DE L'AN 1200 A L'AN 500 AVANT JÉSUS-CHRIST
V^ge qui suivit ifamëdiatemeat la guerre de Troie fut pour la Grèce (0 une époque d'agitation, de révoiutiooa iniërieurea et de déplacements de populations. Des tribus de sang péiasghe , précédemment établies dans les districts montagneux voisins Je ce que plus tard on nomma la Macédoine, quittèrent leurs rudes et froides vallées pour se porter au sud vers le Péloponèse ; et cet afflux de populations pesant du nord sur le midi hit suivi de refoulements divers, dont le résultat final fut une longue suite de migrations helléniques au dehors de la Péninsule. De ces migralioQs , les unes se portèrent dans l'ouest vers la Sicile et Tltalie inférieure \ d'autres plus nombreuses se répandirent à travers la naer Egée , et vinreat chercher des établissements nouveaux
1 Nous raterons le) uae olM^ervjyyk>n essentieUe, qiie nous artiu àé%k tëàà précédemment : c'est que ce nom 4e Gréc^^ ainsi (anpl<^4 l^pujr Jes 40oqf c« reculées dont nous nous occupons, est un termp doui)lement Inexact 5 d'at^nL en ce que le nom de Greci, employé par les Romains de qui nous l'avons Mçu, est parfaitement étranger an peuple même qu'il désigne, lequel ne se donna jam^ 9^*9^ir^ appellation ff^néraJe que ceU« û^H^Utuê; en seeond Heu , parce que dans les siècles voisins de la guerre de Troie , et longtemps encore après cette époque, )a nfgiçfi i^iiMiUiiiii «compriM entre ta mer tasienne ei i'^e ^'^v^t paf de dénAmioiiiqo fomwniit , ni pour ta pay» , ni PMT k» MlUnU. Cttçi p«pé, }i iftt fetan nalaiid^ qne nous ne nous servons te mf ta 4e fif ^ 9^ <te <*r^oi «M Rwr ég^pi paiv «m hiMnidcs ctattkiiMi , «1 pour éviter les drconlocuUoDs,
260 ABtt-miffeimt. [IS* «IcLt a?, i.-c.
sur ces belles côtes de TAsie-Mineure dont rexpéditîon de Troie leur avait rendu la route familière. Quelques-unes paraissent même avoir poussé jusqu'à Tîle de CypreCO, depuis longtemps couverte de colonies phéniciennes, et avec laquelle, nous l'avons vu , les contemporains d'Ulysse avaient déjà des relations.
On peut remonter par des conjectures plus ou moins plausibles à la cause première de ce grand mouvement des populations pélasghes ou helléniques après le retour de Troie; mais nul témoignage historique de l'antiquité ne nous fournit à cet égard de données complètes. Hérodote se tait sur cette période des origines grecques , et Thucydide y consacre à peine quelques lignes (^).
Les tribus qui vinrent ainsi s'établir sur la côte occidentale de l'Asie-Mineure, depuis THellespont jusqu'aux parties du littoral qui regardent l'île de Rhodes, appartenaient à trois branches distinctes de la souche hellénique : c'étaient des Éoliens, des Ioniens et des Doriens.
L'histoire est muette aussi sur l'origine de cette triple division de la famille des Hellènes, division qui va se perdre dans les âges obscurs de la mythologie héroïque, et qui paraît seulement se rattacher à l'époque indéterniinée où le nom des Pélasghes s'efiTace et disparaît presque complètement depuis la Thessalie jusqu'aux extrémités du Péloponèse , remplacé par de nouvelles dénominations qui devaient se confondre plus tard dans la commune appellation d'Hellènes. Ce que Ton peut regarder comme certain , c'est que ce changement de noms , indice de révolutions inconnues opérées au sein des Pélasghes méridionaux , ne devint prédominant que dans le siècle qui suivit immédiatement la guerre de Troie ; car si les vers d'Homère offrent déjà la trace des noms d'Hellènes, d'Éoliens et surtout d'Akhéens, ces noms, sauf peut-être le dernier, ne s'y montrent nullement avec l'importance qu'ils vont acquérir bientôt dans l'histoire , et ceux des Ioniens et des Doriens n'y sont pas prononcés.
A Pind. Nemes. IV ; Strab. lfl>. XIV, p. 683 c.
* Lib. I , c. 12. — M. Poirson , dans san savant JPr^cIt de VHUtoire Jndefms , a indiqué sur oe sujet, ainsi que sur d'autres poFnts des origines lielléniques, piusd'ime vue nouvelle digne d*attenUon. Introd, p. 311, et p. 399 du texte; 3* édit, 1891.
us É0UI1I«, tftê lONlENg ET Ut IMNUSMS SUR LA CÔTE d'asIE. Ml
Dans le langage symbolique de la mythologie , qui présente invariablement sous forme de généalogies individuelles la descendance et les ramifications des plus anciens peuples ^i des tribus primitives, Hellen, fils de Deukaliôn et arrière-petit-fils de Japet , ont pour fils Dôros , Xouthos et Âîolos. Doros et âïoIos régnèrent dans la Thessalie qu'ils se partagèrent, et Xouthos fut s'établir plus au midi, dans TAttique ou le Péloponèse, où il eut deux fils , Akhaïos et Ion , qui donnèrent à leurs peuples les noms d'Akbéens et d'Ioniens, comme les deux autres fils d'Hellen avaient fait prendre à leurs sujets ceux de Dorions et d'Éoliens. Tel était le récit des anciens poètes, premiers dépo* sitaires de ces vieilles traditions auxquelles les mythologues et les historiens des temps postérieurs donnèrent une forme plus suivie CO. La réalité historique perce confusément sous cette enveloppe du mythe primordial *, et quelles que soient les causes premières et les circonstances de l'antique séparation des grandes tribus du tronc hellénique , le fait lui-même est historiquement constaté par la continuité de cette distinction d'Éoliens, de Dorions, d'Ioniens et d'Akhéens, distinction fondée à la fois et sur la tradition conservée par chaque peuple, et sur la différence de leurs dialectes.
La première des migrations helléniques qui vinrent chercher une nouvelle patrie sur les rivages de TAsie fut celle des Éoliens, Cette migration eut pour cause les refoulements occasionnés par la conquête dorienne du Péloponèse , événement que les historiens ont nommé le Retour des Héraclides , et que Ton s'accorde à placer quatre-vingts aus après la prise de Troie. Beaucoup de Péloponésiens expulsés, après avoir traversé la Béotie et la Thessalie , où il parait que des Éoliens en plus grand nombre se joignirent à eux , et longé ensuite les côtes de la Thrace , franchirent enfin l'Hellespont (vers 1120), inondèrent la Troade, et se répandirent jusqu'à Cyzique, pendant que d'autres essaims de même nom, conduits par des chefs différents, abordaient plus loin au sud sur la même côte, et se répandaient jusque vers Tembouchure du Hermos. C'est entre cette rivière et le fond
i Hesiodi Fragvunta XXIII et XXIV, éd. Lebra, BIbl. Gr. Did. ; ÂpoUod. I» 7, S 3, et les notes de Clavier. Cf. Straboa, lib. VIII, p. SS3; voy^x auttl Mitford, Bisiory ofGreeee^ t. I, p. 207. 1703.
