‹ Histoire des diocèses de Toul, de Nancy & de Saint-Dié, publiéeChapitre 34 sur 265 · TOUL. DE NANCY ET DE SAINT-DIÉ · texte numérisé non relu

TOUL. DE NANCY ET DE SAINT-DIÉ

La cité des Leuques avant rintroduction

du Christianisme ^*^

A répoque de la conquête romaine, le bassin de la Moselle et la haute vallée de la Meuse étaient habités par trois tribus gauloises : les Trévires, au nord ; les Médiomatrices, au centre, et les Leuques, au sud.

Vers le deuxième siècle de Tère chrétienne, la partie occidentale de la cité des Médiomatrices se sépara du reste de la peuplade et forma un quatrième groupé qui, du nom de sa ville, Verodunum, s'appela la cité des Verodunenses ou Verdunois (2).

Le pays des Leuques occupait une étendue considérable. Formée à Test et au midi, par les Vosges et les Faucilles; à Touest, par la chaîne de collines qui sépare le Rognon et la Marne de la Meuse

(1) Sources : D. Calmet, Hist. de Lorr, — Benolt-Picart, Hist. de Toul. ~ Digot, HUt. de Lorr. — Fustel de Coulanges, La Gaule romaine ; L*Invasion germanique. Paris, Hachette, 1891.

(2) On ne peut préciser Tôpoquc de ce schisme; mais il doit être antérieur à la rédaction de l'Itinéraire d*À7itonin (c. 230), où l'on trouve, entre Verodunum et Ibliodurum^ une station nommée Âd /ÎHfx, c'est-a-dire, selon l'usage de l'Itinéraire, sur les conGns de deux cités. Il daterait donc, au plus tard, du milieu du troi.^iëme siècle.

"1 INTHOnrCTION

et (le la Saulx, sa frontière coupait rOrnain, la Chée, l'Aire, la Meuse, suivait le cours du Rupt-de-Mad, remontait la Moselle jusqu'au conlluent de la Meurthe et, par une ligne sensiblement droite, rejoignait les Vosges, vers le Donon (1).

■ Les Leuques avaient donc pour voisins : au nord, les Verdunois et les Médiomatrices ; à Test, les Triboques et les Rauriques ; au sud, les Séquanes et les Lingons ; à Touest, les Catalauniens (2).

Arrosé par la Meurthe, la Vezouze, la Mortagne et le Sahnon ; par la Moselle, la Vologne, le Durbion, TEuron et le Madon ; par la Meuse, le Mouzon et le Vair; par la Ghée, TOrnain et la Saulx, aifluents de la Marne ; par le cours supérieur de l'Aire, au nordouest; de la Saune et du Coney, au sud, ce territoire immense se partageait physiquement en deux régions bien distinctes. Au sudest, la Vôge, c'est-à dire le revers occidental des Vosges et le versant septentrional des Faucilles, était occupée par des forêts épaisses et profondes et la population y était clairsemée. Le reste, plus habité, formait la plaine ; les vallées y étaient couvertes de gras pâturages; les coteaux, de riches vignobles ; les plateaux, de plantureuses moissons.

La cité, civitas, était divisée en circonscriptions territoriales ou pagi{3): le Chaumonlois (Calvomontensis pa^Ms), le plus oriental, allait de la Moselle aux Vosges (4). 11 englobait plusieurs petits pog^i;

(1) Voir la carte de (luillauinc Delislc, annox«^e à l'histoire du P. Benoll- Picart, et la carte qui sera jointe au second volume de cet ouvrage. — Ces limites persistèrent, â peu près intactes, jusqu'à la division du diocèse de Toul, en 1777.

(2) Le diocèse de Toul fut donc voisin, jusqu'en 1777, des diocèses de Verdun et de Metz, au nord ; de Strasbourg et de Bàle, à l'est ; de Besançon et de Langres, au sud ; de Chàlons, à l'ouest.

(3) Sur les pagi toulois en général, cf. Longnon, Atlas historique de la France, 2' livraison. — Ben. -Pic, op. cit., 15 et sq. — LepRge, Fouillé de UOi, XXIX et s(j. — A. Fournier, Topographie des Vosges, Épinal, Busy, 1892, 117 et sq. — Desnoyers, Topographie ecclésiastique de fa France {Ànn. de la Soc. d*Uist, de France, I8ij9, p. 82 et sq.) — R. Parisot, De prima Domo quœ Superioris Lotharingiœ ducatum.., tenui t. ^dncy, Berger-Levrault, 1898, p. i9etsq.

