CHAPITRE VI. — LA FIX DL' XIV" SIÈCLK
Non loin du hameau de la Bourgonce (1), le chemin avait été frayé difficilement, entre une colline abrupte, garnie d'un taillis extrêmement toulTu, et un marais dissimulé par d'épais buissons. C'était là que Mathieu attendait son reinplarant. Instruit par de fidèles émissaires des projets de l'évoque, il avait aposté dans les fourrés voisins une troupe de soldats et de prêtres indignes sur le dévouement desquels il pouvait compter. Le cortège arriva sans défiance et, avant que les voyageurs eussent le temps de se reconnaître, ils se virent entourés et cernés de toutes parts. Etienne, abbé de Saint-Mansuy, fut renversé de cheval, dépouillé de ses vêtements et grièvement blessé ; plusieurs personnes eurent le même sort; un jeune homme, appelé Jean, se jeta sur l'évêque, le frappa de trois coups de poignard et le laissa mort sur la route. Les meurtriers se retiraient, après avoir dépouillé leurs victimes, quand Mathieu se présenta, à cheval, une arbalète à la main; il voulut voirie cadavre, savoura à loisir les joies de la vengeance, puis, craignant la vindicte publique, il se retira en Alsace, dans le château de Bilstein (2).
Son crime pourtant ne reste point impuni. Vers la Pentecôte, Thiébaut de Lorraine se rendit à Saint-Dié, voulant sans douteins-
bien étonnante ; mais au témoignage de Richer, nous ne pouvons opposer que des dates coni radie toires. Albérie dit que Renaud fut tué le IV des Ides d'Avril, ce qui ferait, en cette année 1217, dont la lettre dominicale était A, le lundi qui suivait le second dimanche après Pâques ; cette indication serait plus vraisemblable et concilierait fort bien, et les exigences de ce voyage, et la coïncidence d'un Lundi. — Mais les SrheduUp donnent la date du IV des iNones d'avril |2 avril i c'est-à-dire le Dimanche de Quasimodo, et le Nécrologe deTouU celle du premier avril (Bibl. Nal., ms 10.018. — Arch. de M.-el-M., G., llOi lequel tombait cette année-Ut, le samedi avant Quasimodo.
Ces deux derniers documents, qui semblent les plus authentiques, sont donc en contradiction avec Richer: à moins pourtant que l'on n'admette que ces dates du premier ou du second avril rap|)ellent, non le jour de la mort, mais celui du transfert de Renaud à Toul ou de son inhumation...
(i) La Bourgonce, c. de Saint-Dié (Vosges). — Chapelier, Maherus et Renaud de SenliSy dans Bull. S.»f. Phil. Voag., 1887-88. — Valrel, Essai historique sur Nonipatelizey ibid., 1896-97. — D'après M. Chapelier, l'endroit du crime se trouverait au fond de la vallée de la Bourgonce, à cent mètres environ de la route qui conduit à Mortagne. Là se dresse une maison où l'on conserve, emmurée à l'intérieur, une vieUle croix qui jadis s'élevait sur le bord du chemin.
(2) Bilstein, près de Saales lAîsace^
274 LIVHK m. — LES GRANDS ÉVÊQUES DE TOUL
truire l'affaire et se purger de raccusalion de complicité que Ton faisait courir contre lui. Mathieu, Tayant appris, revint d'Alsace et reprit sa résidence à Clarmont, dans le secret espoir d'obtenir son pardon. Le mercredi de la Pentecôte, le duc le rencontra aux environs deNompatelize(i) : «Si vous m'aimez, dit-il à son compagnon, Simon de Joinville, percez-le de votre lance, d Et comme celui-ci hésitait, Mathieu se jeta à genoux, implorant merci ; mais le duc, saisissant une lance, lui perça la poitrine et continua son chemin.
Ainsi finit ce malheureux qui avait désolé l'Eglise et déshonoré les siens. « Quiconque frappera par l'épée, périra par l'épée » avait dit le Seigneur. Son corps, placé dans un coffre en bois, fut suspendu entre la voûte et la toiture de la chapelle de Clarmont, puis jeté ignominieusement dans une fosse à loups et son nom fut rayé des diptyques touloises (:2). Ses complices se dispersèrent; l'un d'eux, Terriens, prêtre de Saint-Dié, se retira en Pologne, embrassa la carrière des armes, épousa une femme noble et périt dans un combat : « lia ille, militia Deispreta, remarque Richer de Senones, terrenœ se ingerens, miserabili fine vitam finicit (3). » Quant au duc Thiébaut, ayant frappé un prêtre, sans jugement préalable, il était tombé sous le coup de l'excommunication. Mais, dans cette circonstance, l'Eglise se montra clémente : dès le 7 novembre, une sentence pontificale le releva de la censure qu'il avait encourue (4). Aussi bien, n'avait il pas délivré son duché, vengé l'honneur de sa maison et soulagé la conscience publique ?
Le corps de l'évoque fut ramené à ïoul et inhumé dans la catKédrale. Plus tard, on tira du cercueil une partie de ses ossements ;
(1) Nompatelize, c. de Raon (Vosges).
(i) « Nec nominandus cpiscopus », dit Albéric ,7or. cit.J ; aussi est-il passé sous silence dans le livre des Schedulœ (Calmet, I, rcxxvu).