsi que de notre temjpis c^tte ville a été soumiae à l'un des Béni Homaid, qui sont des petits rois turkomans de ces cantons /O. Anthalia est une petite ville, que. ces voyageurs disent abonder , en ^ eaux viveS|,et en jardins. Elle a une petite rivière, qui^ conduire dans, la ville au moyen d'un aqueduc, donne de l'e^u à s^.ipa^sQnpi et à ses chemms. Ses jardins gfont fertiles en fruits ^^ides, tels que des oranges et autres semblables. Ils disent qu' Anthalia est à l'occident de Konièh (^), à la distance de près de dix jours de
1 Le Taurus cilicien, qui traversait ou hordal^ le K,era;ïaçu Ci-flcs^s , .p. A5|S..
' II faut seulement entendre par là que les plus renommés d'entre lés Tur- Komans étaient les Othmanides ; car ceux du Kerman ne reconnaissaient pas encore l'autorité de la dynasUe d'Othman.
. 3 II semblerait résulter de cette singulière indication que d'après les deux Lascaris, qui, depuis la conquête de Constantinoplc par les Latins, avaient successivement résidé à Nicée dans la première moitié du treizième siècle, les Orientaux avaient pris et conservé la coutume d'appeler Empire de LcuearU les provinces grecques de l'ouest de l'Asie-Mineure. A l'époque où écrivait A1^4Hii'Féda, il y avait déjà ua quart de siècle que les empereurs grecs n'avaient plus aucune possession dans la Péninsule. •
f D'après la grande carte prussienne de M. Kiepert (18/14) , Larandâ est par 51° 2' long. E. (de l'Ile de Fer) , et 37° 11' de latitude. i^. Probablement un des princes de la famille de Hamld , qui régba sur la Ptsidie. p^oy. ci-dessus , p. 499.
^ £Ue en est au S.-0.
GÉOGRAPHIE d'aBOUL-FÉDA. 511
marche. Dans Tintervalle sont situées les montagnes des Turkomans Béni Homaid, au centre desquelles, presque a mi-cheiijin de Konièh à Alaïa , est une ville fondée par un certain chef Ben Homqid, nonimé Fulkoddïn, peu de temps avant notre e^ge, et que de son nom il appela Fulkohar. Cette ville , disent-ils , est dans upe plaine , au milieu des montagnes , à Touest et à cinq jours de marche dq Konièh, à Test et presque à Ija même distance de cinq journées d'Anthalia. Cette Fulkobar est aujourd'hui una très-grande ville de ces cantons, au milieu dç ces montagnes qui sont la demeure des Turkomans de la race de Ben Homaid CO. » Dans les prolégomènes de sa Géographie , Aboul-Féda ^vait déjà donné quelques aperçus généraux sur la situation de TÀsie- Mineure, sur les mers qui la baignent et les fleuves qui Tarrosent. Il nous apprend que la mer de Krim (le Pont-Euxin) commençait de son temps à être nommée mer Noire W. On appelait aussi mer de Marmara la petite mer fermée qui se trouve entre TEuxin et TEgée , du nom d'une île de Marraora ainsi appelée des marbres que l'on en tirait. L'ancienne Egée était alors communément nommée mer Grecque. Aboul-Féda déplace encore plus que Ptolémée la vraie situation astronomique de Constant] nople (3) 5 comme le géographe grec, il croit que la mer de Marmora (l'ancienne Propontide) et les deux canaux par lesquels elle communique avec les deux grande^ mers voisines, s'étendent dans une direction presque Nord-Sud, avec une inclinaison très-faible à l'Orient Ç^).
1 Aboul-Féda , d'après la version latine de Reiske , loco suprà ciU — Pans sa notice des villes du pays de Roum , Âboul-Féda revient, encore sur Anthalia d*après la relation d'un certain Ben Saïdi. C'est, dit-il, une ville célèbre, quoique son port soit peu sûr. Les Grecs y entretenaient une flotte, avant qu'elle ne vînt sous la domination des Musulmans. Elle s'avançait dans la mer,' dç manijb'e.à avoir presque l'apparence d'une Ile. Elle avait une citadelle fortifiée [iàid., p, 30/i. Conip. Beaufort's fiarama^ia^ p. 119 etsuiv.). ,
* En lurk /fara Deniz, Par opposition , les Turks donnent à la Méditerranée le nom de mer Blanche , Ak Deniz,
a Ptolémée [Êuropœ Tabula ÏX^ c. llV mettait Byzance par ûS^s'lat'.,' 56" long; (des îles Fortunées); Aboul-Féda, suivant en cela l'universalité dés géographes arabes, donne pour laUtude à Constaniinople le chiffre énorme de 45**,. et pour longitude 50" 10'. Sa vraie situation est par 41** 0' 16", lat. N. — 47*» 8' 50' long. E. de l'Ile de Fer.