(4) Senones en Chaumonlois. (Dipl. de CiiiUléric pour Senones, 661. — Bouquet, IV, 641). — Ulrich, évoque de Reims, dans une charte du prieuré de Lay (950), assure que saint Arnould est né à Lay, in comitatu calvomontense (Meurisse, 136). — Bérald, comte de Toul en 964, était seigneur de Vandœuvre, dans le Chaumonlois. (Ben. Pic, 130.)

le Vermois ( Fcrmenm), sur le plateau, entre la Meurtlie et la Moselle (1); le Blàraontois [Albensis], dans la haute vallée de la Vezouze (2) ; le pays de Vùge ( Vosagensis ou Vongensis), dans la vallée supérieure de la Moselle (3;.

A Touest du Chaumontois, s'étendaient le Saintois (Suentensis), de la Moselle aux côtes de Meuse (4); le Soulossois (.So/occnsis), dans la vallée du Vair(o). Le Bassigny (Hassiniacus) (G) et le pays de Void (Hedensis) (7), occupaient la vallée de la Meuse. L'Ornois {Odarnensis) (8), le Barrois (Barrensis) (9) et une petite partie du Perthois (Pertensis) (10) couvraient les bassins de TOrnain et de

(l) Mjanoncourt-e/i- Fermoîj?, Ville-en-Vermois (c. do St.-Nicolas de Port).

U) Bonmoutier, in pago Albinsi. (Diplôme de Louis le Débonnaire en faveur de Bonmoutirr, 813— Migne, S. Agobardi^ Eginhardi abb., opéra, c. 1046). — Vacquevilie, in comitatu Àlbensi. (Dipl. d'Aibéron, év. de Metz, en faveur de Rambert, abbé de Senones, 938 — Gall. Chriat., XIII, 453.)

(3) In Vosagum, ad Rumerici Arcem (Remiremont). (Thegan, De geatis Ludov. PU. y ad ann. 825.) — Stilonio (?), in pago Vongensi (Convention entre Angelramne de Metz et Bornon de Toul, 788. — Siclcei, K. 118).

(4) Ce nom est écrit de toutes les manières : Suetinsis (Dipl. de Cliildebcrt pour Senones, 661 — Bouquet, IV, 642). — Suentenais (Ann. de S. Bertin, ad an. 8:^9 — Bouquot, Vï, 202). — Suggentensis (Convention entre Angelramne do Metz et Bornon de Toul, 788— Sickel, K. 118). —Cf. Didrit, Notes archéologiques et historiques sur les noms Vaudémont, Sion, etc., Nancy, Vagner, i^.

On trouve encore aujourd'hui Frd\snes-en-Saintois (c. de Vézelise), Rouvresen-Xaintois (c. de Mirecourt), etc.

(5) Le Soiilossois n'est peut-être pas un pagus primitif : il a sans doute été formé d'un démembrement du Saintois. Du reste, cette question des Pagi est encore bien obscure.

(6) Le Bassigny était à cheval sur la frontière dos deux cités des Leuquos et des Lingons : on dit encore aujourd'hui Ç^i2^^moni'^en-Bassigny , comme autrefois on disait I^i }Aoih^-en-Bassigny .

(7) « Dédit etiam Dagobertus Noviantem (Void), in pago bedinse. » {Gest, Episc. Tu//. — SS., Vni, 635) — Saint-Martin, près de Sorcy, in comitatu bedinse (Ben. Pic, Vie de S. Gérard, 241) — M. Maxe-Werly (Étude sur les Pagi qui, au X* siècle, formèrent le comté de Barrois, dans Mem. Soc. Lett. Se. Arts de Bar, 1898, p. 34 et sq.) a montré que le pays de Vaux ( Bu roy-e/i- Faux, c. de Vaucouleurs, Meuse) et le Blois (Naiyes-en-Blois, c. de Void, Meuse), donnés comme pagi par Benoît- Picart, Delisle, etc , ne sont pas des pagi primitifs.

(8) En 860, VOrnois fut séparé en deux comtés : « VOdornus quem Bernardus habuit », rut uni au royaume de Louis le Germanique et l'autre « Odornus quem Tetmarus habuit », fut annexé aux états de Charles le Chauve {Leg., l, 516) — Cf. Maxe-Werly, op. cit., 18 et sq.

(9) Maxe-Werly, Etude sur les pagi du Barrois, au x' siècle, dans Mem. Soc. Bar-le-Duc, 1876 et 1898

(10) Le Perthois était à cheval sur la frontière des deux diocèses de Toul et

4 iNTuonrcTioN

la Saulx. Le Toulois {Tullensis) comprenait Toul et sa banlieue (1). Le Scarponais {Scarponensis) débordait, de Tautre côté de la Moselle, sur le territoire des Médiomatrices (2), comme la Woëvre {Wabrensis) (3) et le pays de Carme (Scarmensia) {i), sur celui des Verdunois.

