CHAPITRE I
Saint-Epvre et la première moitié du VP siècle <*>
L'invasion des Huns avait passé comme un terrible cyclone : les villes étaient ruinées et plusieurs ne se relevèrent pas. Scarpone, Soulosse, Grand, Naix ne furent plus dès lors que de modestes vici dont les monuments, couchés à terre, semblent pleurer la grandeur passée. Les campagnes étaient désolées ; le pays, réduit à la misère et il fallut de nombreuses années pour réparer tant de désastres.
Le Christianisme avait fait chez les Leuques de consolants progrès, mais pourtant le paganisme, encore vivace, n'avait point complètement disparu; il s'était réfugié dans les campagnes et surtout dans les cantons reculés des Vosges et, pendant de longs siècles, il s'y perpétuera par des légendes, des cérémonies ou des usages superstitieux : les guérisons par le secret, les bures de la Saint-Jean, le brandon de Noël, les roues de feu, la croyance aux Fées, aux Sotrets, la sorcellerie, etc. (2).
Durant ces temps troublés, l'Église de Toul eut comme évêque Auspice, dont saint Sidoine- Apollinaire, son contemporain, et,
(1) Sources. — Les historiens touIois(voir Avant- Propos). — Sirmond, Concilia. — Bouquet. — Thomassin, DiscipL — Pardessus, Diplomata. — Gallia christiana, XIU. — Digot, Hist. d'Austrasie^ I; Hist de Lorr., I. — Clouet, Eisit, de la province de Trêves^ I.
(2) Fournier. Vieilles coutumes^ etc. (cf. plus haut). — Garnier et Frœlich, Voyage aux châteaux historiques de la chaîne des Vosges. Nancy, Berger- Levrault ; Le Donon (Bull, de la Soc. de Géog. de VEst, 1894).
plus tard^ les Centuriateurs de Magdebourg ont fait un bel éloge (1).
Arbogaste, comte de Trêves, petit fils du grand Arbogaste, comte du Palais sous Valentinien-le-Jeune, avait demandé une règle de conduite à Sidoine-Apollinaire. L'évéque de Clermont s'excusa de ne pouvoir aller le rejoindre et l'adressa au métropolitain de Trêves, à l'évoque Auspice, de Toul, et à l'évéque de Troyes, saint Loup, hommes vénérables dont la science, lui mandait-il, saurait suffire à toutes ses questions (2).
Puis il le recommanda au chef de l'Église leuquoise. Arbogaste suivit son conseil et saint Auspice, se rendant à ses désirs, lui envoya une épître en prose rythmée, curieux monument du goût littéraire de cette époque, lettre digne d'un évoque qui donne, à celui qu'il se plaît à nommer son fils, les avis de la plus haute sagesse. Il le supplie surtout d'éviter la cupidité, grand écueil pour les puissants et redoutable péril pour l'Église :
« Unum repelle vitium ; ne corda pura inquinet,
« Quod esse sacris scribitur radix malorum omnium, , « Cupidatem scilicet ; »
et, comme Sidoine, il l'exhorte à vénérer son évêque, le métropolitain Jamblique :
« Sanctum et primum omnibus nostrumque papam Jamiychum
(( Honora, corde dilige (3) ».
(1) (c Fuit Àuspicius Ecclesiœ Tullensis in Gallia, vir insigniter doctvs et « piuSy ut apparet ex ejus epistola quam metricis numeris scripsit ad Àrbo- « gasteniy Trevirorum comitem^ quem ah avaritia et cupiditate dehortatur, » {Centuriœ Magdeburgenses, Bâle, 1559-1574, anno 473.)
(2) S. Sidoine- A poUina ire mourut en 489 ; saint Loup de Troyes, en 478 ; saint Auspice et saint Loup, dans la lettre de Sidoine, sont appelés œtate grandœvi : bien qu'on soit autorisé à prendre ces paroles dans un sens un peu emphatique, ces dates et cette indication nous permettent de fixer approximativemement l'épiscopat de saint Auspice entre 400 et 480.