^ Abilfeds Prol^j/. ) trad. lat. de Reiske, dans le Bûschlng's iKfa^a^tn, t* IV, p. 151.
512 ASIE-MINEUEE. [14* 8IÈCLK iJ». J.-C.
Les rivières les plus considérables des terres de Roum , après TEuphrate qui en forme la limite orientale , sont le Djilian et le Sihan^ qui arrosent les terres des Arméniens ou Pays de Sis , le fleuve A'Angoufi et le fleuve (ÏÉrékli, Le Djihan passe à Masisa avant d*aller se jeter dans la mer ; le Sihan, moins considérable, baigne les murs d'Adéna, au-dessous de laquelle, ditrécrivain arabe , il se réunit au Djihan ^ pour aller se perdre avec M par une seule bouche dans la Méditerranée, entre Eïas et Tharse. Ce qu'Aboul-Féda dit du fleuve d'Angouri et du fleuve d'Érékli est très-vague et fort inexact 5 on peut supposer que par le premier de ces deux noms il entend le Halys, et par le second le Sangarius (0.
Les villes qu'Aboul-Féda nomme et décrit ensuite comme les plus notables du pays de Roum, sont au nombre de quatorze. Alàïa était une ville nouvelle, fondée par Ala-eddïn, un des princes Seldjoukides d'iconium W ; c'est de ce prince qu'elle avait pris son nom. « J'ai appris de plusieurs voyageurs qui y avaient été , ajoute Thistorien , que c'est une très-petite place, assise sur la mer Méditerranée au Sud (àl'E.-S.-E.) et à deux journées d'Anthalia. C'est une des villes marchandes de ces cantons. Elle est ceinte d'un mur, et est riche en eaux et en jardins. »
j4k-chèhr^ à trois journées de Konièh dans le Nord-Ouest, occupait une situation des plus agréables. Amasiah^ à six journées de Sinub, était renommée par sa grandeur , par l'étendue de ses jardins , par la beauté et l'abondance de ses eaux. Non moins remarquables étaient Kuniah (Konièh ou Iconiuni), l'ancienne capitale des rois turks de Roum; Aksara (Ak-Seraï), sur la route de Kunïah à Kaïsarïah , à l'entrée de vastes plaines qui se prolongent vers le couchant à plusieurs journées d'étendue; Héràklah, près d'un fleuve, non loin de la mer (du Pont) : à l'orient d'Héraklah est le mont ol Kakfi^ où l'on voit la Caverne des Sept Dormants; Kaïsarïah^ ville considérable, défendue par une forte citadelle; Sivas^ à l'orient de Kaïsarïah, grande cité ceinte de murailles, avec une petite citadelle ; y^r^an er
1 Abilfeds Proleg., trad. laU de Reiske, dans le BfSacMag's Magaxin, p. 164 à 172.
> Al4-edUiQ , d'aprto les tabjes de JDeguJgnes, régna 4e ^219 à xm^
VOYAGE DE BEN-nATOUTA. 513
Rourni^ à rrxlrëmilé la plus orientale du pays de Roum, non loin des sources de TEuphrate : (]uel(|ues uns la plaçaient en Arménie; Malathïa^ près de TEuplirate*, /4nkurïah (Aneyre), avec une citadelle élevée; ^Immufiah (l'ancien ^morium) ^ lîont le nom figurait dans le annales des Khalifes; Tukat ou Tokat, petite ville à deux journées de Sivas vers le Nord (0. Aboub-Féda nomme encore , m^is sans s*y arrêter expressément, Kasfawounïah ^ Sinub^ Samsoun et Tarahezoun ou Trébizonde. On voit que, quant à la nomenclature, nous sommes entres tout à fait dans le domaine de la Géographie moderne.