Les villes étaient peu nombreuses et ne devaient point contenir une population considérable. Outre Tullum (5), Toul, la capitale, admirablement située au milieu d'un cirque de collines, sur une

de Châlons. Y avait-il eu empiétement de part ou d'autre ? je ne sais. — On trouve encore aujourd'hui Aulnoisen-Perthois, 3u\igny-en-Perthois^ autrefois diocèse de Toul ; Savonniàres-en-Perthois^ autrefois diocèse de Châlons. Tous trois sont aujourd'hui du canton d'Ancerville, Meuse.

(1) Ce qui constitua plus tard le comté et l'archidiaconé de Toul.

(2) Ikinono curtis, in pago scarponensi. (Pro Gorz, monast., 825 — Bouquet \l, ini.) — Merbachia, liellavilla, etc., in comilatu scarponensi. (Ben.-Pic, XII).

(3) Essey-CM- W'ocrre (c. de Thiaucourl, Meurthe), Broussey-e/i- W'oè rrc {c. de Commercy, Meuse) étaient du diocèse de Toul — LsuniiTcho-eii-Woëvre (c. de Vigneulles), de celui de Verdun.

(4) Delisle, Civilas Leucornm dans Benolt-Picart.

(5) Je n'ai vu nulle part de quoi appuyer l'affirmation de ceux qui prétendent que Toul, en celte, s'appela d'abord Leuca. Chez les Gaulois, en effet, la capitale ne portait pas toujours le nom de la tribu : Diroduruiu était la ville principale des Mediomatrici ; Durocortorum, des Rémi ; Avaricum, des Bit uricenses, etc.

Tullum me semble donc être le nom celtique latinisé de la capitale des Leuci. L'étymologie de ces deux mots est inconnue. Citons, à titre de curiosité, quelques opinions singulières. Hugues-Métel, chanoine-régulier de Saint-I^éon, au XII' siècle, écrit à Iléloïse : « Si vous voulez savoir qui je suis, je vous dirai

que la terre Icuquoise m'a donné le jour La ville où je suis né, s'appelle

Leuca et aussi Tullum. Elle lient ce dernier nom de Tullus, capitaine de César, lequel en fit la conquête ; quant au mot Leuca qui, en grec, veut dire blanc, il vient de la blancheur de ses habitants et du vin qu'on y récolte. »> (Ep, XVI et XVII, dans Hugo d'Étival, Sacrœ Àntiquitatis monumcnla, II, 348 et sq.)

Hugues de Touï, auteur d'une Histoire des Lorrains qui nous a été conservée dans les Annales du Hainaut par Jacques de Guise, rapporte que Tullus Hostilius vint en Gaule pour faire la guerre aux Belges et fonda, sur les rives de la Moselle, une ville qu'il appela Tullum. {Op. cit., 11,96-99.)

Enfin; le V. Bach, savant Jésuite, membre de la Société d'Archéologie de la Moselle, qui apportait dans ses étymologies trop d'imagination pour être toujours un guide sur, affirme que la racine celtique Toull veut dire cavité, trou, et que Toul serait la ville des trous. M. Godron qui cite cette opinion, s'y range pleinement et croit que Toul devrait son nom aux Trous Sainte-Reine, situés en face de Pierre -la-Treiche {Mém. Acad. Stan,, 1878) — Et adhuc suh judice lis est ! ~ Les articles du P. Bach, très curieux, très humoristiques, mais hasardés, ont paru dans les Mem. Soc. Arch. Moselle, 1864 et 1867.

INTHODICTIOX a

boucle de la Moselle, nous connaissons, craprès les auteurs anciens, Nasium{\), surTOrnain ; Solimariaca (2), sur le Vair; Noviomagus (3), sur le Mouzon ; Scarpona(^), sur la Moselle.

A ces noms fournis par des documents authentiques, les fouilles nous permettent d*ajouter celui de Grand, cité dont les écrivains de l'antiquité ne parlent point, mais qui dut être fort importante et qui s'élevait sur un plateau, non loin des sources de l'Ornain (5).

Et, s'il faut s'en rapporter aux données, encore incertaines et contradictoires, delà science étymologique (6\ il n'y aurait nulle

(1) Nasium^ au). Naix, c. de Void (Meuse). On y a d(^couvert un amphithéâtre, des thermes, des aqueducs, des temples; ce devait être une station importante. (Liénard, Archéologie de ia Meuse, I, 9 et sq. ; Planche II.) — Beaucoup des objets trouvés dans les ruines de cotte cité sont conservés au musée de Bar.