Sidoine écrit à Arbogaste : « De quibuscumque quœstionibus tibi interrogabuntur inclyti Galliarum patres et protomistœ^ nec saiis positus in longinquo LupuSj nec parum in proximo Àuspicius^ quorum doctrinœ abundanti eventilandœ nec consultatio tua sufficit. » (Sid. Epist. vi, 17).
(3) La lettre de saint Auspice à Arbogaste est donnée par Benolt-Picart (op. cit., 218) et par Pertz (Epiât., III, 135). La voici dans son entier :
« Praacelso, expectablli his Arbogaste comiti Auspicius, qui dlligo, salutem dico plurimam.
Arbogaste, à Trêves, maintenait les Ripuaires que Théodose avait cantonnés dans les environs de Mayence, mais qui s'étaient établis depuis, nous l'avons vu, dans la cité des Trévires et menaçaient d'avancer encore ; au sud, les Burgondes occupaient la vallée de la Saône : les Leuques gallo-romains étaient donc serrés entre les bras d'un étau, entre les Ripuaires idolâtres et les
Magnas cœlesti Domino rependo corde gratis s, Quod te Tullensi proxime magnum in urbe vidimus. Multis me tuis actibus Isetiiicabas antea, Sed nunc fecisti maximo me exultare gaudio. Major etenim solitus apparuisti omnibus, Ut potestatis ordinem inlustri mente vinceres, Cui.... honor debitus majore nobls gaudio, Nondum delatus nomine, Jam est conlatus meritis : Plus est enim, iaudabilem virum fulgere actibus, Quam praetentare lampada sine scintillas lumine. Sed tu, qui totis gradibus plus es, quam esse diceris, Erit, credo, velocius, ut (laudem) reddant mérita. GlaruB etenim génère, clarus et vitœ moribus, Justus, pudicus, sobrius, totus inlustris redderis. Pater in cunctis nobilis fuit tibi Arigius, Cujus tu famam nobilem aut rénovas aut superas. Sed tuus bonor ejus est ejusque tlbi permanet, Et geminato lumine sic tu pra^lucis omnibus. Cujusque nemo dubitet felicitati praestitum. Ut superesset genitrix tibi, laudanda omnibus, QusB te sic cunctis copiis replet et ornât pariter, Ut sis abundans usibus et sisdecorus actibus. Congratulandum tibi est, o Trevirorum civitas, Quae tali viro regeris, antiquis comparabili ; De magno, credo, semine descendit tui nomlnis : . Gerte virtutis ejus est, ut Arbogastis legitur. Scribantur In annalibus bujus triumphi pariter, Sicut et ejus scriptl sunt, quem supra memoravimus. Sed boc addamus meritum huic, qui vere major est, Quod Cbristi nomen invocat, religionl deditus. Fuit in armis alacer ille antiquus, verum est ; Sed infldelis moritur et morte cuncta perdidit. Hic autem noster strenuus, belligerosus, inclitus. Et quod bis cunctis majus est. cultor divini nomlnis. Nunc autem, flli sapiens, quœso, dignanter accipe Tui cultoris paginam, quam ex amore porrigo. Primum deposco, cupias conlatas tantas grattas In te reserves intégras, et bonis multis afflues. Unum repelle vitium ; ne corda pura inqulnet, Quod esse sacris scribitur radix malorum omnium, Cupiditatcm silicet ; quae in alumnos desœvlt. Nec saeva parcit rabiem, quorum amore pascitur,
Burgondes ariens. On pouvait redouter qu'ils ne fussent repris par le paganisme ou gagnés par l'hérésie, quand un événement heureux vint donner aux événements une direction nouvelle et dissiper des craintes légitimes.
Les Alamans, autre peuplade germaine, venaient de passer le Rhin et menaçaient la basse Moselle. Sigisbert (!), roi des
Hos, inquani, scmpor dévorât famem cilonilum perfereps,
Et velut ignis, addito succensa crescit pabiilo.
