CHAPITRE VI
Dr.nUlî:UE le ItlDEAC. — ll. sari. — les OISEi^UX ENVOLÉS.
Il n'est pas de théâtre dont les coulisses soient plus curieuses à étudier que celles des Délassements. Au Théâtre-Français, ces messieurs et ces dames se permettent quelquefois le petit mot pour rire, mais leurs plaisanteries sont souvent du simple marivaudage. Aux Délassements, qui ne sont
pourtant pas la maison de Moliùre, se retrouvent l'esprit gaulois, le mot vif, souvent leste, et la vraie gaieté. En de certains jours, tout le monde y est spirituel : le pompier de service lui-même est badin.
M. Sari est un directeur intelligent, qui a fait ses preuves, et un homme d'esprit, dont les artistes citent les mots avec respect. Adoré de ses pensionnaires, hommes et femmes, il est presque leur camarade, et cependant, quand il commande, il est obéi comme un colonel. Directeur actif, toujours ennemi du bien quand il peut faire mieux, mais surtout directeur-artiste, il a su introduire un peu d'art dans un théâtre débraillé, et cela rien qu'avec sa mise en scène soignée, ses décors et ses costumes. Sur une scène grande comme le dé de Jenny l'ouvrière, il est parvenu à faire représenter des pièces en vingt tableaux, avec
— Socles trucs compliqués,- au milieu desquels manœuvre sans accident tout un bataillon de petites dames, f.eurs jupes sont un peu courtes, mais le théâtre est si petit!... il faut bien, à tout prix, éviter l'encombrement des longues robes !...
Autrefois, à la Comédie-Française, quand une des actrices avait un sujet de mécontentement quelconque, Arsène Houssaye faisait venir la dame dans son cabinet directorial, et, quelques instants après, elle sortait calmée. On s'est longtemps demandé quel philtre secret pouvait produire un si heureux et si brusque changement. INous, nous croyons tout simplement queM. Arsène Houssaye savait, par son aménité seule, opérer ce prodige.
Eh bien ! aux Délassements, il arrive sonvent — oh! mais, trùs-souvent — que rameur-propre des actrices soit froisse pour ceci ou pour cela, — cherchez les motifs ! Sari est alors le seul homme qui puisse leur faire entendre raison. Il les dompte, il les subjugue ; il les fait rire, e* elles sont désarmées. Sari est l'Arsène Houssaye des Délassements.
Pour obtenir d'elles qu'elles ne manquent pas les répétitions, qu'elles n'abandonnent pas leurs rôles quand la pièce est lancée, le directeur doit accomplir des prodiges de fascination. Oui, évidemment, c'est bien cela : il les fascine, car il obtient toutes qu'il veut sans cris, sajis colère, sans paroles dures. — Ne parlons pas des amendes : elles n'existent presque pas aux Délassements-Comiques.
M. Sari a nommé comme administrateur
général de son nouveau thé.Ure, son ancien contrôleur, M. Roland, qui met au service
de son direcleur toute son intelligence, tout son zèle.
Depuis que M. Sari est directeur des Délassements, plusieurs de ses pensionnaires se sont envolés vers des scènes plus élevées:
Tacova — un futur Sainville — est aux Boufi'es ;
Montrouge, le neveu de Léon Gozlan, a successivement joué aux Folies-Dramatiques, aux Variétés et àla Porte-Saint-Martin ;
Abel Brun a passé au Théàtre-Déjazet ;
Camille, aux Folies-Dramatiques ;
Octave, au Vaudeville;
M""" Pélagie Colbrun est aussi au Vaudeville ;
M""" Elmire Paurclle également, — cL elle commence à s'y faire remarquer dans l'emploi des soubrettes ;
M"" Clémentine s'est montrée au Théâfrc- Déjazet; elle n'y a pas brillé d'un vif éclat, mais, à la Porte-Saint-Martin, dans le Pied de Mouton., tout le monde a pu voir qu'elle ne maigrit pas ;
]yjiie piore a chante un air de valse aux Variétés, un air de valse au l^alais- Royal, et en chantera probablement un troisième — pour varier — dans le théâtre qui l'engagera maintenant;
M"*^ Georgettc Olivier est devenue une des ingénues brunes de M. Ilippolyte Cogniard; elle n'a qu'un tort, c'est de vouloir imiter Judith Ferreyra ;
M"'= Moïse commence à jouer des rôles importants dans les vaudevilles en un acte, chez M. Déjazet ;
— hO —
M"<^ Ileurietle a disparu de l'horizon tliéàtral, après avoir joué quelque fcmpî au Cirque-Impérial ;
M"'* Clotilde est pensionnaire du Vaudeville ;
M"« Crénisse n'a pas à se plaindre d'être au Palais-Hoyal ; elle fera bien d'y rester le plus longtemps possible.
Voilà à peu près tous les oiseaux qui ont quitté, sinon leur premier nid, du moins la scène où ils ont essayé sérieusement leurs premières ailes. En somme, il en est, parmi eu.v, qui, après avoir voltigé de théâtre en théâtre, finiront par s'arrêter quelque part. Aussi, selon nous, les Délassements sont un excellent Préparatoire, — on dit bien Conservatoire — pour les jeunes artistes des deux sexes qui ne se destinent pas à la tragédie.