Mt àiiiHMineM. [11« siImui at. j.-c.
dtt golfe d*Adrainjtti0D , mt cette iMMriie de b oM qoi s'éftnd des deux côtes du Kaîqoe tis-à-Tis l'île de Lesbos^ <pi6 se ooo« eentrèrent les principaux étaMissemente éblicDs ; e'esl là qw s'éleTèrent les douze cités de la eonfëdcratioii, Smynie (Smaraè), la plus méridionale, Cume (Kumè), la plus grande et la plus belle, Larissa, Neon-Teikbos « Témnos, Kiliè, Notion, Aîf^^ roéssa, Pîtané, Aigaiai^ MjrriaaetGryneïa. Ces douze rilles, dobt Smyrne cessa par la suite de faire partir^ oonstHuèrent bientôl exclusirement le coips éc^ique^ dans lequel l'histoire Decom** prend pas les établissements fondés sur THellespont et la Pro^ poëtidc) non plus que ceux qui s'étaient portés sur les eôtes de la Carie* Les Éoliens occupaient en ontre la grande ilc de Lesbos, et celle de Tenedos sur la cète tro7eDtte<*).
La migration ionienne est de quarante ans postérieure à celle des Éoliens (Ters 1080). De même que celle-ci , elle se rattache à renTabissement du Péloponèse par les Doriens sous la eondaite des Héraclides. La dénomination à'Jonims ou laôn»^ que toot indique aroir été, sinon la plus ancienne ^ au moins la plus générale de la race^ depuis soii établissement au pourtour del'Êgée , avait cenaenré une grande extension dans la péninsule hellénique même après l'époque où les noms d'Hellènes , de Doriens ^ d'Ahhalens el d'Éoliens commencèrent à dominer cobcupremment aYOC le notn même d'Ioniens^ chez différentes fractiou de la famille pélasgbe ; il parait que dans le siècle qui suivit li prise de Troie, il s'étendait,* des deux côtés de l'isthme oorintbi^^ d'une partsiir ce que plus tard on nomma l'Âttiqueetla Béotien d'autre part sur la totalité du Péloponèse^ quoique cette deltiière contée ail tu aussi régner l'appellation A'Âhhém. Mais cm a tout lien de croire que ee nom d'Akhéais ne désignait dans l'origine, de même que celui A' j4i§hMtii:ien9 en AffMiem^ que certaines tribus UttùràUs du peuple ionien.
Les Ioniens du Péloponèse, contraints d'abandonner leurs habitations devant l'invasion dorienne , avaient franchi l'isthme et s'étaient réfugiés ohes leurs frères de TAttique^ au milieu des-
< Herod. I, 1^9.
> On peut TOtr Mitf(0rd, t. I, p» 399; P«irM»ii et Gays, Prieiê^p. 350. 3" édit ; Aaoul-RoQfaette, HUt, an eoienim §rteitU9ê « h UL Sor les \Mm que les anciens attribuaient à râsUde^ 90if* Strab. Hh. xm^ p*«SS P; Cf. Mi D«
Éounis^ idiTOMS. 168
quel» ih 9ëî«iiriièreDl peadael près de éenx géhëraiiond. Hak soit qu'âne pfoyiaee DatareUeiBent peu fertile n^iiit pu stifflre pins ioDgtoBips à cet accroissefDent de population , soit , comme le n^)portaient les chroniques athéniennes ^ que des rÎTalttés et desdissenlnons eussent déterminé quelques-uns des chefs à aller chereber au dehors une nouvelle pétrie, il est certain qu'une nombreuse émigration, prideipalement cotnpodée d'Ioniens, trfryersa l'Egée environ cent trente ans après la guerre de Trolé, et Tint aborder sur les rivages de l'Asie au sud du territoire déjà occupé par les Éoliens.
L'établissement ionien sur la eôte asiatique s'étendit depuis le Hermos jusqu'au Méandre^ bordant mnsi tout le territoire méonien^ qui prit plus tard le nom de Lydie. Cette côte était déjà en partie eouverte de peuplades eariennes^ que les nouveauH arrivants refoulèrent ou exterminèrent. Ms^tres de ce beau pays, ainsi que des îles avoisinantes de Khios et de Samos; les ioniens s'y bâtirent douse villes^ en mémoire, dit Hérodote, des dousè cités qu'ils avaient autrefois habitées dans le Pélopo-^ nèse. Ces douée villes ioniennes , qui devaient s'élever rapide-* ment à un haut degré de splendeur et de riehesse ^ fi»*ent Ëphèse, Milet , Muons , Lebedos 4 Kolophdn ^ Priéhè , Téôs ^ Ëry tbrëes (Ërathrai), Pfaooée (Phèkaiè), Klaeomehes^ Khios et Samos: les dix prmnières sur le continent , toutes au voisinage de la côte; les deux dernières dans les deux iles du mérite nom (0. Plusieurs existaient avant l'arrivée des ioniens ; ceux-ci les agrandirent sans doute, ou les rolevèrent de leurs ruines, ^yme et Magnésie^ enlevées à la ligue éolienne, furent comptées par la suite au nombre des villes de l'Ionie.
Moins considérable que les deux précédentes, la troisième immigration est aussi d'une date un peu moins aneienne. Quoique depuis le commelicement du onsième sièete des colotiies isolées de race doriemie, exilées par diverses causes du continent hellénique, eussent abmtlé à des époques successives sur les côtes de la Garie , ce fut seulement trois générations envinm après la migration ionienne, ou vers l'an 1000 avant notre ère.
^ Hetoa. im^ Oft ; I, fis, iftS, lAS; PaiMaii. llb. VII f c. i à 5. Ra<mI-RochcU9 , Hist de$ eoUmiu greequesi X: IH , f, 98.
364 AAU-mifMIftl. [10^ SIÈCLE AY. !.-€.
que s'y forma le gfos de rétaUisseme&t dorien. On y comptait six villes principales, fondées ou agrandies par les DorieQs: Knide et Halicarnasse sur le continent, l^usos , Kameiros et Lindos dans Tile de Rhodes, et Kôs dans l'île du même nom.