Sod hsBc non ita dixorim, quod te Iior damnem crimine.
Tamen deposco diligens, ut nec scintilla vuIn.^^Tot,
Quam si forte improvidus, qiiandoquo inescavoris:
Cito flagrabit nimium augendum in incondium.
Tende pcr mundum oculos, corne primates sa*ciili
Aut interire cupides, aut in periclis vivcre.
Conradunt, qua»runt, inhlant, velut rapaces avidi,
Et hfpc nec ipsi possidont, sed nec relinquunt posteris.
Tamen non generaliter ita de cunctis dixerim,
Sed ut paucorum dodecus sit multis emondatio.
Tu autem, vir eximic, Judex multorum providus,
Tui repente pectoris sécréta judex perspice.
Hujus si ullam senseris parvam venenl guttulam,
Dulci perfunde oleo, ne serpat in visceriljus ;
Nec hoc ignoras oleum pro tua sapientia,
Quod est cunctorum pauperum mercatum elemosinis.
His te exerce studiis, hspc cuncta bona peragc,
Ut mea tibi maneant et persévèrent gaudia.
Nam parum esse noveris, si quisquam nulla rapiat,
Et obduralo pectore sua pra^cludat miseris.
Non multum sibi consulit, qui sic évitât rabiom
Cupiditatis, ut simul incurrat avaritiip.
Xam ista duo crimina, velut cognata gencre
Et gominatj specie, nimis conjuncta permanent,
Hiec qui sectantur miseri, hoc unum dlstat vitium,
Quod unus horum malus est et ille alter pessimus.
Unde, mi cara dignitas, tu, quïPso, fili unice,
Sic ab alienis abstine, ut tua sanctis tribuas,
Illudque super omnia memor in corde rétine,
Quod t(^ jam sacordotio prtefiguratum teneo:
Hanc quaîso, serva gratiam et illis cresce meritis
Ut praelocuta populi vox cœlo sacra veniat.
S^nctum et primum omnibus nostrumque papam Jamlychum
Honora, corde dilige, ut diligatls postmodum,
Cui quidquid tribueris, tibi in Christo pneparas,
Haec recepturus postmodum, quse ipse seminaveris. (1) Sigisbert se dit ordinairement en France Sigebert \ mais Digot {Bist. d^Àust., I, lîio) a montre que le vrai nom est celui (|ui reste en usage dans nos régions et que l'on doit dire Sigisbert, comme l'on dit Sigismond, Sigisbald^ etc.
Ripuaires, les arrêta d'abord à Tolbiac (1) ; mais, craignant d'être débordé, il fit alliance avec Clovis, le chef des Francs-Saliens, alors campé dans le bassin de l'Escaut. Clovis accourut et défit les Alamans, en 496, dans la plaine d'Alsace (2). Le chef salien était encore païen; mais il avait épousé une princesse catholique, Clotilde, nièce de Gondebaud, roi des Burgondes. Il attribua sa victoire au secours du Dieu qu'adorait sa femme et il promit de recevoir le baptême. Passant par Toul, à son retour, il manifesta son désir à Ursus, successeur de saint Auspice, et il lui demanda un clerc qui Tinstruisît sans retard.
Il y avait alors, dans le diocèse, un prêtre d'Aquitaine, nommé Wedastus ou Waast, qui s'était fixé à Toul, y avait vécu dans la retraite et avait attiré l'attention de tous par son éminente vertu. Ursus le donna comme catéchiste à Clovis et le roi des Saliens reconnaissant le recommanda dans la suite à saint Remy, qui lui confia l'évangélisation des Atrebates (3).
L'Eglise de Toul et son évoque, Ursus, eurent donc l'honneur de préparer le baptême de Clovis et la conversion des Francs : souvenir glorieux, le seul malheureusement, que nous possédions sur cet épiscopat. L'auteur des Gesta Episcoporum TuUensium supplée au silence de l'histoire par un de ces rapprochements qui lui sont familiers : (( Il montra contre le péché la férocité de
(1) Tolbiac, auj Zulpich, Prusse-Rhénane, 33 kil. S. 0. de Cologne.
