LA DÉBÂCLE
Parade mêlée de couplets.
(jLioi qu'en dise Brazier, nous ne croyons pas que cette burlesque composition de spectacle ait jamais existé. Sa mémoire Taura trompé sans doute , et il aura attribué au théâtre des Délassements cette annonce d'un spectacle et de pièces imaginaires, comme les journaux de l'époque s'amusaient à en composer pour faire la critique du gouvernement ; ce genre de plaisanterie, mis à la mode, dès 1789, par le journal royaliste les Actes dts apôtres, fut répété fréquemment par les journaux et les pamphlets de toute nuance, pendant la révolution et sous le Directoire.
Parmi les acteurs qui composaient la
troupe des Délassements-Comiques, sous la
direction de Deharme, plusieurs ont brillé sur des scènes plus élevées :
Joanni, une des gloires du Théûfre-Français, se faisait applaudir dans Orei/c, Néron, Britannicus, et annonçait déjà ce qu'il devait Cire plus tard. Il quitta les Délassements- Comiques pour la province, revint à Paris à rOdéon, puis débuta à la Comédie-Française où il occupa pendant longtemps une place importante à côté des Talma, des Raucourt, des Duchesnois.
Potier, le grand comique, s'essaya aux Délassements-Comiques avant d'aller en province ; Brazier se rappelait l'avoir vu, à
cette époque, fort plaisant déjA, dans le cocher des Visitandines.
En 1S09, Potier débuta aux Yariétés dans Maître André et Poinsinet , rôle créé par Brunet, alors à l'apogée de sa gloire. Potier arrivait de .Xanfes et fut accueilli avec un peu de froideur; quelques sifflets même se firent entendre. Le public lui trouvait, dit Rrazier, la vuix rauque, caverneuse, le débit lent, froid, monotone.
— J'en suis bien fûcïié, disait Potier en riant, mais les Parisiens me prendront comme cela, ou je reprendrai le chemin de la province.
Potier persista dans sa manière de jouer, et le public, qui l'avait jugé médiocre, finit par le trouver ce qu'il était, un des meilleurs comédiens qui aient jamais paru sur la scène.
— Potier est le comédien le plus complet que j'aie connu, disait Talma.
Joly, qui, plus lard, se fit applaudir aux Variétés et au Vaudeville, avait débuté aux Délassements dans un monologue écrit exprès pour lui par Brazier et intitulé : L'Ivrogne tout seul.
C'était à l'époque où il était question d'cfTectuer une descente en Angleterre, et le couplet suivant, toujours bissé, était accueilli par d'enthousiastes bravos :
Si pour desrendre en Angleterre, Faisant un miracle nouveau, Dieu, comme aux beaux jours de la terre, Eu vin pouvait transformer l'eau.
Les Anglais, vous pouvez m'en croire, Redouteraient un grand échec ; Car bientôt, à force d(! boire, Chez eux on irait à pied sec.
Bon dans tous les rôles, Joly excellai surtout dans les rôles d'ivrocnes.
Deharmc, le directeur, n'était pas luimême mauvais comédien; déplus, il jouait un peu de tout, et, dans la même soirée, il paraissait dans Abcl, les Fausses infidéliiés et jouait Colin du Devin du village.
Parmi les acteurs de la troupe, on applaudissait encore Cazot, qui eut une certaine réputation plus tard; Gobelin, un vieux comédien : Viot, assez bon chanteur ;
et de fort jolies femmes : M'"^» Pichard, Dorvilliers et Lolotte.
Deharme quitta la direction des Délassements-Comiques et fut remplacé par Bellavoine, qui resta peu de temps et ne fit pas de bonnes affaires.
Pendant deux ans la salle resta fermée.
Un acteur de l'Ambigu, nommé Lebel, la rouvrit et fut assez heureux pour attraper deux succès.
Le premier fut obtenu par une parodie de Tékéti, mélodrame de Guilbert Pixérécourt, qui faisait courir tout Paris à l'Ambigu.
C(;fte parodie, inlitulce Kikikil avaitpour auteurs Brazier, Varez et Saint-Clair ; ce dernier était acteur et chargé du principal rôle, dans lequel il imitait d'une manière très -originale l'acteur Tautin , de l'Ambiffu.
Lebel avait comme associésle général Thuringue et l'ancien acteur Beaulieu ; ils eurent l'idée, un jour, de monter la tragédie : Le Tremblement de terre de Lishonyxe, dont l'auteur était ce maître André, perruquier-poëte dont parle Voltaire, et à qui il renvoya un manuscrit annoté à chaque feuillet de ces mots : Fuites des perruques !... faites des perruques !...
Écrite en 17l»7, cette tragédie n'en fut
pas moins dcdiéc par maître André à Yoltaire qu'il appelle mon cher confrère.
Pendant trois mois, le Tremblement de terre de Lisbonne attira la foule aux Délassements-Comiques ; les loges étaient louées une semaine à l'avance, et les équipages stationnaient depuis l'entrée du faubourg du Temple jusqu'à la rue d'Angoulème; cependant, les vers ne sont rien moins que remarquables ; en voici un échantillon :
Mon plus grand désir et vs\\ plus grande ambition N'est que de partager avec vous ce bondon. Suzetie, vitemeiit, prête-moi un couteau, On l'en rendra un qui sera beaucoup plus beau.
Le succès de la tragédie de maître André fut grand; mais il n'empêcha pas la direction de Lebcl de tomber. Le théâtre fut encore fermé une fois.
Après une clùtnro d'une année, vers dSO."i, permission fut accordée à M. Anicot Lapôtre de l'exploiter de nouveau ; la salle lut refaite, et décorée à neuf, et une bonno troupe fut engagée.
Anicet Lapôtre se signala par une grande activité ; gnlce à son intelligence et à de grands sacrifices d'argent, il était arrivé à donner une impulsion heureuse au théâtre qui prospérait, lorsqu'un décret impérial daté de Saint-Cloud, le 9 août 1807, ordonna la fermeture, pour le 15 du même mois, de vingt-cinq petits théâtres, dont quelques-uns, commo la?, DélassemenU-Co' 7niquc':, étaient eu pleine prospérité.
Plusieurs auteurs qui ont obtenu de légitimes succès sur nos premières scènes,
ont commencé aux Délassements-Comiques.
Brazier, qui écrivit l'Histoire des petits théâtres, y fit représenter, seul ou en collaboration, un très-grand nombre d'où \ rages.
Sewrin fit jouer aux Délassements-Comiques le Jaloux malade.
De Rougemont y fit représenter la Mère Camus, vaudeville grivois.
De Servières, plus tard référendaire à la Cour des comptes, y donna un vaudeville poissard, YadeTognon.
Dumersan composa pour ce thétàtre une parade intitulée : Gilîes dans un potiron.
Désaugiers y fit ses premières armes, et d'autres encore dont les noms ont été acclamés sur nos théâtres de genre ou sur nos scènes de premier ordre.
Aprùs sa fermeture, le théâtre des Délassements-Comiques fut démoli, à rexccptioii du vestibule, et de la façade qui existaient il y a quelques années encore, et servaient à recevoir tantôt des animaux savants, des nains, des géants, tantôt des figures de cire. C'est Là qu'il y a quinze ou vingt ans, on voyait le petit nain du théâtre Maff-et, faisant la parade.