Ainsi , dans l'espace de deux siècles , à partir de l'ère célèbre que marque la guerre de Troie au sein des temps héroïques, la cote occidentale de l'Asie^Mineure s'est couverte dans toute sob étendue de colonies sorties de l'Hellade et formant une tri{de confédération sous les noms d'Éoliens, de Dorions et d'IonieDS, les premiers au nord, les seconds au sud, les derniers au centre de la côte. Chacune des villes qui composaient ces trois fédérations helléniques de l'Asie formait un petit État indépen^nt et tout à fait distinct , se gouvernant par ses propres lois et par ses magistrats, soitsous la forme monarchique qu'une partie au moins d'entre elles conserva dans les premiers temps de la migration à l'ex^nple de la mère patrie , soit sous la forme démocratique ou oligarchique que toutes ne tardèrent pas à adopta. Le lien qui unissait respectivement entre elles les cités des trois fédérations avait un caractère plus reiigiaix encore que politique; ou plutôt le lien politique n'était ici que l'extension et le résultat du lien religieux. Ce caractère primitivement religieux se manifeste dans le nombre douze qui préside aux premiers établissements des Éoliens et des Ioniens (0.: nombre m^^tique qui réglait de même l'organisation fédérale des Pélasghes- Akhaïeos du Pélopbnèse, et que les Pélasghes-Tyrrfaénieos avaient aussi porté avec eux au fond de l'Italie. Le même caractère se retrouve dans la forme des assemblées générales des trois fédérations; c'est un temple commun qui, pour chacune d'elles, en est à la fois le centre et le symbole (2). Longtemps avant elles, les My siens, les Gariens et les Lyciens, premiers habitants thraciques de cette région de la Péninsule, avaient aussi, nous l'avons vu, consacré par la communauté du temple et du sacrifice le souvenir de leur fraternité originaire.
Nous avons dit que la diversité des dialectes était un des traits
* L*histoire ne nous dit pas par queUe cause la fédération dorienne s'arrêtait à la moitié de ce nombre.
* Herod. 1, 143 à 148. L'historien ne fait cependant pas mention d'un temple commun pour les ËoUens. p^oy, c 157.
MiaCNS. MALBeriB HBLLÉNIQUES. 266
dùrtÎBCtifs des trois iamign^tons helléQiques de VAsie. Les Éoli^ss, les Ioniens et les Doriens avaient en effet conservé, dims leurs nouveaux établissements, les piKrticularités d'accent et de dialecte qui distinguaient leurs tribus dans le corps de la nation pélasghe, et qui dominaient en Béotie, dans l'Attique et dans la Laconie lors de leurs émigrations respectives. Les Béoti^is et les Laoédénioniens , qui revendiquaient la priorité ceuxlà du nom éolien, ceux*ci du nom dorique, conservèrent avec peu de changement leurs anciens dialectes ; mais les Adiéniens, doués d'un ^prit plus vif et plus enclin aux innovations, modifièrent leur orthographe et leur prononciation au point d'établir une distinction très-notable entre eux et leurs frères deTIonie : d'où il s'ensuivit que la même langue originelle se trouva par la suite des temps modifiée en quatre subdivisions ou dialectes , encore reoonnaissables dans les restes précieux de la littérature des Hellènes. Ajoutons que le nom d'/onîem , ce dernier vestige de la dénomination primitive de la race péiasgique , répudié par le peuple de l'Attique qui sans doute y voyait un souvenir de l'antique barbarie, ne se conserva que chez les Ioniens de l'Asie qai te réclamaient au contraire comme un titre d'honneur, et qui bientôt l'entourèrent de tout l'éclat d'une haute civilisation (0. C'est un fait bien remarquable dans l'histoire des branches div^*8e6 du tronc hellénique , que la différence d'aptitude aux perfectionnements de la civilisation qui se manifeste dès les plus anciens temps chez les deux divisions principales de la race, les ioniens, d'une part, et de l'autre les Doriens, auxquels, sous ce rapport, on peut assimiler les Ëoliens. Cette différence, il est [dus aisé d'en reconnsûtre les caractères que d'en discerner la cause avec certitude ; mais elle est d'autant plus frappante, qu'elle se reproduit également et avec les mêmes oppositions chez les deux groupes fixés des deux côtés de la mer Egée, ici entre les Athéniens et les Lacédémoniens du continent grec , là euire les Ioniens et les Doriens de la côte asiatique. Un des plus profonds historiens de l'Allemagne moderne nous paraît avoir bien saisi et parfaitement exprimé les nuances de cet antago-
* Herod. I, 143, 146. — /^oy. John GUltes, the HUtory of ancienl Greeee,chapt.3; William Milford, the History ofGreece^ cb. 3, sect. 1,
M6 A«E«lfl!UHIRB; (lA* fllta.1 iV. J.-C.
uisme national, qui ent une si {Nrofottdô iafkieiiee sâr tootela suite de rbiâtoire hellénique. « La propagalioB défi oolooies do** riennes vers l'orient et le couchant fut vaste et rapide^ dit Hm^ ren (0 ; elles occupèrent bientôt plumeurs iles de i'Ân^ipel ^ et des villes doriennes commencèreal à fleurir sur les eôles del'A-^ sie-Mineure , sur celles de Fltalie méridionde et de la Sicile, et même à Cyrène en Afrique. La tribu ionienne ne se soutint sv le continent de la Grèce qu'en Attique; mais TAttique remporta à elle seule sur toute la Grèce par sa gloire et sa puissmoee. Sur la côte de TAsie^Mineure, ses colonies Jetèrent paretUeiBeiÀ an éclat qui obscurcit toutes les antres ; elles prirent la même supériorité sur les côtes de l'Italie et de la Sicile. Dès les tcmips k« plus reculés , ces deux tribus restèrent séparées par desqualiléi difierentes et particuliers , qne le progrès général de la civilisfi.tion ne put effacer. Le Dorien avait Baturellemeot un earsctère sérieux , et ce caractère se révélait dans sa langue sonore , dftss ses diants , dans ses danses^ dans la simplicité de ses mosars et de ses constitutions politiques. Il conservait avec une graiide prédilection les moeurs de ses ancêtres; et ce fut de ces mœun^ de ces anciennes habitudes, que sortirent presque toutes m9 institutions sociales et domestiques : le législateur, aussi bien que le peuple , eut pour elles un respect religieux. L'af^culture, quoique exerce en général par les serfs, était son ocoapaiiaÉ priocipale. Les titres que donnait la noblesse , la famille et Yèg^ avaient chez lui une grande valeur. Le gouvernement des villef doriennes était toujours plus ou moins entre les mains des fin milles riches et nobles; et ce fut là une des causes pHneipidei de la constance de ses institutions, (hi cherchait un bon conseil dans l'expérience de l'âge; là ou un vieillard apparaissait ^ les jeunes gens se levaient. La religion n'était pas ches les hnéèm un objet de luxé , mais plutôt de besoin. Jama^ le Dorien ae commençait quelque chose d'importtuit sans eonsultef l'tHtide. Mais tout changea plus tard. Lorsque le respect des anciemies moeurs eut une fois disparu, le Dorien ne connut plus defr^a^ et Ton vit Tarente par son luxe, comme SyraéBse par sesrérch lutions, l'emporter sur toutes les autres villes. — Le caractère
* hé là Pbliiique et dû Commerce des peuples de (AntiquiÛi t. VII p. 57 ; trad. tr.
