AVERTISSEMENT
Ce livre est né de circonstances que nous devons rapporter. Invité à composer, en collaboration avec M. Ghailley, un recueil à' Extraits des principaux économistes des dix-huitième et dix -neuvième siècles, h l'usage des élèves de FEnseignement spécial, nous avons cru devoir préparer un ensemble de; notices sur les principales écoles, enscm1)le qui dovait servir de cadre aux extraits clioisis. Le désir de présenter les doctrines économiques dans leur lilialion dej)uis l'origine n'a pas tardé à nous eiili;iîii('i' plus li)iii (|ue nous n'aurions souhaité, et il nous a fallu de grands elTorts pour restreindre une nialièr(^ si abondante dans les limites d'un(^ introductinn. Malgré des saeri-
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fices, nous ne nous flattions guère d'y avoir réussi. Aussi n'avons-nous pas été surpris que nos éditeurs aient cru, d'accord avec M. Chailley, qu'il y avait là la matière d'un volume à part, et nous aient offert gracieusement de reprendre les épreuves déjà tirées pour donner aux parties sacrifiées le développement convenable. C'est ce que nous avons fait, au risque de déranger quelque peu les lignes du plan primitif et de multiplier les notes.
Nous espérons cependant que le tout aura gardé sa physionomie d'ouvrage destiné à l'enseignement. Nous nous sommes efforcé d'y éviter aussi Lien les détails d'érudition que les synthèses abstraites ; nous avons exposé ciiaque doctrine par ses aspects les plus apparents, sous sa forme historique la plus concrète, laissant le plus souvent possible la parole aux auteurs. Les étudiants, à qui ne suffirait pas la seule histoire de l'Économie politique que nous ayons (celle de Blanqui, elle date de 1837), peuvent se servir de la nôtre avec confiance. Nous avons lu les ouvrages dont nous parlons, tous ceux du moins do quelque importance. Si ce livre, tel quel, est jugé utile, l'occasion nous sera par là môme offerte de le
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compléter ; nous n'y manquerons pas. Pour le moment, nous revenons au travail en vue du([uel nous avons accepté celui-ci à titre d'étude préparatoire : une histoire générale de la philosophie de l'action.
Nous recommandons aux jeunes gens qui nous prendront pour guide de porter d'abord leur .'dtention sur la table des matières. Nous croyons celle-ci assez explicite pour suggérer un premier aperçu de la marche des doctrines économiques. Ils voudront bien lire ensuite la préface, qui développe un [xmi plus amplement, mais d'une manière très schématique encore, les mêmes divisions. Après cela, nous espérons qu'ils suivront sans peine le cours de notre exposé.
Cet exposé s'abrège quand il louche aux temps les plus voisins de nous. L'exacte analyse des dnctrinescontemporaines n'était pas de noire sujet. Une élude de l'état actuel de l'Economie politique ajjparlient plutôt à rEconomir poliliijue envisagée fu (dle-mème, dogiuati(piem('iit , (lu'ii sur, hislidrr. N(jus n<jus sommes borné à n'clicichcr cuniniL-iil. par quelles transformations successives, elle en est venue à la période ([u'elie I inverse en ce
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moment : le lecteur est prié de ne pas demander autre chose à cet essai.
Nous avons mis à profit la belle « Histoire de r Économie politique » de M. Ingram ; mais nous espérons que le présent livre ne fera pas double emploi avec le sien.
Si on laisse do côté les civilisations orientales qui produisirent de grandes religions, mais ignorèrent la science, on voit que le monde grécoromain et celto-germanique présente dans son développement intellectuel deux périodes lumineuses et fécondes, séparées par une longue période d'obscurité et d'impuissance. Du cinquième au deuxième siècle avant Jésus-Christ, les grandes villes grecques, jMilet, Syracuse, Athènes, puis Alexandrie voient fleurir presque toutes les sciences. A partir du deuxième siècle avant Jésus- Christ commence, pour l'esprit humain, une crise de transformation (jui le ramène à l'état religieux et le rend inditlerent à toute connaissance autre (jue la théologie. Kiiliii, dès le (]uiii/.ième siècle, ou pressent d'abord, sur les indications recueillies dans les ouvrages des anciens, puis on conçoit de jdusenplus nettement coque c'est ([u'uno vérité
scientifique. Toute l'Europe se met successivement à l'œuvre pour augmenter le nombre de ces vérités et bientôt l'édifice des connaissances humaines se relève peu à peu, beaucoup plus vaste et mieux ordonné qu'il n'était dans la société grecque.
