CHAPITRE VI. — LA FIX DU \lV SIÈCLE
on les enferma avec ceux de Pibon dans un coffret de bois que Ton
plaça près du petit escalier du cloître (i) et que Ton orna de cette
inscription, d'une latinité médiocre (2) :
« Mnnia prœsulea teniierunt hic inhumati :
(( Pibo Renaldusque dati sunt super œthera cœlL
« R, ibi translatus superest et P. subhumatus.
« Quorum quidem bustum Renaldi lapide tumulari,
u Et porta hujusmodi limine ex Pibonis tumba sancto decorantur, »
Renaud de Bouthillier-Senlis est inscrit comme martyr dans le Martyrologe de Ferrarius et dans le supplément du Martyrolotje de Du Saussay (3) ; les Bollandistes le citent, au mois d'avril, parmi les prœtermissi (4) ; pourtant, TEglise de Toul ne Ta jamais honoré comme saint.
L'élection de son successeur ne se lit point sans contestation (;'>). Ciérard de Vaudémont, trésorier du chapitre, et Jean de Bourlémont, écolàtre de Toul, se trouvèrent sur les rangs : le premier obtint la majorité des suffrages, mais le second protesta et ne voulut point se désister. L'affaire dut être portée à Rome. Honorius IIl ratifia l'élection de Gérard, obtint la renonciation de TécohUre et lui accorda, eu retour, la dignité de trésorier.
Gérard de Vaudémont était le fils de Gérard II, comte de Vaudémont et neveu de l'évoque Eudes (6). Comme les membres de sa
(t) De L'Aigle, Mémoires.
i^) ScheduUVy loc. cit.
(3) Martyrologium Gallicanum, II, 1102.
(4) Àcta SS., !• Àprilis, 3.
(51 Ben.-Pic. 4:16.
(6) Les ScheduUe (Calmet, I, ccxxviii) l'appellent : « Gerarduiij de nobUe stirpe
de Pulligneyo », mais cette affirmation ne peut se soutenir.
Voici le tableau généalogique de ce prélat (Cf. p. 223 1 :
Hugues I, comte de Vaudémont (1120-1165)
Gérard II Eudeç de Vaudémont
c. de Vaudémont évoque de Toul
Hugues II Gérard de Vaudémont
c. de Vaudémont évéque de Toul
276 LIVRE m. — LES GRANDS ÉVÊQLES DE TOUL
famille qui ravalent précédé sur la chaire de saint Mansuy, il avait été comblé, dès sa jeunesse, des honneurs ecclésiastiques : il était primicier de Metz, archidiacre et trésorier de Toul. Installé vers rautomne de 1217 (1), il eut la bonne fortune de terminer, dès le début de son épiscopat, une allaire fort avantageuse pour les chanoines, ses anciens collègues. Etienne, voué de Tévêché, avait vendu, avec le consentement de Renaud de Senlis, à Eudes de Sorcy, chantre du chapitre, la moitié du poignet ou coupel (2) qui lui revenait sur les grains vendus dans la ville de Toul (3). Eudes abandonna ce droit à ses confrères ; Gérard confirma cette donation et les chanoines reconnaissants attribuèrent à sa libéralité la concession de ce beau revenu (4).
Notre prélat sut aussi maintenir les droits de son Eglise contre toute usurpation (5). Henri II, comte de Bar, bâtissait un château à Foug (6), voulant surveiller de près, et les remparts de Toul, et la forteresse lorraine de Gondreville. Mais Foug n'était pas à quatre lieues de la cité épiscopale: Henri avait donc violé le privilège du ban royal. Il reçut de Gérard une lettre fort énergique qui lui expo sait le préjudice que le châtelain de Foug pourrait causer au commerce toulois, et le menaçait d'un recours à l'empereur, au roi de France, et môme de l'excommunication. L'évéque n'eut point le temps de joindre l'eflet aux paroles. Il avait dû se rendre à Rome pour triompher de difficultés que l'on opposait encore à sa nomination (7). II mourut au retour, en 1219 (S), avant d'avoir i)u se
(1) Benoîl-Picart ip. ilîO) et Calraet (II, 502) mettent réloclion de Gérard en 4218 ; mais ce dernier était déjà nommé le 13 novembre 1217, puisqii'en ce jour Uonorius III défend au chapitre de disposer delà trésorerie, vacante par le choix qu'ils avaient fait de Gérard pour le siège de Toul j(Pressuli, Ue(j. Bon. III, n«871).