^MtAAiTES EJlTHB LES I0!ftB!l9 Et LES D0RIEM8. Mf
de 1a tfibtt ionienne avait quelque ehose de plus mobile , de plus instable ; elle ne portait pa$ audsi loin que la tribu dorienne le respect pour les anciennes mcburs ^ et se montrait aidément dispoêée à s'en écarter lorsque son plaisir ou son inclinatioti y ët^èiit intéressés. Ses occupations principales étaient la navi* fation et le commerce. Elle voulait la jouissaîice de la vie , et cette jouissance elle la cherchait dans les plaisirs de l'esprit et des sens , où elle se complaisait. Elle vivait pdtir les fêles ; pouf eUe point de plaisir saus la danse et les ehants: La mollesse de sa kmgne rappelle à peu près les directes adoucis des peuple^ du drand Océan; mais aussi chet ces de^niers^ de même que ebes les Ioniens^ nous trouvons la cobllritiation de cette retnar*qoé, que la mollesse de la langue ne prouve nullement l'absence du courage. Ils ne tenaient pas de leurs institutions politiques des droits héréditaires^ ou du moins si ce principe exista cbes eux « ils ne le conservèrent pas longtemps. Ija démocratie , quoi^ que restreinte par quelques institutions ^ était la forme partieu^ Itère de leur gouvernement. Le peuple avait la souveraineté. L'Ionien ne croyait rien au-dessus de ses forces , et par cela même il parvint souvent à feire des choses incroyables.* »
On nous pardonnera de nous être arrêté un moment sur un fait qui semble ne se lier que d'une manière indirecte à l'histoire géographique deTAsie-Mineure ; la civilisation brillante des co^ ktties ioniennes, en si parfeit contraste avec la civilisation aus*^ tèreet moins rapide du peuple dorien , fait réellement une partie essentielle de l'ancienne histoire de la Pénitisule, de quelque point de vue qu'on l'envisage.
Sans doute les Ioniens avaient apporté d'heureux germes de b mère patrie ^ ces geriùes féconds ^ le beau ciel de leur patrie nouvelle les développa avec une merveilleuse rapidité; C'est v«r8 Tmi 1080^ nous l'avons vu, que les colonies d'Athènes tou^ etifent le sol de la céte asiatique ; un siècle et demi est à peine éeonlé, que le plus beau génie des temps antiques 4 Homère, écrivait ses chants immortels sur les bords limpides du M élès ,' qui baigne les murs de Sniyi^e , et sous les fVais ombrages de l'ile de Khios. Les deux poèmes du chantre d'Ilion et des courses d'Ulysse nous disentassez à quel développement la vie sociale et le raffinement des mœurs étaient arrivés dèè Iws chez
268 à9iB-iuNeuftx. [du 10* au T siftcu at. j.-g.
les Ioniens. Leurs frères de TÉolide et de la Dorîde avaî^ di suivre, quoique à des degrés différents, la raêine progresrioa. Tout indique, au surplus, que dans Tiatervalle de trois ceots ans qui sépare l'époque de Troie de Tâge d'Homère, un immense progrès de civilisation s'était étendu sur une partie considératde de TAsie-Miueure. Quoique aucune lueur ne perce encore la profonde obscurité qui enveloppe l'histoire de la Péninsule jusqu'au sixième siècle avant notre ère, on a tout lieu de supposer, ou pour mieux dire on peut affirmer hardiment, en présence des vieux monuments dont les vestiges frappent aujourd'hui les le* gards du voyageur, que le contact de la civilisation assyrienne exer^^ une puissante influence sur ces premiers développements de la vie intellectuelle chez les populaticms de ^ang Ibi»* eique fixées en Phrygie et dans tout le pays compris entre le Halys et la mer Egée. Les Phrygiens, à peine établis en Asie à l'époque de la guerre de Troie, nous apparaissent, dans les deux ou trois siècles qui suivent cette ère fameuse, Goœnje jouissant déjà d'une civilisation assez avancée. Tels nous les voyons, du moins , à travers le voile encore incertain des traditions ; tels aussi nous les trouvons dès que l'aube de l'histoire se lève pour nous sur ces belles contrées. Nous savons d'ailleurs par ce que la tradition nous raconte de Pélops et de Tyrrbenos (0, que longtemps avant l'apparition des colonies helléniques sur les côtes de la Lydie et de la Carie , ces provinces que baigne TÉgée étaient arrivées déjà à un degré notable de civilisation et de richesse^ et cette circonstance ne fut sûrement pas non plus sans influence sur la marche rapide de la civilisation ionienne.
Maîtres d'une des plus belles côtes du monde, où de grandes rivières apportent le tribut des eaux de l'intérieur, et que la nature a découpée en ports vastes et commodes, ayant devant eux une mer parsemée d'îles sans nombre , et derrière eux les rkbes et populeuses nations de l'Asie, les Ioniens > de même que 1^ autres Grecs des colonies voisines , durent tourner de bonne heure toutes leurs pensées vers le commerce et la navigation. Le génie de ce peuple si heureusement doué prit en peu de
1 Herod. 1, 04.
CttttlSATkOtf ET fiOtONtEd bÊS GRECS 1>*AStR. $69
temps ijn' prodigieux essor dans cette carrière que sa position kii avait ouverte. Bientôt ses principales cités, Smyrne^ Milet, Phocée , Kolophôn , s'élevèrent à un degré presque incroyable de richesse et de grandeur. La population rapidement agglomérée de ces villes opulentes, non nrioins que le besoin de se créer des entrepôts ou des points de relâche partout où les portaient leurs courses commerciales, devinrent l'occasion d'un très-grand nortbre de colonies répandues sur les rivages du Pont-Euxin et d'une grande partie de la Méditerranée. Milet et Phocée surtout se placent au premier rang parmi ces cités-métropoles qui versent au loin le trop plein d'une population surabondante. C'est vers le Couchant que se dirigent principalement les navigations des Phocéens ainsi que leurs colonies -, les côtes jusque-là presque inconnues de l'Italie, de la Corse, de la Gaule nfîéridionale et de l'Hispanie jusqu'au détroit de Gadès, apprennent à connaître le nom des Hellènes et voient s'élever des marchés florissants.