(2) Solimariaca, auj. Soulosse, c. de Coussey (Vosges). La plupart des objets qui furent découverts là sont aujourd'hui au musée d'Kpinal. (Beaulieu, Archéologie de la Lorraine, I, 171 et sq.)

(3j Noviomagus est, pour les uns, Neufchâteau; pour d'autres, Pompierre (c. de Neufchâteau, Vosges) ou Nljon (c. de Bourmont, Haute-Marne). — Cf. Mouton, Noviomagus des tables de Peu tin g er (Mém, de la Soc. d Em. des Vosges, 1869). — Marchai, Recherches sur la station romaine de Noviomagus (Ibid. 1869). — Je pencherais volontiers pour Nijon : l'étymologie, les distances données par la carte de Peutinger, et les découvertes m'y autorisent. Du reste, Noviomagus devait être une localité fort peu importante, puisque ['Itinéraire d'Antonin n'en parle pas.

(4) Scarpona, Scarpone, puis Charpagne, hameau dans une Ile de la Moselle, en face de Dieulouard, c. de Pont-à-Mousson (M. et M.). — Cf. 0. Mathieu, Recherches sur Scarpone {Mém. Soc. Arch. lorr., 1886); — Melnotte, Le P. Le Bonnetier {Sem. relig. de la Lorr., 1891-1892); Notice historique sur Scarpone et Dieulouard. Nancy, Vaguer, 1891). — On a exhumé, des lieux où fut cette ville importante, un grand nombre de statues, de tombes, de médailles, etc.. ; la plupart se trouvent à Nancy au Musée lorrain.

i5) Grand, c. de NeufrhAleau, Vosges. — Cette ville, où l'on a trouvé les restes imposants d'un amphithéâtre, des aqueducs, une magnifique mosaïque, a été l'objet de vives contestations. Digot et d'autres ont voulu l'identifier avec VIndesina des tables de Peutinger {Mém. Acad. Stan., 1850). Indesina est une station thcrïnale que Peutinger place au-dessus de Noviomagus, à une distance de sept lieues gauloises. — Beaulieu prétendit qu'Indesina devait être cherché à Bourbonne-les-Bains, Laneuveville-devant-Nancy ou Nancy. (Mém. Acad. Stan.^ i8i8 ; Journ. Soc. Arch. Lorr., 185^1) — Cf. Labourasse, Visite aux ruines de Grand {Mém. Soc. Bar-le-Duc, 1872) ; Lhuillier, Ste-Libaire, Nancy, Vagner, 1889, 2 vol. in-8". — La grosse difiiculté pour les partisans de Grand, c'est que la carte représente Indesina comme une station thermale et que Grand se trouve sur un plateau aride.

^6; Go<iron, De l'origine des noms de plusieurs villes de la Lorraine {Mém. Soc. Arch. Lorr., 187:ï). — Quicherat, De la formation française des anciens noms- de lieux. Paris, Francke, 1867.

témérité à compter comme gauloises les localités dont le nom latinisé se terminait par dunum, durum, magus : Liberdunum (Liverdun), par exemple, ou renfermait les racines celtiques nant, novi ou noui, gent ou gant, comme Notientum, Nanciacum, (Novéant,NançoisetNancy). En ceci, comme en tout ce qui concerne ces temps reculés, il nous laut garder une prudente réserve: du reste, serions-nous crédules, nous ne trouverions encore qu'un très petit nombre de bourgades : la population était alors peu considérable et, vivant surtout de chasse, de pêche et d'élevage, elle menait plutôt une existence nomade.

Les Leuqùes, comme les Médiomatrices et les Trévires, se donnèrent à César, dès sa première campagne; ils lui fournirent des vivres et des auxiliaires et lui demeurèrent constamment fidèles (1). Ils ne prirent aucune part, ni au soulèvement des Belges, ni à la grande coalition pour la délivrance d'Alésia, et pourtant, c'étaient des guerriers redoutables, habiles surtout, nous dit Lucain, à brandir Tépieu gaulois:

(( Optimus excusso Lmicus Ihmusque lacerto (2). »

Aussi, Jules César les traita-t-il en amis : il leur accorda, comme aux Trévires, les titres de peuple libre et d'alliés des Romains. Mais, cette liberté n'était qu'un leurre ; ils se trouvaient soumis à un étroit protectorat et ce protectorat lui-môme allait bientôt se transformer en domination (3). Pour les protéger contre les Barbares qui frémissaient de l'autre côté du Rhin, mais aussi pour les maintenir à l'occasion, des légions campaient sur leur territoire ou sur leurs frontières (4) : ils étaient bel et bien les sujets de Rome. Toutefois, comme ils gardaient leur autonomie; comme ils se sentaient délivrés des luttes intestines et rassurés contre les incursions

(1) César, De Bello gallico, I, passim.,

(2) Lucain, Pharsale, ï, 424.

