CHAPITRE IX. — LORRAINS ET BOURGUICNONS
la moitié de sa mense épiscopale, et les cinq années suivantes, un minimum de deux mille florins du Rhin. Ces sommes énormes étaient destinées à fournir aux frais de la guerre que le pontife préparait contre les Ottomans (1).
Thiébaut de Neufchàtel se hâta d'informer le chapitre de Toul de la nomination de son fils (2) : le duc de Bourgogne et le dauphin, devenu roi de France sous le nom de Louis XI, joignirent leurs recommandations (3) : ils écrivirent aux chanoines pour les féliciter de leur nouveau prélat, montrant ainsi qu'ils entendaient soutenir, envers et contre tous, cet homme de leur choix.
Par suite des réserves et des expectatives, le chapitre se trouvait alors partagé en deux nations, les Lorrains et les Bourguignons. Ceux-ci, renforcés par des Italiens et des Français (4), et par conséquent très influents, acceptèrent avec empressement l'administrateur que Rome leur envoyait. Mais l'autre parti regimba : protestant contre la réserve pontificale, il élut pour évoque l'archidiacre Frédéric de Clézentaine, neveu du compétiteur de Louis de Haraucourt. Celui-ci s'honora par sa prudence et par son désintéressement: il déclina la mitre qu'on lui offrait, et supplia ses électeurs de reconnaître x\ntoine de Neufchàtel et de ne pas désoler l'Eglise par de funestes divisions.
Jean de Calabre était alors en Italie, occupé à la conquête du royaume de Naples. Les chanoines lorrains n'eurent garde de ne point lui mander leurs griefs contre la Cour romaine qui disposait à son gré des bénéfices et des évôchés ; ils le prièrent d'épouser leurs querelles et de conjurer les malheurs ({ue l'installation du « Bourguignon » attirerait sur le diocèse et sur le pays. Le duc fut
(1) Arch. Valic, Reg. 485, f 215.
(2) Lettre du 31 octobre 1460, dans Ben. -Pic, 557.
(3) Une lettre de Philippe, datée du 9 janvier \U)\ (Ben. -Pic., i6/f/.\ mentionne une première lettre écrite par lui, pour annoncer au chapitre la promotion d'.Xntoine. — Nous ne l'avons plus, ni celle de Louis XI (Ben. -Pic, ibid,).
(4) Ben. -Pic, 552 et sq. — Le récit tjue cet historien nous donne de la nomination d'Antoine de Neufchàtel et des dillicultés qu'elle souleva, est rempli d'invraisemblances et d'obscurités : Hugo le faisait déjà remarquer {Ré/lexions sur deux ouvrages récemment imprimés concernant l'histoire de la Maison de Lorraine, 1712 ; II* lettre, p. 15). — Les découvertes que j'ai faites aux Archives du Vatican m'ont permis de réclaircir et de le modifier.
420 LIVRE IV. — l'agitation communale
1res affecté de cette nouvelle et il se convainquit bien vite que cette promotion, à ïoul, d'un protégé de Philippe le Bon mettait en péril la sûreté de son duché. Thiébaut de NeufchAtel, en effet, était fils d'Alix de Vaudémont, seconde fille du comte Henri V, et il avait hérité des châteaux de Chaligny, de Bainville-aux-Miroirs et deGhâtel-sur-Moselle(l). Il était donc un vassal fort puissant. Antoine devenant évêque de Toul, il ne manquerait point d'occuper, au nom de son fils, les forteresses del'évêché et de profiter d'avantages aussi sérieux : c'était à brève échéance la guerre au cœur même de la Lorraine. Jean écrivit donc au pape, pour lui marquer son mécontentement et lui exprimer ses inquiétudes ; au chapitre, pour lui dire combien il sentait l'odieux et la témérité d'un tel choix ; à Frédéric de Clézentaine pour le presser de revenir sur sa décision ; puis il tâcha de désintéresser Louis XI de la cause des Neufchàtel.
Mais l'archidiacre ne se laissa point ébranler ; le duc de Bourgogne et ses partisans renouvelèrent leurs instances (2); Pie II confirma, par une seconde bulle datée du 1^^ mai 14G2, la commission d'administrateur apostolique qu'il avait accordée au fils de Thiébaut (3), et le roi de France, après avoir amusé Jean de Calabre par de belles paroles, lui répondit enfin qu'il ne pouvait, ni ne voulait s'opposer aux volontés du souverain pontife, et lui conseilla de cesser une résistance qui pourrait devenir fatale à son peuple. Pour donner plus de poids encore à cette déclaration, il fit avancer une armée. Les électeurs de Clézentaine effrayés se réfugièrent à Nancy et le duc de Lorraine, convaincu de l'inutilité de ses protestations, consentit à reconnaître Antoine de Neufchàtel .