C'est vers le Nord que se portent les colonies de Milet. Dans le cours du huitième et du septième siècle , elle couvre de ses riches établissements les bords de la Propontide et du Pont. La fondation de Cyzique et de Sinope remonte au milieu du huitième siècle. A peine établis sur la côte paphlagonienne , les colons de Sinope vont à leur tour fonder Trébizonde ^ presque à l'extrémité du Pont-Euxin , dans la région sauvage habitée par les Khalubes, non loin de ces profondes vallées où les vieilles traditions plaçaient les Amazones. Kérasos, Amisos , et beaucoup d'autres villes des mêmes parages, datent de celte époque (0.
* Voici la nomenclature des établissements coloDiaux de Milet sur 1« pourtour de l' Asie-Mineure. Sur les bords de la Propontide: Cyzique, Artakê, Abydos ; — sur les côtes et aux environs de l'Heilespont : Priapé , Kolonai , ParloD, Pesos, Lampsakos, Gliergtiéthion , AHsbé, Limné, Perkoté; — sur les cAtes du Pont, ou à peu de distance dans l'intérieur des terres : KIos, H6rakiela, Khersonësos, Téion, SInopé, Kytôré, Kotyôré, Sèsamos, Krômna, Mastyê, Olbiô, Amisos, Klierrhaldal , Amestris, Lykastos ouLykasté, Karossa, Kérasous, Harmêné, Trapezous ; — en Mysie, MilCtopoIis; — au pied de rida , Zélela , Sképsis ; — près de Milet : lasos , Latmos , Hêrakieîa ; — - dans les lies : Ikaré , Lêros. La liste des colonies de la Colchide , de la côte scythique, du Bosphore Cimmérien, de la Thrace, etc., doublerait cette nomenclature. Quand plus tard le luxe et les vices qu*ll enfante eurent énervé les MUéslena , l«
S0^ i«tB-iiiii«imfi, [7* Mtas AT. i.-G.
DaQ3 le môma temps , une ville du contÎBeQt hellétttqoe.qw ht portée de bonne heure aussi par sa position auK ^tieprâi luaritimes, Mégare, fondait des établissements pombreuiLpQnBi les établissements milésiens. Hécacléeda Pont (Hêrakléia), Gat cédoine (Kalkhèdoniê) et Byzance (Buzantion), lui appaitiea* nent. Bientpt les courses des nifurcbands milésiens s-éteodireot plus loin encore ] et leurs colonies couvrirent les côtes oiiea* taies , septentriooalas et occidentales du Pont , eomnm all^ ei couvraient déjà les cotes méridionales (0.
Cette mer naguère encore si redoutée , et dont 1^ rives vAsm^ pitalières n'apparaissaient aux peuples voisins de rÉgée qu'à travers les nuages des traditions mythologicpies, sillonDée maiateuant par les hardis navigateurs de Ifiiet et de ll^[are, est entrée dam le domaine chaque jour plus étendu de la géographie positive.
Près de six siècles s'étaient éicoulés depnis les eaqtéditkns à demi-fabuleuses de Phryxos , de Jasoq , de Thésée et à'U«* cule i si y dans ce long intervalle , des navigations bellâiiques avaient préludé aux entreprises des Milésiens et préparé ienn relations avec les peuples barbares des côtes pontiques , ni Ytâ»toire ni la tradition n'en ont gardé le souvenir.
C'est à cette époque où la mer du Pont, babitueUement frér quentée par les navigateurs de l'Ionie et de ia Grèce , perdit e» . prestige de mystérieuse terreur dont elle était environnée, que le nom de Pantos jéxeinos s'effaça peu à peu de la langue usaelle, remplacé par celui de Pont*Ëuxin , Pontoi Euxeinos , qu'elle a conservé, t-a tradition unanime de l'antiquité attribuait ce changement aux Milésiens (*).
Il est difficile de déterminer avec certitude l'origine du nom d'jd;ipeinos que portait le Pont dans les anciens âges, et dont la tradition se conserva longtemps encore chez les poètes et cbei
Grèce conserva le souvenir de cette brillante période d'activité dans cet adage passé en proveri>e : « Lea Milésiens furent autrefois courageux , 'ndt^cu tm?
^ Toutes les autorités anciennes sont recueillies et discutées par le saviat auteur de V Histoire des colonies gtecquês^ M« Raoul-Roe^tei t. Jfl, p* i^ • et SUIT.
' SpyiBiuis de Kmo»t Oapnt-pQKi y« 7S4 sqq.; Stral). lib. VII, p. Md>
Wtk LSS NOMS M H>irr àXÈME ET D^EUXIN. Iffi
les histmeasCO. Il n*6st pfts hors de vraisemblance que ce nom ait eu UD rapport originaire avec cdui d^Askhénaz qui désigna aocienoement la partie de TÂsie-Mineure où vinrent s'établir les Phrygiens, et dont la renommée s'était répandue assez loin parmi les nations environnantes pour qu'on le trouve mentionné dans les livres de Moïse (^) ; mais cette origine , si elle est réelle, demeura ignorée des Hellènes. Pour ceux-ci , le nom d'Axeïnos OH Axenos (Â'Ieivoc, â'^svo;), comme qualification de la mer qui baigne au nord la côte de l'Âsie-Mineure , n*eut jamais d'autre signification que celle d'inhospitalière^ qui dans leur langue est le sens propre du mot , soit qu'en effet cette qualification ait été donnée par eux à une mer d'une navigation souvent pénible et dont les rivages n'étaient originairement habités que par des peuples barbares (*) , soit que l'application leur en ait été suggérée par une consonnance accidentelle.
Ce qui est certain , c'est que les navigateurs de Tlonie , lorsqu'ils changèrent en Euxène ou Euxin la dénomination d'Axèhe donnée avant eux à cette mer, ne voulurent que substituer à un nom ginistre un nom d'heureux augure (*); de même que bien des siècles plus tard un roi de Portugal saluera du nom de Bonne-
1 ^ind^r. Pyth. IV ^ ApoUod. Rhod. II, v. 084. Cf. Dlod. |ib. IV , c. 40. Pottpon. Mêla ,1,10; Plln. VI , i.
*G«ih X, a» — Coiftp. lerem. LI, 57. F'oy. ci-dessus, p. 177.
' G'tst ainsi que fio|)bode {(JEdifM Rexy v. 106) emploie, en parlant du tJTage 4u Poot , rexpression d'dic^vo^ , inbospUaJier, çtTarchalque LycopbroA (Caifandra, Y. 1286) celle de Kopcd^evo; xXu&ov , le aot inhospitalier. Qui ne se souvient de ces beaux vers 4'Ovide , ce poète nourri des vieiUes traditions de i*HeHénifiî
Fiij^d&ine cohlbênt Eaiinl liUora Ponti,
Dictm ab antiquls Axenvs Ul« fott:
Nam neqoe Jactaotar moderatis nqnora reatif ,
Mee plajeldos portng hosplta natls babet. ami droÀ gentM (la» (rpdara flaoïulM «iunubI ,
Nec minus InûdA terra timetor aquA. (Tmtr)
Et Vexilé ajoute:
Eaiinns falaQ nomUe dicU» $4m-
Les anciens donnaient aussi parfois au Pont-Euxin des noms tirés des con- ^ ri¥^raio«k Théocrite (Idil. XVI , v. M) ta Bonme Mer SeythiqHe^ ti le ^ritfVifiSopiipd* Ooe. cif . 1. 199) Jtfer 4e Thraee.