(3) Cf. Fustel de Coulanges, La Gaule romaine.

(4) Pour mieux prolégor la frontière, Auguste avait organisé les deux territoires militaires de la Germanie inférieure, capitale Cologne, et delà Germanie supérieure, capitale Mayence. Commandés par des legati exercitus^ ces territoires furent, jusqu'au m' siècle, sous la dépendance du gouverneur de Belgique (Bouché-Leclercq, Itistitutions romaines, p. 209).

Des légions campaient dans le centre même de la province. On a trouvé à Norroy (canton de Pont-à-Mousson) trois autels votifs élevés à Hercule Saxanus

des Germains, ils acceptèrent sans peine le fait accompli et ils trouvèrent, dans ce titre glorieux d'amis du peuple roi, un ample dédommagement à la perte de leur indépendance.

Cette perte leur devint plus sensible quand Auguste, Tan 27 avant J.-C, répartit les cités de la Gaule Chevelue en trois grandes provinces impériales et comprit dans la Belgique (1), les Leuques, lesTrévires et les Médiomatrices. Nos trois cités mosellanes étaient placées sous la haute juridiction du prœses ou gouverneur, legatus Cœsaris pro prœtore, qui résidait à Durocortarum (Reims) ; elles étaient soumises aux charges du stipendium et du service militaire (2) et obligées d'envoyer, chaque année, des députés à l'assemblée générale des peuples gaulois, à Lyon, auprès du temple de Rome et d'Auguste (3) ; mais, depuis un quart de siècle, elles se trouvaient bien du protectorat romain ; ellesvoyaientles hordes germaniques se presser menaçantes sur la rive droite du Rhin; elles gardaient encore leur nationalité ; elles n'élevèrent donc aucune protestation.

Les soulèvements partiels du trévire Julius Florus (21), de l'Aquitain Julius Vindex (67) et du batave Civilis (69), pour qui les regarde de près, ne furent point des révoltes de la Gaule, impatiente du joug, mais des mouvements partiels, au profit de quelques ambitieux (4).

Sous l'administration assez large du gouverneur de la Belgique, les Leuques continuèrent à former une cité autonome ; ils eurent, comme précédemment, leurs lois, leurs magistratures, leurs divi-

par les légions VIII, Augusta ; X, Gemina ; XXI (Cf. Lepage, Statiatique de la Meurthe, II, U2).

A Nasium^ un autel est élevé à Epona et au Génie des Leuques, par Tiberius Justinius Titianus^ bénéficiaire de la XXII* légion primigenia Antaniana (Maxe-Werly, Mém. de la Soc. de Bar-4e-l)uc, 1882).

(1) Plus tard, la Belgique fut scindée. Reims demeura la capitale de la II' Belgique et T^^ves devint le chef-lieu de la ï" Belgique. Les Leuques appartinrent dès lors à cette dernière.

(2) Fustel de Coulanges, op. cit., 273 et sq. — Bouché-Leclercq, op. ct7.,196 et sq.

(3) Fustel de Coulanges, op. cit., 212 et sq.

(4) Fustel de Coulanges {op. cit., 168 et sq.) prouve péremptoirement que la Gaule se trouva fort bien de la domination romaine et De songea Jamais k rallumor une guerre pour l'indépendance, quelque favorables qu'eussent été parfois les circonstances.

8 iNTiionrcTioN

sions en pagi, leur police locale et leur budget. Mais, comme les autres Gaulois, ils ne cessèrent de tixer leurs regards ravis sur cette Rome qui, pour eux comme pour le poète, était bien la merveille du monde, « pulcherrima rerum » ; ils s'assimilèrent à Tenvi cette civilisation qui leur semblait la perfection suprême.