(2) Coupel ou poignet, droit prélevé sur les grains qui entraient en ville.
(3) Lem., 111, 14;) et 146.
(4) « Gerardun, electus tullensis, dédit medietatem pugilli ipsius civitatia. » [Sécrologe, cité par Ben. -Pic, 437).
(5) Ben.-Pic, 437. — Albérlc des Trois-Fontaines, dans .S\S., XXIII, 907.
(6) Foug, c. de Toul-Nord.
(7) Schedulœ, dans Galmet, I, ccxxvni.
(8) Albéric des Trois-Fontaines (lac. cit.) et Benolt-Picart (p. 437) mettent sa mort en 1-18; De L'Aigle {Mémoires] l'avance même de deux ans ; mais Dom Galmet (II, 502, note y) assure avoir vu un titre, concernant l'abbaye de Beaupré, Figné de Gérard c electvfi tullensis » et daté de 1219.
CHAPITRK VI. — LA KIN Df Xll" SIKCLK 277
faire sacrer (!), et le comte de Bar acheva son château qui devait se dresser fit'rement. sur le flanc de la colline, jusqu'au milieu du xvir siècle.
Les chanoines de Toul se donnèrent pour évéque leur collègue et leur bienfaiteur, Eudes de Sorcy, ce chantre qui leur avait abandonné la moitié du coupel de la cité (2). , Comme ses prédécesseurs, Eudes apparte-
/ ■'. 'V><JS naît à l'une des nobles et puissantes familles du pays : son père, Hugues, était comte de Sorcy et Bertliélenne, sa mère, était, dit-on, la fille de Gobert. sire d'Apremonl (3).
Il trouvait les finances de l'évéché dans une situation peu brillante, grevées qu'elles étaient d'une dette de trois mille marcs (4) : les remettre en état fut l'un de ses premiers soucis. Il se rendit tout d'abord son chapitre favorable en obtenant d'Honorius III, le 21 juin JiâO, la réduction, à cinquante, des stalles canoniales et l'aflectation des di.x prébendes supprimées à l'entretien des vicaires, aux réparations des édifices claustraux et à des distributions manuelles qui récompenseraient l'assiduité au chœur (5). II profita aussi de cette mesure pour assurer aux régents de son école un traitement convenable, il décida que les deux premiers maîtres, aprt^'s l'écolAtre, auraient chacun une prébende et que ies autres clercs qui professaient les humanités, seraient assimilés aux vicaires du cloilre(6).
(Il II nVst jamais liésignii qup souk le nom'dWecfus tullenfix. — Bea.-t*\c., 437. - Calmcl, il, 30*, noie y. — Prcssuli, n" 871 et 872.
lit Sur Euilps de Soiry, outre les sources déjà citées, Toir l* Mercier de Moriére, Cnlaliigue dm Acif» de Xathten II. Nancy, Wiener, 1893.
Eudes de Sorcy n dû être sacré daos les premiers mois de 1ÎI9 : Benoit- [>icart (p. 4.T.II elle, en effet, un titre lic Tliiébaut I, duc de Lorraine, daté de mai et ilans lci|uel l'éréigue Eudes de Toul Intervient comme témoin.
L«s Sfhfiiulir iCHtmi't, 1, c<:Mvm| le confondent avec Eudes de Vaudémont (voir plus haut, p. »;7, n. 1).
La planche donnéi' Ici représente Eudes de Sorcy, d'après un scenu de la collectloD Dutresne (Kobrrt, Sigiil., pi. IV, n- lOi,
lai Ben.Pic, «8.
it) PressutI, n-3.5M.
i3) 1-cm., I, 70. — Pressutl, n' ».57(i.
ifii Heo.-Pic. i£8.