(2) Kurth {Clovis, Marne, 1896, p. 314) montre la fausselé de l'identification de la victoire de Clovis avec la bataille de Tolbiac.
(3) a. Àct. SS., Viîa sancti Wedasti, 6 février. — Kurth [Clovis, 6i0), étudie la valeur de cette biographie et réfute les exagérations de critique de Krusch, (Neues Arch., t. XX, 1895). — Arbellot, Dissertation sur le lieu de naissance de saint Waast, suivie de l'ancienne vie du saint. Paris, 1886. — Pergol, S, Waast, catéchiste du roi Clovis. 1884-1886.
Sur le tombeau de saint Waast, à Arras, s'élevèrent une église et une abbaye célèbre. L'église abbatiale sert aujourd'hui de cathédrale et dans les bâtiments du monastère sont installés Tévéché, le séminaire et le musée.
La maison que le catéchiste de Clovis occupait à Toul, fut changée en sanctuaire et l'église Saint-Waast, située au coin des rues actuelles Saint-Waast et du Quartier-Neuf, tout près du cloître de la cathédrale, fut d'abord le siège d'une paroisse et plus tard un lieu de réunion de confréries. C'est dans sa nef que s'assemblait la confrérie de Saint-Nicolas-des-Clercs. Le chapitre de Saint- Etienne s'y rendait processionnellement plusieurs fois par an.
Les Églises d'Arras. de Cambrai, de Xancy et de Saint-Dié, comme Toul autrefois, fêtent saint Waast, le 6 février.
62 LIVRE II. — ORGANISATION DE L'ëGLISE DE TOCL
son nom (1) », jeu de mots qu'il eût pu faire également sur le successeur de saint Ursus, Aper, vulgairement appelé saint Epvre (2).
Ce pieux pasteur était originaire de Trancault, au diocèse de Troyes (3). Son mérite lui attira les suffrages des fidèles de Toul. Elu évèque, il donna l'exemple de toutes les vertus, mais surtout il brilla par une tendre piété envers Dieu et une immense charité pour les hommes. Nos vieilles légendes nous le représentent usant du merveilleux pouvoir qu'il devait à son héroïque sainteté pour délivrer trois prisonniers, à Châlon-sur- Saône, et chasser le démon du corps d'un possédé.
Il imprima une forte impulsion au mouvement qui portait les Leuques vers la religion du Christ, mais son œuvre la plus durable fut l'église qu'il bâtit auprès des murs de sa ville épiscopale. Saint Maurice et les soldats de la Légion thébéenne étaient alors
(1) « Sui namque nominis ferociam contra vitia imitatus. » (Script., VIII, 634) Ursus en français veut dire ours et Àper^ sanglier. Beaucoup d'évôques de cette époque portaient de ces noms qui n'ont rien de la mansuétude évangélique. On trouve plusieurs Àper^ plusieurs Ursus, des Léo (Lion), des Lupus (Loup). En revanche, il y avait aussi des Mansuetus^ des Benignus, des Clemens.
(i) Sur saint Epvre, voir mon Avant-Propos. — Àcta SS., 15 septembre. — Elquin, Notice historique sur saint Epvre^ Nancy, 1828. — Ghéry, O.F.P., Saint Epvre^ sa vie, son abbaye, son culte, Paris, Poussielgue, 1866. — F. Jacquet, Petite vie de saint Epvre, ëvêque de Toul, Bar-le-Duc, 1879. — L'Hôte, op. cit.y i7o.
J'ai adopté l'orthographe courante, quoique l'étymologie exige Évre^ et non Epvre.