* Dcivroç EOÇ(vQç, mer Hospitalière.
Espérance un cap fameux qui ouvrait à ses flottes Ventrée des mers de l'Asie , et que ses marins intimidés venaient de nommer Gap des Tempêtes.
Cependant le temps approchait où une grande révolution allait s'opérer dans 1 état politique de la Péninsule. Les souverains d'Assyrie , qui avaient presque toujours compté au nombre de leurs sujets immédiats les populations araméennes de la Cappadoce, c'est-à-dire le haut pays compris entre l'Euphrate et le Halys, avaient aussi à diverses reprises, depuis les temps les plus anciens, étendu leur domination à l'ouest du Halys jusqu'à l'Hellespont et à la mer Egée, sur les peuples d'origine différente que la Thrace avait autrefois versés dans cette partie de la Péninsule. La domination assyrienne sur l' Asie-Mineure, soit à l'est, soit à l'ouest du Halys, paraît du reste avoir été soumise à des fluctuations qu'expliquent aisément l'état de civilisation peu avancé encore et le caractère belliqueux des populations tributaires , aussi bien que les phases diverses de puissance et de faiblesse de l'empire assyrien, mais dont il ne nous reste aucune notion suivie. C'est seulement à dater du milieu du sixième siècle avant notre ère que les premières clartés historiques commencent à luire sur ces contrées. A cette époque, c'est-à-dire vers 555 (0, nous voyons s'élever dans la région occidentale de l'Asie-Mineure une nouvelle puissance politique, celle des Lydiens, que Crésus leur roi porte de la mer Egée au Halys. Les villes helléniques de la côte reconnurent la suprématie du roi lydien , mais elles conservèrent ce que nous pourrions nommer leurs franchises municipales. Lorsque Cyrus (Khosrou) , quelques années plus tard (547) , renversa le royaume de Lydie comme il avait mis fin , sur les bords de l'Euphrate et du Tigre, aux deux monarchies de Médie et de Babylone formées des débris de l'ancien empire assyrien , l'Ionie dut subir le joug de cette nouvelle puissance persane qui s'élevait sur toute TAsie antérieure , et réunissait encore une fois sous un lien commun les pays qu'avaient jadis conquis les armes des rois de Ninive. Mais les colonies helléniques, celles de l'Ionie
1 n y a sur la fixaUon précise de la chronologie du règoe de Crésus une Tsiiation de quelques années dont nous n'avons pas à nous préoccuper, et qui n*iiB* porte en rien h notre sujet.
HAUTE CIVILISATION DES GRECS d'aSIE. 273
en particulier, si justement fières de leurs richesses, de leur puissance commerciale, et surtout du haut degré de culture intellectuelle où elles étaient parvenues , ne supportaient qu'en frémissant le joug des Barbares ; dans leurs généreux efforts pour recouvrer leur indépendance , elles s'adressèrent aux Athéniens leurs ancêtres, et en obtinrent des secours qui devinrent roccasion de la guerre médique, lutte mémorable, oùles peuples de la Grèce, si petits par leur territoire, si grands par leur courage et leurs actions , réunis pour la première fois dans un commun intérêt depuis la guerre de Troie, déployèrent un héroïsme dont les siècles n'ont pas affaibli le souvenir.
Les époques d'agitations politiques sont fréquemment celles où les œuvres de l'esprit humain prennent leur plus rapide essor. Il semble que les facultés de l'âme , fortement sollicitées par la violence même du mouvement extérieur, acquièrent alors un ressort, une puissance, une énergie inconnus aux temps plus calmes. La seconde moitié du sixième siècle avant notre ère, c'est-à-dire la période qui commence à la conquête des colonies helléniqties par Crésus , et qui vient aboutir au commencement de la guerre médique après leur soulèvement contre les Perses , est précisément celle où Tlonie arrive à son plus haut point de splendeur intellectuelle. C'est à cette époque qu'apparurent ces chefs célèbres des premières écoles philosophiques de rHellénie, Anaximandre et Anaximène de Milet, Pythagore de Samos, Xénophane de Kolophôn, Heraclite d'Éphèse, Phérécyde de Scyros, OEnipode de Khios^ ce fut alors aussi que l'histoire et la géographie, secouant pour la première fois les entraves de la forme poétique et de la mythologie , osèrent parler le simple langage d'une prose encore inexpérimentée , qu'Hérodote devait bientôt parer de tant de charme et de grâce. Déjà familiarisés par leurs lointaines navigations avec le pourtour entier de la Méditerranée et du Pont-Euxin , les Grecs asiatiques, successivement conquis en quelques années par Crésus, le roi de Lydie, et par le fondateur de la monarchie perse, le grand Cyrus, durent inévitablement acquérir, par suite de leurs nouveaux rapports avec les maîtres de l'Orient, des notions nouvelles sur les contrées orientales, et en particulier sur l'intérieur de r Asie-Mineure. Ce que nous savons des premiers H, 18
historiens de cette époque immédiatement antérieure à Hérodote , et du sujet ainsi que de la nalure de leurs ouvrages , né peut laisser de doute à cet égard.
Examiné dans son ensemble , ce qui nous reste de ces premiers historiens de THellénie asiatique fournirait un curieux Chapitre à l'histoire générale de la géographie de cette ancienne période; ici nous n'avons à tous occuper que de ce qui regardé directement rÀsie-*Mineure.
Le plus ancien des logographes antérieurs à Hérodote est un Éolien. Hellanikosde Lesbos, de Vsh 520 à Tan ^0 avant notre ère , écrivit un grand tidmbi^ d'ouvrages historiques et géographiques ; les uns traitaient des antiquités du continent belleiiique , les autres de l'ensemble du monde alors connu , d'autres enfin de quelques contrées ou dé quelques peuples de l'Asie- Mineure en particulier, tels que l'île de Khios, î'Éolide , l'île dé Lesbos , la Lydie , la Troade et l'île de Cypre (0. Parmi les livres d'Hellanikos relatifs aux contrées extérieures, un était consacré aux Scythes , un autre à l'histoire deé Perses. Si nous avions de ces divers ouvrages autre chose que de rares débris sanâ suite et sans liaison , nous nous formerions probablement une beaucoup plus grande idée de l'étendue dés connâissabces historiques et géographiques acquises dès cette époque par les peuples navigateurs de l'Ionie.