La môme remarque nous est suggérée par la relation du célèbre voyageur arabe dont il nous reste à suivre les courses nombreuses en Asie-Mineure, Abou- Abdallah Ben Balouta. Ben Batouta avait quitté Tanger, sa ville natale, en Tannée 725 de THégire (1325 de notre ère) pour accomplir le pèlerinage de la Mekke, devoir sacré que la loi musulmane impose à tout ûdèle croyant : de là, le désir de voir le monde le conduisit dans toutes les contrées de TAsie, jusqu'aux dernières extrémités de TOrient. Il visita la Turquie (c'est ainsi qu*il nomme TAsie-Mineure) , en 1327 et 1328 , quatre ans avant la mort d*Aboul-Féda. Parti de Ladékhia de Syrie par mer, il vint aborder à Alàia, sur la côte pamphilienne, ville turque de fondation peu ancienne, et cependant très-fréquentée par les marchands d'ÉgypIe et de Syrie C^). ridée q»ie nous en donne Balouta 8*accorde parfaitement avec
1 Abiircrlae Tabula XVIT^ latine fada à J. Rciske , dans le Magazin de Bu'ching, t. V, p. 302 à 305.
* yiagenê exlensas edilatadas do cèUbre jirabe Abu-Abdallah, maU eonhecido pelo nome de Bimi Batuta. jyaflucidas por José de Sanlo Antonio Moura. Lisboa, na typografia da Academia. 18^0, petit iii-^ (i. I), p. 361. Cette version pu^lllgai^c do Ben Balouta est la première qui ait fait passer dans une langue européenne la relaUon complète du voyageur arabe; la traduction angiaise du proffsiseur Sainuii Lee ( The Trnvets of Ibn Batnta , trnnslated from the abridged arable manuscnpt copies preserved in the public library of Cambridge-, wilh notes ^ iilustraUve of the hislory ^ gengraphy^ bolany^ antiquiiies ^ etc., by the liev, S. Lee. London^ 182P, la^h) avait été faite non sur ruriginai n^ême de Balonia, dont il n*c\istail pas alors d*cxcniplaire en Europe, mais sur un abrégé liès-répandu dans le Levant et en Afri(iue. Dans la traduction portugaise, les coi.rses du voyageur arabe en Asie-Mineure occupcut de la p. 3C1 à la p.' A20; dans la vcrsiiou anglaise , de la p. 68 à la p. 74.
514 ASIBHttHEimE. [14* SliaE A». !.-€•
les notions qu'Aboul-Féda en avait recueillies quelques années auparavant de la bouche de plusieurs voyageurs. Elle était possédée par un ûls de Karaman.
D'Alaïa , notre voyageur se rend à Satalièh , qu'il nomme Anadolia (0 ^ il la représente comme une cité vaste , opulente et très-peuplée. Ici Batouta fait mention d'une sorte de confrérie ou d'association établie dans chaque ville où se trouvaient des Turkomans , et qui avait pour objet l'exercice de l'hospitalité envers les étrangers; cette association, qui sans doute ne fut pas de longue durée , car on n'en trouve aucune autre mention, s'intitulait la confrérie des je««i«5, et celui qui en était le chef portait le titre de frère (^). Le sultan d'Anadolia était Hadro-Bek , fils de Yunas-Bek (3).
La première ville que cite Batouta dans l'intérieur des terres est Bordur ou Bourdur (^), d'où il vient à Ahidur^^^ en passant par Sabarta C^). Akridur était une ville magnifique, bien peuplée, égayée par une multitude d'arbres et de jardins. Le lac d'eau douce sur les bords duquel elle est située a deux journées d'é^ tendue , et on se rend par la voie de ce lac à Aqkahar (Akchèbr), à Baq-kahar (Yalo-Batch, ou Batch*chèhr ?) et à d'autres places des cantons environnants.
Toutes ces villes, de fondation turque pour la plupart, ou qui du moins avaient abandonné leurs dénominations anciennes pour prendre celles que leur imposaient leurs nouveaux maîtres, subsistent encore aujourd'hui sous les mêmes noms qu'au siècle de Batouta. Le sulthan d' Akridur était alors Abou-Ichâk-Begh, fils d' Addardar-Begh , un des principaux. chefs de la contrée.
Batouta quitte Akridur pour se rendre kKar(jhHis&ar^'^)^ petite
^ Une des formes diversement altérées que l'ancien nom à*AUal€a a pris dans la bouche des Arabes, des Tufks, des Francs et des Grecs i&odemes.
s Foy. les remarques de M. Sllvestre de Sacy sur ce passage, Journal des Savants y 1829, p. 483.
s Hadher, fils de Younis. Voyez ci-dessus, p. 498.
^ Bouldour , dans le S.-O. du lac d'Egherdir.
* Egherdir, à la pointe méridionale du lac du même nom (voy. notre carte de l'Âsie-Mineure).