Leurs notables aspirèrent au titre de citoyens, puis à celui de sénateurs romains ; ils substituèrent des noms romains à leurs vieux noms gaulois (I); ils adoptèrent la langue latine qui non seulement fleurit dans les écoles de Metz et de Trêves, mais se répandit dans les campagnes (2} ; ils délaissèrent la doctrine druidique (3); associèrent à leurs anciennes divinités, Bel ou Belen, Vosegus, Epona, la protectrice des coursiers, Rosmerta, la déesse du commerce, Nehalen, Solimara, Dirona, etc. (4), les dieux et les déesses de la Mythologie, surtout Hercule et Mercure (3) et ils

(1) CaranixiSy Titianus, etc. (Cf. Inscriptions dos musées de la région).

(2) Témoin, les inscriptions trouvées à Soulosge, à Naix, etc.

(3) F. de C\ op. cit., liOet sq. — Le Druidismc ne périt pas de mort violente : il perdit peu à peu son prestige, tomba dans i'inditTérence et dans le mépris et finit par la sorcellerie et la magie.

(4) De Bel seraient venus les mots Ballon, Blénod, Bémont (Cf. Fournicr, Vieilles coutumes et usages provenant du culte du Soleil, dans le Bulletin de la Soc. phil. de Saini-Dié, 1890-91).— Dirona^ Epona, Roamerta, au musée de Metz ; Nehalen, à Grand ; Solimara, h Soulosse.

!}£.«. BPONvfi ET UENIO. LRVG TIB. IVSTINIVS TITIAXVS

LE(i. xxn

AXTOMNI EX VO

(Inscription trouvée à Nasium — Liénard, I, 30.)

(5) Voici quelques inscriptions trouvées dans le pays:

MRRCVRIO .MRRr.VniO ET ROSMERT ROSMERT

8ACR ClXrS MVS

Vir.ANI SO SAMOTAI FIL

LIMARIAC V. S. L. M.

(Inscription trouvée à Soulosse — Beaulieu, I, 194.)

lOVI O. M. DRO MRRCVRIO

VICANI SOLIMARI RT ROSMRRTAE

ACKNSKS FACIENDVM KARAMVS SACRI

CURAVRRVNT. M. D. D. V. PRO SALVTR VRIU..

ONATVS. ATRGXIAE F. RT CI. FIL. V. S. L. .M.

SEREXvs hiLVANi LiH (Pierre trouvée ù Sion, conservée au

(Inscription sur le pont de Soulosse.) Musée lorrain.)

On peut voir d'autres inscriptions dans Reaulieu, Arch. de la Lorraine: dans

(Inscription trouvée à Soulosse, aujourd'liui au musée d'Épinai.)

payèrent un large tribut d'hommages à l'empereur que son éloignement, sa majesté et sa bienfaisante protection leur rendaient vénérable à l'égal d'un dieu (1).

A leurs lois confuses, ils préférèrent le droit romain qui leur semblait plus net et moins rigoureux ; ils renoncèrent à la justice trop sévère des Druides et ils portèrent leurs causes devant le tribunal de leurs magistrats ou devant le prétoire du légat de la province (2).

L*administration de leur cité se rapprocha bientôt de celle des autres municipes romains : ils eurent leurs duummrs et leur curie. Les duumvirs étaient à la tribu ce que les consuls étaient à Rome. Ils étaient nommés pour un an, d'abord par tous les hommes libres et plus tard par la curie. Celle-ci constituait un sénat : ses membres, appelés décurions, avaient la surveillance du gouvernement intérieur de la cité et ils se recrutaient parmi les anciens duumvirs.

La hiérarchie sociale dé la peuplade était contrôlée, chaque cinq ans, par les duumvirs qui s'érigeaient alors en censeurs et prenaient le nom de duumviri quinquennales. Elle avait comme base la richesse foncière et, peu à peu, elle se répartit ainsi : au dernier rang, les esclaves ; puis les affranchis et les colons, attachés à la terre qu'ils cultivaient et maintenus sous la dépendance du maître ou du patron; les prolétaires, hommes libres, occupés surtout d'industrie et de commerce et groupés en associations ou collèges ; les curiales (3), propriétaires d'au moins vingt-cinq arpents, capables de briguer les charges municipales ; les décurùms, qui

Liénard, Arch, de la Meuse: dans Calmei, Notice de Lorraine, eic. On a trouvé à Scarpone une statue de Vénus, en bronze (xMusée lorrain) ; une tcHe d'Apollon, à Grand ; une Minerve, h Nasium ; des autels en l'honneur d'Hercule, à Norroy ; une inscription on l'honneur d'Hercule Bibax, à Chavigny, etc.

(1) F. d6 C, op. ciL, 179.

(2) Ibid., 30).