Héeatée de Milet, surnommé l'Ancien, pour le distinguer d'un autre historien du même nom contemporain d'Alexandre, florissait vers l'an 500. ïl avait écrit un ouvrage historique intitulé les Généalogies , et un grand ouvrage géographique sous le titre de Périple de la Terre (*). Ce que les citations d'écrivains moins anciens nous ont transmis de ce dernier ouvrage nous montre 0ue c'était une description dû pourtour extérieur des terres connues, telle que les notes et les journaux des navigateurs en pouvaient fournir les éléments , et que nous ne pouvons mieux comparer qu'aux Portulans sur lesquels nos marins dirigeaient
^ MûUer, De ffeilanico , en tite de réditiôn des I^Yagmenta Historitorum Grœcorum donnés dans la BibUothèqtie grecque de M. Didot , p. xxn,
• Mûller, Prolegom. du Recueil cité des Fra§fnenta Historieor. Grœeor,^ et Tensemble des fragments réunis, p.l àdl du volume ; partiCttUàrement fr« 288 à 25d.
BiStORlENS £T GÉOGRAPRtîS ÀNTÉMEURS À HÉRODOTE. ^5
autrefois leurs courses côtières , principaleïncnt dans la Méditerranée. Bien qu'aucune partie du Périple d'Hécatëe ne soît arrivée jusqu'à nous sous sa forme primitive, les citations de détail en sont assez nombreuses, et elles se suivent dans un ordre assez régulier, pour qu'il nous soit permis de juger que le pourtour entier de rÂsie-Mineure , notamment , y était décrit d'une manière trèsH^rconstanciéeiiMais rien ne nous y révèle jusqu'où les connaissances d'Hécatée et de ses contemporaine s'étendaient daQS t'intérietir même des terres ; ou plutôt, on peut assurer que les Indications du Périple ne s'éloignaient ntille part du littoral deseontinetits. Toutefois, iIne&od)*ait passe bâterd'en c(mclure quelesGrecs asiatiques n'avaûent encore à cette époque aucune notion sur les parties intérieures de la Péninsule, depuis TÉgée jusqu'à r£uphrate : nous serons btentôtà même d'apprécier dans quelles limites se doit renfermer notre opinion à cet égard.
Contemporains d'Hellaôikos et d'Hécatée, d'autres historiens nés dans la Grèce asiatique écrivirent comme eui soit sur les antiquités de la mère patrie, soit sur l'histoire et les mœurs des contrées étrangères , principal^osent de la Perse , de la Phénicie, de l'Egypte et de ia Libye, soit sur diverses parties de l'Asie- Miueure. Kadmos de Milet retraça l'histoire de sa ville natale et celle de toute l'IonieCO; Xanthos de Lydie écrivit un peu plus tard rhistoire de sa patrie (*). Nous pourrions encore nommer Kfaarôn de Lampsaque, Phérécyde de Leros, Damaste de Sigée etDenysde Milet, tous antérieurs à Hérodote. Mais un autre nom plus célèbre dans les fastes géographiques mérite dé âotis arrêter davantage.
Ce nom est celui de Scylax de Karyande.
Seylax , et l'ouvrage géographique qui nous reste sous son ' nom, ont beaucoup occupé les plus savants hommes du dernier siècle et du siècle actuel. A-t-il existé dans l'antiquité un seul où plusieurs auteurs de ce nom? S'il en a exiàté plusieurs , aii- Gfuei contient*il d'attribuer le Périple que nous possédons en-core? Enfin, à quelle époque précise^oit-^on reporter la rédaction de ce Périple? — telles sont les questions agitées par la critique , et sur lesquelles les commentateurs sont loin d'être d'ac^
i Vossius, De HUtor. Grœc. 1U>. IV, c. 1. * Mûlfer, ubi suprà cit p. xx«
276 àsiE-miiBOftE. [ 5' fiiÈaB àv. i.-c.
cord. Cette divergence d'opinions tient au vague des renseignements que l'antiquité nous a transmis.
Posons d'abord les faits.
Hérodote (0 rapporte que Darius ayant voulu faire reooA* naître les mers qui baignaient les côtes méridionales de son empire, fit partir pour cette découverte des vaisseaux montés par des hommes en état d» lui faire des rapports exacts, et que de ce nombre « était Scylax, citoyen deKaryaoda. » L'hiatorien ajoute que la flotte, partie de Kaspatyre, descendit Findus jusqu'à l'Océan et navigua de là v^^ l'ouest pendant trente mois, jusqu'au golfe Arabique où se termina l'expédition. Td est le récit d'Hérodote. H n'ajoute rien de plus au sujet de Scylax^ et ne dit pas que celui-ci eût rédigé la relation de son voyage, non plus qu'il ne mentionne de lui aucun autre écrit relatif à la géographie.
On remarquera qu'Hérodote, qui écrivait au milieu ducin* quième siècle, était presque oonteroporain du fait meutionné, puisque l'expédition ordonnée par Darius se place à peu près vers l'an ôOO. 11 ne faut pas être surpris que le monarque persan eût choisi un Grec pour lui confier cette mission scientifique. Scylax , quoique Grec, était sujet de la Perse, puisque la Carie, dont Karyanda était un port, reconnaissait à cette époque la domination persane, de même que toute la côte ionienne; et les Grecs d'Asie étaient certainement alors les plus habiles marins de l'empire.
On ne trouve plus , depuis Aérodote jusqu'aux temps voisins de notre ère, d'autre mention de Scylax ni de ses écrits.
Mais Strabon , cinq cents ans après l'historien d'Halioarnasse, dit , en nommant la ville insulaire de Karyanda dans sa description de la Carie : « Cette ville est la patrie de Yancien, historien Scylax W. >»
Et le compilateur Suidas, dont le Dictionnaire nous a conservé tant de précieuses notions sur les temps anciens Cs), dit sous le mot Scylax : « Scylax , né à Karyanda , ville de Csurie,
s Hiitoriar. IV, hà.
« Ub. XIV, p. 658 A. 1630.