La fête de saint Epvre se célébrait à Toul le 15 septembre. L'octave do la Nativité l'a fait reculer au 16 à Nancy et au 2u à Saint-Dié. — Plus de cinquante paroisses étalent dédiées à saint Epvre dans l'ancien diocèse de Toul. — Le chef du Saint est conservé, depuis 1790, dans la basilique Saint-Epvre de Nancy.
Baronius (i47vnof. in Martyr, Rom., 15sept.)« De L'Aigle (>/^'mï.) et d'autres ont cru retrouver dans notre évéque VAper, avocat, puis moine et enfin évéque, auquel saint Paulin de Noie écrivit trois lettres (n- XXXVIII, XXXIX et XLIV, édlt. de Paris, 1685).
Quelques auteurs aussi, Tillemont entre autres {3{onum. Eccl.^ XIV, note xiv, in Sid. Àpoll.)^ voudraient identifier avec le septième évoque de Toul, un Aper auquel Sidoine- Apollinaire adressa deux lettres (Lib. IV, ép. xxi ; Lib. V, ép. xiv). Benolt-Picapt {op. cit., ÎHM) et les Bollandistes (op. et loc. cit.) ont fait bonne justice de ces tentatives et ont montré que ces Aper forment trois personnages distincts.
(3) Trancault-le-Repos. c. de Marcilly (Aube). Ce lieu passe aussi pour être le lieu natal du chef normand Hasting.
l'objet d'une grande vénération (1). Dès le cinquième siècle, l'évéque d*Uctodurum (2), saint Théodore, avait élevé en leur honneur une basilique et un monastère à Tarnade (3), sur le lieu de leur supplice. Le roi des Burgondes, Sigismond (516-524), donna une extension considérable à cette abbave de Saint-Maurice-en- Valais et il poussa Tabbé Hymnemode à y établir une Laits perennis. Avec lui et de tous côtés, prêtres et fidèles rivalisèrent pour le culte des saints Martyrs : des oratoires, des églises, des couvents leur furent consacrés (4); saint Epvre céda facilement à ce courant de dévotion et c'est au chef de la glorieuse milice qu'il voulut dédier sa nouvelle église (5).
La mort ne lui laissa pas le temps de la bénir ; il mourut prématurément, -après sept ans seulement d'épiscopat. Il fut déposé, non plus, comme ses prédécesseurs, auprès de saint Mansuy, mais dans le sanctuaire en construction. Son tombeau devint l'instrument de grâces précieuses, le centre de fréquents pèlerinages et bientôt le nom de saint Maurice fit place, dans la reconnaissance populaire, à celui de l'Apôtre, du Père et du Bienfaiteur de la cité (6).
Saint Epvre, nous dit la tradition, eut une sœur, Aprône, qui voua sa virginité au Seigneur et mourut, à Troyes, en odeur de sainteté. Ses restes précieux furent demandés et obtenus, pour
(1) Cf. P. Bourban, Etude sur un Bon-Pasteur...^ avec une Notice historique sur S. Maurice d'Àgaune, Fribourg, 18ÎH.
(2) Octodurum, aujourd'hui Martigny, dans le Valais.
(3) Tarnade^ puis Agaune, aujourd'hui Saint-Maurice-en-Valais. Cette abbaye existe encore et forme la maison principale de la congrégation des Chanoines- Réguliers de Saint-Maurice. Par une faveur récente du Saint-Siège, l'abbé est, do droit, évoque titulaire de Bethléem.
(4) Rien que dans le diocèse de Toul, il y avait vingt-trois églises paroissiales dédiées à saint Maurice. (Ben. Pic, Fouillé.)
(5) Cette dévotion de saint Epvre à saint Maurice semblerait indiquer que ce prélat vécut vers le temps de Sigismond et qu'il faudrait rapprocher de nous, au moins d'une vingtaine d'années, son épiscopat que notre tradition touloise place tout au début du vi' siècle. J'avance toutefois cette hypothèse avec la plus extrême réserve.
(6) Saint Maurice resta néanmoins le second patron de l'abbaye Saint- Epvre.