< Isbarta, non loin des ruines de Tancienne Sagalassos.
f Le manuscrit sur lequel a été faite la version portugaise donne iautifemeat ICol'Hessar,
VOYAGE »B BEN-BATOUTA. 61 5
ville bien pourvue d'eau, dont le sulthau^ Mobaromed Tchélébi , était frère d'Abou-lcbâk , roi d'Akridur. De Kara-Hissar, changeant brusquement de direction, notre voyageur se rabat «u sud-ouest vers le haut Méandre *, et prenant le chemin de Karch AgaJtch^ qui est dans la plaine de Godra que parcourent les Turkomans, il arrive à £ad<îfc(0,dontle sulthan était un des plus puissants princes de Roum. De là, Batouta s'enfonce dans les parties intérieures de Tancienne Carie. Il voit Taoumo (2), puis Mogla , et arrive à Milasso (3) , qui est un des meilleurs cantons et des plus grands du pays de Roum , et aussi un des plus riches en eaux vives et en fruits de toute espèce. Le sulthan de Milasso était Ourkhan-Begh al-Mentesché. A 2 milles de Milasso s'élevait une ville de fondation nouvelle , nommée
Bargin.
Ici Batouta retourne vers le centre de VAsie-Mineure, sans avertir autrement ses lecteurs de ce nouveau voyage , que par ces mots : « Nous nous mîmes en route pour la ville de Kounia , cité magnifique, dans un pays bien cultivé, bien arrosé, et orné de nombreux jardins... » Ce pays de Kounia appartenait à Badr*^ eddïn fils de Karaman; mais il reconnaissait la souveraineté du sulthan de Babylone , c'est-à-dire des khans mongols de
l'Irak (*).
Bientôt Ben-Batouta reprend le cours de ses pérégrinations. Il visite et décrit Laranda^ résidence du sultan Badr-eddïn, fils de Karaman, qui y avait bâti un palais et y avait établi sa cour-, Jhar (Ak-Seraï), une des plus belles villes du pays de Roum , et où il se fabrique une grande quantité de tapis , que l'on exporte dans toutes les contrées de l'Asie-, Nakda (Nigdèh), Kcusaria, Sivas (l'ancienne Sébastê),^»i«s«ia (l'ancienne
1 L'ancienne Laodicea, dont les ruines portent aujourd'hui, dans te pays, le nom (VEski-Uissar ^ ou le Vieux Cliâteau,
* Davas, ou Tavas, l'ancienne Tabw,
* Mélassa, l'ancienne Mylasa,
* Nous savons en efifet que dans les derniers temps des Seldjouliides les Mongols de la Perse avaient établi leur suzeraineté sur les Turks de TASle- Mineure ; mais après la dissolution complète du sulthanat d'Iconium , les Turkomans de la Gappadoce et ceux du pays de Karaman restèrent seuls assujetti» pour un temps encore i cette vassalité étrangère.
5ld AS1E-MI3VECRE. [U* SifeCLE kP, J.-C.
Amasde), SumOM (0 Kemekh W, Arzanjan^ ville presque toute peuplée d'Arméniens-, enfin, ^rz-er-Roum ^ place trèsgrande, que trois rivières traversent. Toutes ces villes, et la vaste étendue de pays où elles sont situées, reconnaissaient l'autorité des khans de Babylone.
11 semble y avoir ici une lacune dans la relation du voyageur ; .car sans transition aucune il nous ramène des bords de VEuphrate à l'autre extrémité de la Péninsule , vers les rives de la mer de Roum , TÉgée des temps classiques. Nous nous trouvons ainsi transportés tout à coup dans la cité de Berki C*) , dont Mohammed, fils d'Aïdïn, était sulihan. Tairata (ou Tira (*)) était une autre de ses villt»s. Ben Batouta se rend de cetle dernière place à Aiaîiolouk , où se montraient encore , sous ce nom nouveau qui avait remplacé le nom si longtemps célèbre d'Êphèse, le5 vestiges de Tancienne magnificence de la ville de Diane. Le suUhan d*Aîasolouk était Gadr-Begb , fils de Mohammed, fils d'Aïdïn. De Tira, Ben Batouta vient à /a^mir (lsmir,ou Smyrne), dépendance de la principauté des fils d'Aïdïn. Magnisia^^)^ Bargama et Balikasri^ que le voyageur visite ensuite, appartenaient la première à Sarou-khan, la seconde à lagbikchi-khan, la troisième à Damour-khan. C'étaient surtout ces riches et douces contrées des anciens Hellènes d'Asie qui avaient vu s'élever en plus grand nombre les principautés indépendantes sorties des ruines de l'empire de Seldjouk.