(3) On confond souvent les curiales avec les décurions. Toutes proportions gardées, il y avait entre ces deux classes, la même différence qu'entre les citoyens aisés de Rome et les sénateurs. Pour être curialis, il fallait seulement posséder vingt-cinq arpents do terre ; pour être décurion, il fallait avoir une grande fortune ou avoir exercé une magistrature municipale. — Pour tout ceci, voir Fustel de Coulanges, op. cit.^ 81 et sq.

avaient un cens d'environ cent mille sesterces ; les principaux, possesseurs d'une fortune plus considérable; enfin, les sénateurs qui portaient le titre et les insignes des sénateurs romains et formaient une véritable aristocratie.

Sous l'influence de la civilisation romaine, non seulement les villes importantes, mais même de simples rici(l), s'ornèrent de temples, de thermes, de basiliques, d'amphithéâtres et de splendides maisons (2). Les eaux de Bains, de Plombières furent fréquentées par de nombreux malades et donnèrent naissance à de fortes bourgades (3). Les environs des villes se couvrirent de somptueuses villas (4) ; les forêts cédèrent devant la culture et, dans les profondeurs de la Vôge, se créèrent des centres relalivement considérables (5) ; la vigne fit la richesse et le renom des coteaux mosellans(6) ; le commerce prit un vif essor (7) et les vieux chemins gaulois furent remplacés par des voies plus larges, mieux construites, mieux tracées et mieux entretenues (8).

Deux grandes routes traversaient la cité des Leuques et seren contraient à Toul : la première venait de 1a on par Afidematumnum (Langres), Mosa (Meuvy), Noviomagus et Solimariaca ; \di seconde partait de Durocortorûm (Reims) et passait par Caturices (Bar-le-

(i) Le vicus était une agglomération d'hommes libres ; il diiïérait de Va villa, réunion d'esclaves, d'atlranchis ou de colons qui exploitaient un domaine : Solimariaca était un vicus^ témoin deux des inscriptions citées plus haut.

(2) Surtout Grand, Nasium et Scarpone.

(3) Dans ces deux villes, on trouve encore le Uain 7'omain.

(4) Surtout dans la vallée de la Moselle. — Cf. La Moselle d'Ausone.

(5) Entre autres, le cas fr« m Jï«5é»/irfensf, aujourd'hui Remiremont; Juncturœ, Jointures, auj. Saint-Dié (Cf. Gravier, Histoire de Sainl-Diê dans Ann. Soc. d*EmuL des Vosges, XIII. — G. Save, L'Église de Saint-Dié et Mcmiiments galto-romaim des environs de Saint-Dié, dans le Bull. Soc. P/tilom. vosg., Vin et XIII).

(6) « Prospicis umbroso restitos palnule colles. » (Forlunat, ad Villicum. Carm. III, 14.)

(7) A Metz, existait une association des batelic^rs de lu Moselle. Vne inscription, découverte en 1322 et rapportée dans les chroniques de la ville de Metz, en fait mention (Digot, I, 51),.

(8) Nombreux sont les travaux entrepris sur les voies romaines qui sillonnaient le pays. Les deux plus anciens documents sont l'Itinéraire d*Àntonin publié vers 250 (?) et la carte, dite de Peutinger, dressée sans doute sous le règne de Théodose, vers le milieu du iv siècle. L'interprétation de ces documents a donné lieu à bien des controverses. — M, Maxe-Werly qui a étudié, avec

INTRODUCTION fl

Duc) ei Nasium. Réunies à Toul, elles filaient vers Trêves par Scarpona et Divodurum.

Outre ces voies consulaires, la contrée était sillonnée par un véritable réseau de chemins dont les centres principaux étaient A'a^iwm, Escles(l) et Grand. Plusieurs c/iarmres traversaient les Vosges et mettaient en relations la plaine d'Alsace et le bassin de la Moselle (2) ; une grande route commerciale reliait cette rivière à la Saône (3) et, plus tard, des chemins stratégiques assurèrent les communications entre les nombreux camps, établis dans le pays.

Le sol appartenait au fisc impérial ou aux particuliers. Les terres domaniales, presque toutes en forêts, occupaient d'im* menses cantons de la Vôge(4). La petite propriété, assez fréquente à l'origine, disparut insensiblement et fut frappée à mort parles invasions. Les curiales les plus heureux montèrent dans Tordre des décurions ; mais la plupart, ruinés par les dévastations, l'usure ouïes charges municipales (5), vendirent leurs domaines au propriétaire voisin et descendirent au rang de prolétaires ou de fermiers; la classe moyenne fondit rapidement et, au iv^ siècle, les campagnes mosellanes n'offrirent plus guère que des latifundia, immenses propriétés foncières, réparties en plusieurs centres

autant de soin que de coinp<^tencc, la route de Reims à Toul {Mém. Soc. Barle-J)uc^ 1884-85), a donn(^ un index bibliographique sur les routes du départemont de la Meuse. M. Fournier, dans sa Topographie des Vosges, a donné une carte des voies romaines du sud de la cité des Lcuques. On peut consulter aussi \e Dictionnaire topographique de la Moselle ; Be^iulieu, Àrch. de la Lorraine, 18i3, 2 vol., in-8'; Liénard, irch. de la Meuse, \erdun, Laurent, 1881, 3 vol., in-4", avec atlas.