Toul, par saint Gérard; ils furent partagés entre l'abbaye Saint- Epvre et la cathédrale (1).
L'église, commencée par saint Epvre, fut achevée par Albaud ou Aubin, son disciple et son successeur (2). Albaud établit à côté, pour la desservir, une communauté de clercs : ce fut le commencement de la célèbre abbaye Saint-Epvre. Albaud fut enterré auprès de son maître et le peuple toulois garda fidèlement sa mémoire. On montrait encore au xviii* siècle l'emplacement de sa demeure (3) et l'on célébrait sa fête le 1®' mars (4). Ce jour-là, les religieux de Saint-Epvre distribuaient au peuple du vin bénit que l'on appelait Vinage de saint Albaud.
Cependant la monarchie franque s'était, sans grande secousse, substituée à l'empire romain. En 511, le royaume de Clovis avait ^ été partagé entre ses quatre fils et le diocèse de Toul, avec Metz et le nord-est de la Gaule, était échu à l'aîné, Thierry.
Le roi de Metz eut en grande estime Trisoric (5), le successeur
(i) L'Église de Nancy fêle sainte Apr6ne le 19 décembre et Saint-Dié a conservé la vieille date touloise du 15 juillet. — Le chef de sainte Aprône est vénéré à la cathédrale de Toul.
(È) Sur In date de l'épiscopat d'Albaud et sur son identification problématique avec Alodius^ voir la note de la page 65.
(3) La Cour-Àlbaud est la première résidence connue des évoques de Toul. Située au sud de la cathédrale et du cloître, dans la rue Saint- Waast actuelle, elle était adossée aux remparts. Elle était considérée comme faisant partie de l'Évéché et formait enclave dans la cité ; ceux qui Thabitaient étaient exempts des charges de la ville et soumis à un maire^ représentant l'évéque. (Voir plus loin, Livre V, chap. ii).
(4) On identifie parfois saint Âlbaud avec le saint Aubin qui est inscrit au 1" mars dans bon nombre de calendriers; mais le Martyrologe Gallican de Du Saussay fait de ce saint .4ubin un évéque d'Angers; ce qui est plus probable.
Seul, un recueil manuscrit, conservé à la Bibliothèque de Nancy (ms. 29/16), contenant plusieurs offices locaux, mais datant du xviir siècle, renferme, au 1" mars, un office de aaint Aubin^ évêque de Toul.
Du reste, à partir de 1595. le saint Aubin du 1" mars disparaît du calendrier toulois pour faire place à la fête des saints Évoques de Toul. — Le propre actuel de Nancy a donc eu raison d'écarter un saint aussi problématique.
L'église de Jézainville (c. de Pont-à-Mousson) est dédiée à saint Aubin et l'on y bénit encore le 1" mars, le vin de saint Aubin. Serait-ce un souvenir du vinage de saint Albaud ?
(5) On trouve, dans Duchesne, I, 861 ; dans Bou(|uet, IV, 70 ; dans Pertz, Epist., III, 130. une lettre de Gogo, précepteur de Childebert II (575-596), à Trasericua. Pertz voit dans ce Trasericus l'évoque de Toul, Trisoric, et il voudrait
tl»
CH. l. — SAINT KI»VRE ET LA PUEMIÈRK MOITIE DU Vl^' SIECLE 6o
d'Albaud. Pour soutenir une guerre qu'il faisait dans la Celtique, peut être son expédition en Auvergne, il avait frappé ses peuples d'une contribution extraordinaire. A cette nouvelle, Trisoric s'émut; il dépêcha Julien, Tundeses diacres, pour plaider, auprès du monarque, la cause de ses diocésains, et lui demander de ne point leur imposer une charge aussi lourde. Le roi, voulant marquer sa vénération pour le prélat, fit remise du tout à la cité leuquoise. C'est par de tels services que les évoques s'attiraient la confiance et Taflection des peuples et qu'ils acquéraient cet ascendant moral qui fit leur force au Moyen-Age.