' On croit que Suidas vltait vers la fin du onzième siècle de nott« ère«
5CYLAX DE KAltYANDE. S77
non loin d'Halicarnasse. Mathématicien etmasicien. Périple do l'Océan hors des colonnes d'Hercule. Sur Héraclide) roi des Mylassiens. Périple de la terre. Contre l'histoire de Polybe. >»
Ce sont ces brèves indications biographiques qui ont servi de base à toutes les discussions de la critique moderne. S'il faut s'en tenir au texte de Suidas , un iteul et même Scylux aura rédigé le périple de la mer extérieure , le périple du monde , et les remarques critiques sur l'histoire de Polybe. Mais dans ce cas ce Scylax ne peut avoir vécu que vers l'an 120 avant Jésus- Christ au plus tôt, puisque cette date est celle de la mort de Polybe , et que celui-ci composa son grand ouvrage dans les dernières années de sa vie. D'un autre côté, il a paru difficile de concilier celte date rapprochée avec l'expression d^ancien employée par Strabon en parlant du Scylax qu'il mentionne ; d'où l'on a été conduit à admettre l'existence de deux Scylax au moins qu'aura confondus Suidas , — et , il faut ajouter, que Strabon n'a pas connus, puisque le géographe et le lexicogra* pbe ne parlent également que d'un seul p^*sonnage du nom de Scylax. C'est par une autre supposition dont nous pourrons dans un moment apprécier la valeur, que ceux qui se sont rangés à cette opinion de deux Scylax distincts , ont identifié le plus ancien des deux avec celui qu'Hérodote avait mentionné, puisque aucun ouvrage, soit historique, soit géographique, n'est attribué à ce dernier.
' Ajoutons que sous le nom de Scylax nous possédons encore aujourd'hui un Périple ou description des côtes de la Méditerranée, de la Propontide, du Pont-Euxin et des Palus-Méotides, avec une courte excursion en dehors des Colonnes d'Hercule jusqu'à l'île de Kernê. Nous n'avons aucune raison de croire que cet ouvrage ne soit pas celui-là même que Suidas a noté sous le titre de r^ç nep(o8ov , Périple de la Terre , à la suite duquel les copistes auront joint, peut-être en l'abrégeant, le Périple delà Mer Extérieure.
Tel est l'exposé complet de la question et des difficultés qu'elle soulève.
Ces difficultés, un des hommes les plus savants de notre époque, M. Letronne, les a beaucoup diminuées par des recherches marquées au sceau d'une critique sage autant que ju-
278 ÀSn-MiiiEimE. [5* siIcle av. j.-c.
dicieuse (0. Laissant de côté la question véritablement insoluble, faute d'autorités directes et irréfragables , de l'existence d'un seul ou de plusieurs Scylax de Karyande, et distinguant nettement deux autres faces du problème presque toujours confondues , celles de Y époque de la rédaction du Périple , et de la iok des matériaux employés , M. Letronne a démontré de la ipaoière la plus péremptoire que ces deux côtés de la question sont réciproqueipent indépendants, et qu'une rédaction relativement moderne du document n'est nullement contradictoire avec l'antériorité totale ou partielle des matériaux mis en œuvre. Appliquant ce principe fécond à l'examen du Périple , et en soumettant toutes les parties à une analyse pleine à la fois de sagacité et d'érudition , M. Letronne est arrivé à cette conclusion qui nops paraît désormais inattaquable, que cet ancien monument géograr phique est une compilation d'une date incertaine, et que les matériaux en appartiennent à des époques diverses dont on peut jusqu'à un certain point déterminer les limites extrêmes. M. Letronne croit que les matériaux les plus anciens peuvent remonter au milieu du cinquième siècle, et les plus récents descendre jusque dans la première moitié du quatrième. Quanta l'époque probable de la rédaction^ il serait enclin, d'après l'ensemble des données fournies par le document lui-même,» la placer entre l'an 356 et la mort d'Alexandre , mais sans affir^ mer qu'elle ne puisse être d'une date encore plus rapprochée.
parmi les différentes parties dont se compose le Périple, celle qui se rapporte à l' Asie-Mineure est une des plus remarquables, et par le détail et par l'homogénéité de la rédaction, M. Letronne la croit aijssi la plus ancienne. Selon l'habile critique , elle appartiendrait à une époque voisine du tempç d'Hérodote, c'est-à-dire à l'intervalle compris entre 400 et 450 avant notre ère (2). Nous croyons que l'on pept aller plus loin encore, et remonter hardiment jusque vers l'an 5CK). Nous atteignons ainsi l'âge du Scylax d'Hérodote , le seul dont l'existence et l'époque soient authentiquement ét^bljes; et nous
^ ObservaUoDs Uuéraires et critiques sur Scylax, etc., en tête des Fragments des poèmes géographiques de Seymnus de Chio et du faux Dieiarque... restitués... par M, Letronne. Paris, 18&0, io-^**, p. 165 et 9u!v.
' Ibid. p. 233.
m PiHIKLE DE SCTf'iX ANTJRIEDR A HÉRODOTE. %70
avouops q^e cette copsidération a quelque valeur à poa yeux. Qu'Hérodote, en citant le Scylax euiployé par Darius à Texploratiou de la mer Erythrée , n'ait fait nulle mention des ouvrages géographiques que ce navigateur aurait composés (0^ il n'y 91 rien dans cette omission dont nous devions être surpris : elle est c[ans les habitudes de l'historien, qui jamais ne parle des écrivains antérieurs, de ceux niêmes dont les écrits lui ont étélp plus évidemment utiles. Et ceci n'était ni réticence calculée ni esprit d'envie. Ce que nous nommons Içi méthode critique n'était pas née encore 5 et le naïf Hérodota , uniquement attaché aux choses , ne croyait pas qu'il pût être d'aucun intérêt d'indiquer les sources où il puisait ses récits. Nous ne voyons p^s d'ailleurs quelle difficulté sérieuse on pourrait opposer à notre détermination. Le Périple d'Hécatée, qui pe parait pas avoir essentiellement différé de celui que nou^ possc^cins sous le nom de Scylax, est certainement, nous l'avons vu, contemporain du Scylax d'Hérodote ; et tous les deux trouvèrent d'amples renseignements, surtout ppur l'Asie-Mir^Ure et le Ppnt-Euxin, dans les journaux des navigateurs de l'ionie , depuis longtemps familiarisés avec ces parages. Voilà la source réelle , autheqtique , incontestable de ces résuïflés géograpl|iques désignés^ sous les noms de périodes et de périplesi et nous n'aperceyops pas ce que la cruique la plus timorée peut gagner ici à marchander quelques années sur la date d'un monument dont l'origine est si évidente.
Nous nous rangeons donc au sentiment de M. ^jctronn^ quant à l'origine diverse des différentes parties^ dont se compose le Périple , ainsi qu'à la date approximative de la rédaction définitive du dopuraent dans l'état où nous le possédons aujourd'hui \ mais nous sommes convaincu ausçi que la portion relative à l'Asie-Mineure, portant, comme l'a démpntré M. Letronne, tous les caractères d'une rédactipn uuiforme et d'une plus grande antiquité que le rpstp (dp l'ouvrage, est uniquement tirée de sources ioniennes, qu'elle est conséquemment antérieure à Hérodote, et que puisque la tradition de l'antiquité attachait le nom de Scylax à ce docmnent^ ce Scylax ne saurait
^ Un passage d^Apstotç {PoJU' Y^i Ig) ne permet pas d^ douter de rejLis* tence de ces ouvrages.