278 LIVRE m. — LES GRANDS ÉVÉQUES DE TOUL
Ceci fait, il s'occupa de li(]uider le passif de son Église. Sur sa requête, le 23 décembre de celte même année, le pape lui accorda la faculté de retenir deux ans les revenus des bénéfices qui viendraient à vaquer durant les années 1221, 1222 et 1223 (1); puis, il manda, le lendemain, aux abbés, prieurs, doyens, chanoines et clercs de la ville et du diocèse d'avoir ù se cotiser et à prendre à leur charge la moitié de la dette contractée par Tévêché (2). Il ne se fil point scrupule, paraît-il, de diminuer la part qu'il lui restait à solder, en majorant le chiffre du déficit et en augmentant ainsi la somme à verser par le clergé (3). Des protestations s'élevèrent ; des plaintes furent portées à Rome : on l'accusa même de retenir l'argent de la décime et les aumônes destinées à la Terre-Sainte. Honorius III pourvut à ce que la contribution du clergé n'outrepassât point le'quinzième des revenus et ne fût point prolongée au delà de trois ans (4); puis il ordonna au légat, Conrad de Zeringhen, cardinal évêque de Porto, de faire une enquête sur l'excès de zèle budgétaire que l'on reprochait au prélat (5). Le fait fut reconnu exact et l'évêque de Toul, d'abord suspendu, puis excommunié par Conrad, fut condamné par Honorius III, le 2 mai 1225, à restituer la somme qu'il avait détournée (6).
En même temps qu'il travaillait ainsi, avec une ardeur inconsidérée à réparer le désordre de ses finances, Eudes de Sorcy avait à lutter avec Henri II, le puissant comte de Bar. Thomas, sire de Belrain (7), dans le Barrois, était vassal de Saint-Étienne pour les terres d'Aulnois, de Commercy et de Pagny-sur-Meuse (8). Il avait voulu, selon son devoir, prêter l'hommage au prélat, son suzerain, mais Henri le lui défendit. L'évêque protesta les armes à la main ; mais les Barrisiens, soutenus par Pierre, seigneur de Brixey, le battirent près deVoid et brûlèrent sept ou huit villages du tempo-
(ll Pressuti, n" 2.9Li.
i"À) Ihid., n" 2.927.
M IhUL, n*> 3.543.
14) Ihid.. n" 3.721.
(;'.) Ibid,, n" 5.;il3. — Potthasl, n" 7.328.
(6) PoUhast, n" 7.414; ndd. 26 et i;i9.
(7) lip/rain, c. do Pierrolitlo (Meuso). /S) Ben. -Pic, 44().
CHAPITUE VI. — LA F[X DU Xir SIÈCLK ^79
rel. Se sentant trop faible, Eudesfit appel à Guillaume, son confrère de Metz, et au duc de Lorraine, Mathieu II.
Ce prince avait succédé en 1220 à son frère Thiébaut I et il se montrait très bienveillant ipour notre Église. Le 8 août 1225, il lui céda (pour ne citer que ce trait) tous les droits que la couronne ducale prétendait avoir sur une partie de la forêt de Haye, ainsi que sur la Moselle et sur certains prés, champs ou cours d'eau (1). Le roi des Romains, Henri, que Frédéric II, son père, s'était donné pour coadjuteur (2), prit également le parti du prélat et défendit au comte de Bar d'attaquer l'évoque de Toul, vassal de saint Empire. Mais Henri II se sentait appuyé par le roi de France, Louis VIII, et Eudes de Sorcy, plus inquiété que jamais, dut recourir une seconde fois au roi des Romains et obtenir de lui la mise au ban de ses deux adversaires, le comte de Bar et le sire de Brixey.