Des officiers, nommés quatuorriri riarum curandarum, étaient préposés à l'entretien des routes. On a découvert à Scarpone et à Dieuze des inscriptions qui les mentionnent.

(1) Escles, c. de Darney, Vosges.

(2) Par la vallée de la Plaine, le Donon et Scbirmeck, par les cols du Bonhomme et de Russang. — La ria Salinatorum franchissait les Vosges au col de Saales (Cf. Fournier., op, cit.).

(3; De Corre (c. de Jussey, Haute-Saône, sur la Saône), à Charmes, sur la Moselle.

(4) Ch. Guyot, Les forêts lorraines (Mém. Soc. Àrch. lorr., 1884-86).

(5| Fustel de Coulanges, l'Invasion germanique, pp. 124 et sq. — Ce qui rendait plus dure encore la condition des curiales, c'est que, chargés de répartir l'impôt, ils étaient responsables de la perception.

d'exploitation {villa, cortis, etc.), origines de la plupart de nos villages (1).

De ces fermes, les unes étaient mises en valeur directement par le maître; il y avait sa maison de campagne, y séjournait pendant la belle saison, y entretenait une troupe d'esclaves, commandée par un villicus, esclave lui-même.

D'autres étaient divisées en lots et confiées quelquefois à des esclaves privilégiés ; le plus souvent, à d'anciens propriétaires ruinés, à des captifs ou colons germains, à des fermiers perpétuels (2).

D'autres territoires, pris sur le domaine, étaient assignés par les empereurs à des soldats, légionnaires, vétérans ou auxiliaires, romains ou barbares, qui, en échange, devaient à la contrée et à l'Empire le secours de leurs armes contre les perturbateurs ou contre les Germains.

Les Barbares, en effet, poussés par la convoitise ou gênés par d'autres peuplades, faisaient de fréquentes incursions sur la rive gauche du Rhin et poussaient parfois fort avant dans la vallée de la Moselle. Mais la cité des Leuques, grâce à son éloignement relatif et à la puissante barrière des Vosges, eut moins à souffrir que ses deux autres sœurs. .

Tel était l'état de cette région quand saint Mansuy vint y prêcher l'Évangile ; ce ne fut point sans de longs combats que Rosmerta, Nehalen, Hercule, Mercure et les génies des lieux cédèrent la place au vrai Dieu ; ce ne fut point sans de rudes travaux que l'homme nouveau put se former à l'école de Jésus-Christ : le

(1) Il ne faudrait pas exagérer et ro porter à l'époquo romainr Toriginn do toutes les localités dont le nom se termine par court ou par ville: ces désinences étaient encore d'un usage commun à l'époque mérovingienne. Mais les localités dont le nom est formé d'un nom propre latin, suivi de la désinence celtique iacum (suffixe qui marque la propriété et a donné en français, dans nos pays, ey ou y : Pagny ou Pagney, de Paierniacum^ Vitry ou Vilrey, de Yicioriacum, etc) sont en général d'origine gallo-romaine (Quiclierat, De la formation des noms de lieux, Paris, Francke, 1867. — Fustel de Coulanges, VÀlleu, 33 et sq.).

(2) Fustel de Coulanges, VÀlleu, 58 et sq. ; VInvasion germanique, 9G et sq. — Les baux, d'abord à temps, étaient insensiblement devenus perpétuels et ces fermiers, libres à l'origine, étaient véritablement attachés à la glèbe.

INTHODtCTION 13

paganisme était si commode ; les attraits du plaisir, si forts ; les liens de Tesclavage, si durs, si déprimants, si difficiles à rompre ! La conversion des Leuques, comme celle de tous les peuples, fut manifestement l'œuvre de Dieu, et souvent, dans le cours de cette histoire, nous pourrons nous écrier : « A Domino factum est istud.,, (1) ; Digitus Dei est hic (2). »

(!) Ceci est l'œuvre de Dieu (Ps. cxvii, 22). (2) Le doigt de Dieu est là (Ex., viii, 19).

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