Des trois successeurs de Trisoric, Dulcitius, Alodius et Prémon (1), nous ne connaissons guère que les noms. Alodius assista, en 549, avec son métropolitain, le vaillant Nicet, au IV^' concile d'Orléans qui condamna les hérésies de Nestorius et d'Eutychès (2).
En 550, Théodebald, petit (ils et deuxième successeur de Thierry,
alors reculer l'épiscopat do ce prélat. Je ne sais sur quoi il s'appuie pour cette identification, car la lettre est très vague et ne donne aucun renseignement, ni pei*sonnel, ni topograpliique.
(1) Aloditis est omis dans les Gesta ; mais sa présence au concile d'Orléans (i)49i accuse une lacune dans les catalogues. On trouve, en effet, parmi les signataires: ■ Alodius^ in Chrifiti nomine episcopus ecclesiip tuUensis, sus cripsi n (Sirmond, Co«c., I, 277). (Juclques-uns voudraient le confondre avec Aibaud, mais tous les catalogues donnent Albaud comme successeur de saint Epvre et, entre l'époque où vivait saint Auspice (premi»''re date certaine) et le concile d'Orléans (deuxième date certaine du catalogue), c'est-à-dire pendant soixante-dix ans, il n'y aurait alors que deux autres noms : Ursus et Epvre. Ce serait bien peu, d'autant plus que la tradition touloise no donne à saint Epvre que sept ans d'épiscopat.
Il est vrai que la dédicace d'un monastère à saint Maurice et l'existence de la règle d* A ga une dans ce monasière, dès le règne de Contran (.%l-;)93. — Ben. Pic. 2i4), donneraient quelques raisons h ceux qui voudraient prolonger l'épiscopat de saint Ursus et retarder celui de saint Epvre après l'année ;)20. Avec ce système, i'identiflcation d'Albaud et d' Alodius serait moins difficUe et l'on s'expliquerait aussi pins clairement la dévotion de saint Epvre pour saint Maurice et la résolution qu'il prit de lui l)i)lir un monastère.
De Riguet {op. cit.^ \02) intervertit l'ordre du catalogue, ordre suivi par Bcnolt-Picart et Calmet: il met Alodius, Prémon, Dulcilius, Antimond. Comme il ne donne point la raison de ce changement, je préfère suivre l'ordre ordinaire et mettre Alodius et Prémon entre Dulcitius et Antimond. Du reste, ce détail est de minime importance.
(2) Sirmond, Concilia, I, 277.
66 LIVRE n. — ORGANISATION DE L'ÉGLISE DE TOIL
convoqua en concile, à Toul, les évoques austrasiens. Il s'agissait de juger un appel assez caraclérislique des mœurs du temps. Plusieurs grands de la cour avaient contracté des mariages canoniquement prohibés: excommuniés par Tévêque de Trêves, ils avaient recouru au roi qui prit le sage parti de consulter les prélats. Nous ignorons la décision du synode : nous ne soupçonnerions même pas l'existence de cette assemblée, sans une lettre que Mappinius, métropolitain de Reims, écrivit à saint Mcet pour lui exposer les raisons qu'il avait eues de ne point se rendre à la convocation et l'assurer qu'il approuvait en tous points sa conduite et ses décisions (1).
Prémon fut enterré à côté de saint Maiisuy ; il eut comme successeur le chef de l'école épiscopale, Antimond ou Antmond. Cette école, fondée peut-être par saint Auspice, avait eu pour élève, puis pour maître, saint Firmin, qui fut ensuite évèque de Verdun (2). Elle était sans doute établie près de l'église Saint- Maurice, et Antimond est souvent cité comme le supérieur de la communauté des clercs qu'avait réunis saint Albaud. Il avait une tendre vénération pour saint Epvre; il composa en son honneur des éloges et des répons (3) ; il prit le ])lus grand soin du monastère naissant que le peuple s'habituait dès lors à mettre j^ous le vocable de son fondateur (je ferai désormais de même) ; il en fit
(1) Ibid., 292.