La réconciliation ne tarda pourtant pointa se faire. Une entrevue avait été ménagée en 1224, à Vaucouleurs par le légat Conrad, entre le roi des Romains et le roi de France: on y devait jurer le maintien de la paix, avant la lutte décisive qui se préparait contre les Albigeois (3). Le fils de Frédéric II repassa par Toul avec son cortège, assista à des jeux guerriers, qui se livrèrent, en son bon neur, sous les murs de la cité, entre les sujets du chapitre et ceux des deux abbayes Saint-Epvre et Saint-Mansuy. Henri de Bar vint humblement le trouver^en cette ville; il jura entre ses mains une alliance fidèle à l'évêque,' promit réparation des torts qu'il avait causés et obtint son pardon, et du prélat, et du souverain.
Il n'eut point à se repentir de cette démarche : Eudes lui reconnut son donjon de Foug; les chanoines lui confièrent la garde du château de Void et des villages qui en dépendaient, à la condition toutefois qu'il s'engagerait à rendre cette place dès la première réquisition; qu'il n'y placerait jamais que dix hommes d'armes, au préalable agréés par le chapitre ; qu'il ne mènerait en campagne
(1) Catalog. des actes de Mathieu II ^ d* 47.
(2) Frédéric II avait fait élire son lils Henri roi dos Romains, en ayril 1220.
(3) Albéric des Trois-Fontaines, dans SS., XXIII, 01 i.
280 LIVRE m. — LES GRANDS ÉVÊQl'ES DE TOl'L
aucun sujet du temporel, sans le consentement formel de l'assemblée capitulaire; qu'il ne prendrait comme émoluments qu'une mesure d'avoine, une poule et un sou toulois par feu et qu'enfin il promettrait de défendre l'Eglise de Toul envers et contre tous, sauf contre le roi de France, l'empereur, les évêques de Metz et de Verdun.
Depuis cette époque, Eudes et Henri vécurent en bonne intelligence. Le prélat approuva volontiers le monastère de religieuses que le comte fonda, vers 1225, en l'honneur de sainte Hoïlde,sœur de sainte Menehould, dans son chAteau du Putil, aux environs de Bar (1). Tous deux unirent leurs forces pour soutenir l'évêque de Verdun, Rodolphe, contre son compétiteur, Henri, prieur de Montfaucon, et ils se déclarèrent aussi tous deux contre le comte de Champagne, Thiébaut IV, dont la conduite envers Robert d'Auvergne, archevêque de Lyon, excitait une légitime indignation. Thiébaut IV, pour se venger, appuya les prétentions de l'un de ses sujets, Anselme Malvoisin, qui, après avoir vendu au chapitre, en 1222, une partie de la seigneurie de Trondes, prétendait revenir sur son contrat. Dans cette circonstance, l'évêque eut de nouveau recours à Mathieu H et Anselme se désista. Mais la lutte avec le comte de Champagne ne faisait que commencer : elle devait attirer bien des misères sur la région occidentale du diocèse.
Eudes de Sorcy ne fut point témoin de ces épreuves : il mourut en novembre 1228 (2) et il fut inhumé dans sa cathédrale.
Vers le milieu de son épiscopat, il avait eu de violents démêlés avec Garin, abbé de Saint-Epvre (3). Les moines avaient pris parti pour leur supérieur ; on en était même venu aux mains. Le prélat se plaignait d'avoir été, en plein synode, arraché de son trône ; il avoit lancé l'excommunication contre l'abbé et il avait tenté de lui donner comme successeur Boson, moine de Montiérender. Ce fut
(1) Sainte-Hoilde, abbayo de Cisterciennes, aujourd'hui petit hameau de la commune de Bussy-la-Côte, c. de Revigny (Meuse). — Cf. Jacob, Cartulaire de Sainte-Hoïldey dans Mém. Soc. Bar, 1882. — Labourasse, L'abbaye de Sainte- Hoïlde, dans Mém. Soc. Àrch. lorr., 189;').
(2) Albéric, 5S., XXIII, 922.
(3) Pressuti, n" 5.067, 5.199, 5.208. — L'affaire se passa en 1224.