L'opposition cessa dès lors comme par enchantement : sur le conseil de ses protecteurs, le prélat vint trouver Jean II dans sa
(1) Chaligny.e. de Nancy-Nord. — Bainville-aux-Miroirs, c. de Bayon (M.-et- M.). — Châfel-sur-Moselle, arr. d'Épinal (Vosges).
(2) Ben. -Pic, 556, d'après les délibérations capitulaires. — Co môme historien (p. 558) nous a conservé une lettre de Philippe au chapitre, en date du premier novembre 1461.
(.3) Arch. Vatic, Reg. 485, i" 215.
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capitale et l'on se fit de part et d'autre de vives protestations d'amitié ; les chanoines lorrains se rendirent à CtuHei, résidence du maréchal de Bourgogne, présentèrent leurs excuses à celui qu'ils avaient repoussé avec tant d'opiriiAlreté el, s'il faut en croire Benoit-Picart, ils pou'^sérent même la llallerie jusqu'k i( témoigner une joie excessive de le voir entrer dans une Kglisedont sa présence devait faire toute la félicité (1)».
Antoine ne tarda point à faire <'i Toul son entrée solennelle; il présenta ses bulles au chapitre et prit, selon le cérémonial ordinaire, pos' session de son trùne el de son ch:1leau. Eu attendant sa majorité l'assemblée capitulaire demeura chargée de l'administration spirituelle du diocèse et Jean d'Vvoy, nommé évéque de Chris topolis. le 16 juillet 146i, fut installé, comme suflragant, avec une pension de deux cents livres de pelits tournois payables par la mense épiscopale (il).
Tout semblait donc arrangé ; mais la paix n'était qu'à la surlace. Le duc de Lorraine n'avait rien perdu de ses craintes et Antoine de Neufchàtel était trop jeune pour se dégager de tout intérêt de lamille. Il commença par faire promouvoir directement pat- le pape son frère, Claude, à une stalle de la cathédrale: c'était attenter gravement aux droits du chapitre: les chanoines réclamèrent; ils se plaignirent au souverain (lontile : vains efforts I la Cour romaine tendait alors à s'attribuer la nomination aux béuéfices ; le pape ne voulut rien entendre et Antoine alla même jusqu'à proposer à son frère la dignité d'arcliidiacre (3). Claude fit bon marché de tous ces
m BcD.-Pic. SUG.
(2) Arch. Vatir., Reg. r>18, p. 109. -
(H] Brn.-Pic, :»;;(, d'Hpi^s 1rs Art.
honneurs: à Taumusse, il préféra Tépée, se maria et se fit connaître dans rhistoire sous le nom de sieur du Fays. C'était donc fort gratuitement que révoque avait mécontenté son chapitre.
Mais ce que Ton craignait surtout, c'était une rupture entre le duc de Lorraine et le maréchal de Bourgogne: la chose était possible, probable même, et Ton se demandait si l'évèque pourrait alors se tenir dans une stricte neutralité. La guerre, longtemps latente, finit par éclater à propos d'Épinal (1). En 1444, cette ville s'était détachée de révéché de Metz et donnée à la France. Thiébaut de Neufchàtel convoitait cette riche cité, défendue par un puissant château : il la demanda à Louis XI et l'obtint en 1465. 11 avait compté sans les Spinaliens : ceux-ci refusèrent de le reconnaître comme seigneur ; ils invoquèrent le serment que Charles VII leur avait fait, de ne jamais les mettre « hors de sa sainte couronne » ; ils soutinrent contre lui un siège en règle et finirent par obtenir du roi la permission de se choisir un maître. A l'évèque de Metz et au maréchal de Bourgogne, ils préférèrent le duc de Lorraine et, au mois de juillet 1466, le prince Nicolas prit possession, au nom de son père, de leur^ville et de leur citadelle.
Thiébaut jura de se venger. Il rassembla^des troupes ; installa des soldats dans ses châteaux de Châtel, de Bainville, de Chavigny ; fit épouser sa querelle par son fils et disposa comme siennes des forteresses épiscopales de Brixey, de Liverdun, de Maizières. Il essaya de surprendre Epinal. On ne lui en laissa pas le temps ; mais en revanche, ses soldats, gens de rapine et de pillage, ravagèrent les terres de Lorraine et le temporel du chapitre. Nicolas, croyant à tort que les Toulois étaient complices de leur évoque, les somma de lui ouvrir leurs portes; mais, sur leurs représentations,, il se'désista de ses prétentions, mit,l avec le consentement du chapitre, une garnison dans le château de Void, assiégea, prit et perdit Maizières et ne put empêcher les Bourguignons de continuer leurs déprédations.
Les choses en vinrent à un tel excès que Jean II, alors occupé
(1) Sur cette contestation, Ure les historiens de Lorraine et de Toul, notamment la Chronique de Lorraine^ 6d. Marchai. Nancy, Wiener, 1860.