Enfin notre voyageur arrive à Bursa , la résidence déjà splendide du successeur d'Othman. Alors comme aujourd'hui, ses bains chauds y attiraient un nombreux concours de visiteurs de toutes les parties du pays. Orkhan Begh, dit Batouta, est le plus grand des rois Turkomans; c'est celui de tous qui possède le plus de richesses, qui a la plus nombreuse armée , qui commande à la plus grande étendue du pays. Occupé sans cesse à
* Le texte porte par corruption Sunosa ou Sunousa. Ce ne peut être qut Samsoun , Tancienne Amisos,
« Kémakh , sur TEuphrale.
* Biikëh , à quelque distance au Sud des ruines de Sardes.
^ Selon la leçon plus correcte des manuscrits de M. Lee. C'est Tlrèh, surU route de Suiyme à Gtizei-Hissar.
* Magnésie du Sipyle.
VOYAGE DE BEN-BATOUTÀ. i\7
visiter toutes les places de ses États, on disait que jamais il ne demeurait uu mois entier même dans Brousse sa capitale.
De Boursa, le voyageur se dirige sur laznik (Isnik, ou Nicée)4 Le père d'Orkban avait assiégé celte place vingt ans aupara* vantCO; mais c'était Orkhan lui-même qui s'en était rendu maître après deux ans de siège. U y a à laznik un lac de 8 milles d'étendue. Prenant de là sa roule à TEsl, Ben Batouta passe le Sakar, voit Molorni^'^^^ Bouli^^)^ Kardai Boulii^)^ Barloui^)^ et enfin Kastamounia , une des plus grandes et des plus belles villes de ces contrées et résidence du puissant sultban Soleïmaji. Le sultban de Kastamounia possédait aussi la ville maniime de Sanoub (Sinub, ou Sinope) , où Ben Batouta, disant adieu aux rivages de Boum , s'embarqua pour traverser la mer Noire et aborder au pays de Krim.
Nous n'avons presque donné que Titinéraire des courses de Ben Batouta en Asie-Mineure-, ce rapide extrait permettra ce» pendant d'apprécier de quel intérêt est la relation du voyageur arabe, pour compléter la connaissance que les autres documents de la même époque nous peuvent donner de l'état de la Péninsule au commencement du qualorzième siècle. Nulle part nous ne voyons se dessiner d'une manière aussi complèie la physionomie tout à fait nouvelle que la domination turque a fait prendre à la nomenclature géographique. Batouta confirme d'ailleurs , et complète quelquelbis les trop vagues renseignements que les chroniqueurs contemporains nous fournissent sur les diverses principautés turques qui surgirent simultanément des débris du sulthauat d'Icouium ; jusqu'à un certain point aussi , il peut suppléer au silence de l'histoire quant à la siluation intérieure des villes et des populations, à cette époque encore si
1 Cette indication , qui ne peut se rapporter qu*à l^expédltion de 1308, fixerait le passage de Ben Batouta à l*année 1328, ce qui d'ailleurs concorde bien avec les autres dates du voyage.
s Mouderli, l'ancienne Modrêna.
< Boli , que l'on croit être la Claudiopolit des géographes de répoqoe romaine.
^ Kérédiboli ou Kérédëh. Tancienne Cratia Flaviopolis*
s Nous ne voyous pas à quelle localité peut s'appliquer ce nom. Baindlr et Hanimamiu sont les deux seules places notables qui se rencontrent sur la route de Kérédèh à KastamounI ; Onierlu est trop loin hors de cette route.
51 s ASIE-MINEURE. [l4* SIÈCLE IP. J.-C.
voisine des terribles agitations qui venaient de remuer et de désoler la contrée tout entière. Enfin, à ne considérer que l'étendue même et la direction des routes suivies par Ben Batouta, depuis les côtes de la mer Egée jusqu'aux bords de TEuphrate , on peut dire que bien peu de voyageurs ont depuis lors autant prolougé leurs explorations et porté leurs pas dans des cantons d*un aussi grand intérêt. Une seule condition, une seule, manque au voyageur arabe , de même qu'à tous les voyageurs orientaux , pour rendre ses relations aussi fructueuses pour la géographie positive qu'elles sont intéressantes pour l'histoire géographique : c'est la méthode scientifique , avec la rigoureuse exactitude de ses observations. Mais cette condition à laquelle sont attachés les progrès réels de la science , plusieurs siècles encore vont s'écouler avant que nous ne la rencontrions chez les voyageut^ européens eux-mêmes ; c'est aux explorateurs de notre époque qu'en appartient exclusivement l'honneur.