(2) Saint Finnin^ septième év(Hjuo do Verdun, était originaire <le Toul. Après avoir dirigé l'école épiscopale de cette ville, il fut élu évéquo de Verdun et veilla avec sollicitude aux intérêts spirituels et temporels de ses diocésains. Il mourut pendant le siège que Clovis fit subir à Verdun, et fut enterré dans l'église des Saints-Apôtres (Koussel, Hist. de Verdun, 2' éd., I, 57. — Clouet, Hist. de Verdun, I, 77 et sq. — La vie de S. Firmin, arec l'histoire de la translation de ses reliques, Nancy, 1740).
Bérenger, 3,'$' évéque de Verdun, permit à Humberl, ahbé de Saint-Vanne, do transporter les rost(^s précieux de son prédécesseur dans le prieuré de Flavigny sur-Moselle, qui venait d'être fondé (DiiOi. Dom Calmel a inséré le récit de cette translation solennelle dans ses pièces justilicatives (2' édit.. III, cccxxxvii). Aujourd'hui, les reliques du saint évéciue sont pieusement conservées dans l'église paroissiale de Flavigny.
Nancy célèbre sa fête le 47 février.
(3) Ce qui le fait considérer par Benolt-Picart (p. 248) comme l'auteur d'une promièrc vie de saint Epvre qui aurait servi de document aux biographies postérieures. Voir mon Avant-Propos.
agrandir l'église, et c'est lui peut-être' qui dut imposer aux religieux la règle d'Agaune, si toutefois ils ne la suivaient point encore (1).
(1) Du moins, Tabbaye Saint-Epvre suivait la règle d'Agaune, au temps de Contran, à la lin du vi' siècle.
CIIAl'ITItË M
Fondation des abbayes vosgiennes ' (550 environ à 680)
L'abbaye Sainl-Maurice ou Saint-Eiivre fut la première en date (lu diocèse de Tout. Elle lut longtemps la seule, car le mouvement céuobitique se développa lentement dans la province de Trêves (2) et les événements politiques semblaient peu favorables à l'épanouissement de la vie monastique.
Théodebald était mort sans enfants en Jioo ; son grand oncle, Clolaire I", roi de Paris, qui avait alors pris possession de l'Austrasie, l'avait laissée, six ans plus tard (ii61), à son troisième lils, Sigi-sbert, époux de Brunehaul. Sigisbert tut tué, en 575, dans une lutte contre Chilpéric l"', son frère, et Frédégoode, sa belle-sœur.
Il eut comme successeur un enfant, Childebert H ou plutùt Brunehaut. Chilpéric mourut bieutùt après en U84 : il ne laissait qu'un lils en bas-âge, Clotaire H, et Frédégonde prit la régence, La guerre devaitéclater entre ces deux femmes, altières et ambitieuses. Brunehaut eut l'habileté de ménager à Childebert II, dès 587, par le traité d'Andelol, l'héritage éventuel de Contran, son oncle, roi de
(1) Sourccfi Ri-ni'nLli's : les raônios que celles du chapitre précèdent.
(2) Alors que, de la Loire aux Pyrân6cs, on comptait, au vi' sîËcle, ÎI4 monastères, le pays mosollan n'en avait mâmo pas une dizaine (Digot, Hist. tt'ÀusI., 1, 6i. Au diocèse de Trêves, St-Euchuire |St-Malhlas), 8t-l>autin, St-Martin et Tholey ; au diocèse do Meti, St-Nabord ou St-Avold, Lon^jevllle et Saint-I'lenl do MoycnvJc : hu diocèse de Tiiul, Saint-Epvre. (Je mats St-Pient dans le diocèse de Metz, car je croîs que l'anocxion de Moyenvlc au diocèse de Toul est postérieure à cette époque cl doit dater du temps de saint Gérard, au x' siècle- J