\u h^conomic a suivi la destinée commune aux connaissances de tout ordre. Elle est née à Athènes au cinquième siècle ; elle a été le fruit des préoccupations utilitaires d'une société laborieuse et prospère qui croyait qu'il valait la peine de travailler pour s'enrichir, et commençait à entrevoir la possibilité d'étudier les conditions sous lesquelles l'activité productive et rechange se manifestent dans l'humanité. Mais à peine les anciens se furent-ils engagés dans cette recherche qu'un scrupule les retint. Ils se demandèrent s'il était juste de s'enrichir indéfiniment? Et tous répondirent négativement à cette question. A plus forte raison quand la confiance que l'esprit humain avait en ses propres forces au beau temps des cités grecques céda de toutes parts aux progrès de ce qu'on peut appeler le « scepticisme religieux », quand l'ascétisme prit la place de cette sereine envie de vivre et de bien vivre qui avait inspiré l'Économie naissante, non seulement on regarda comme un péché de s'enrichir beaucoup, mais
toule richesse dépassant les besoins de l'individu fut considérée comme suspecte, sinon comme coupable, et l'art de s'enrichir fut remplacé par l'art de rester pauvre; au désir de bien vivre succéda le souci de bien mourir. L'Economie devint ainsi un chapitre de la théologie morale et elle ne fut guère aulre chose quand après la longue éclipse de toute science, du cinquième au dixième siècle, elle revécut dans les leçons des Scolasliques. Cependant, au quatorzième siècle, sous l'influence du droit romain, les docteurs scolasliques reconnurent la légitimité des efforts que font les particuliers pour s'enrichir par l'industrie et le commerce ; ils entrevirent que ces efforts ont leur raison d'être dans les besoins de la société et les exigences du bien })ublic. Il y eut là comme une première bien cpie timide renaissance de l'Économie politique. Au seizième siècle, uièrnc de bons chrétiens, mais (pil avaient un coin de paganisme dans l'esprit, essayèrent d(5 restaurer l'Economie des anciens. A mesure que les différentes nations de l'Europe étaient touchées de l'esprit moderne, elles apportaient Iciu' coiilrihulioii à des éludes (|ui intéressaient si fort — on le (.-omiirenait de mieux en mieux — b^ boiilienr j)nblic et la grandeur des princes. l*re.s(pi(> en mèmi^ leiiip'^ l'Italie,
rAnglclerre et la France entraient en scène. Enfin, en 1615, parut un ouvrage qui osait reconnaître par son titre la légiiimité de la poursuite de la richesse et la haute importance des fonctions économiques dans la vie des États ; de domestique qu'elle avait été et non sans crainte de dépasser les hornes, l'Économie devint politique et se proposa ouvertement pour but l'extension indéfinie de la richesse publique. Ce trait d'audace est d'un Français, Antoine de Monlch rélien.
A partir de ce moment, l'Économie politique poursuivit son but en toute indépendance, sans se soucier de la théologie ni même toujours de la morale.
Elle se tourna d'abord vers les princes et leur enseigna les moyens de fabriquer le plus de richesse possible pour lutter contre les monceaux d'or que l'Espagne avait rapportés d'Amérique. Fabriquer de l'or est difficile ; mais on peut fabriquer des produits qui sont achetés à prix d'or par l'étranger, et de plus on peut confectionner des lois et . des règlements qui empêchent l'étranger de soulirer à la nation, et par suite au prince, le précieux métal. Ainsi s'installent des théories qui constituent TÉconomie réîclementaire ou mercantile; nous en
verrons le dernier mot dans le système de Law qui demanda au prince et obtint la permission de fabriquer de la richesse ou de faire de l'or avec du papier.
Jusque-là, dans son désir d'enrichir les souverains, la nouvelle science avait eu un médiocre souci des soufîVances du peuple. Au début du dix-huitième siècle, au déclin d'un grand règne où le roi de France avait été prodigue de l'argent de ses sujets et fait mourir beaucoup de misérables par le fer et par la faim, une première protestation s'éleva. Boisg^uilbert et Yauban osèrent se plaindre du poids énorme des impôts et de la manière dont ils étaient répartis et prélevés. Puis de savants hommes, en Angleterre et en France, persuadés (\\Ui la richesse est moins un produit artiiiciel de riiommo qu'un produit du sol et comme un (l(jn de la nîiture, réchimèreut pour l'agriculture la faculté de se développer sans entraves et s'efforcèrent de démontrer que si kl richesse, fruit (h- la terre, était laissée à son cours s})<)ntané, si le commerce redevenait libre comme l'agricullure, la prospérité fleurirait partout avec la justice. Mais ni Yauban ni les Économistes, tel est le nom que prirent h's réformateurs, ne songeaient à se passer du pouvoir royal; c'est sur h.^ roi qu'ils comptaient
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pour mainlenir le droit et assurer le bonheur de tous, car lui seul pouvait à leurs yeux ramener l'ùge d'or, en faisant respecter le libre jeu des lois naturelles. Telle fut la seconde phase de l'Économie politique moderne, transition ménagée entre le système des nationalités fermées, et le système cosmopolite qui devait marquer la fin du dix-huitième siècle.
C'est alors qu'un Anglais, Adam Smith, sans croire au roloiir possible de l'âge d'or et sans se faire d'illusion sur le pouvoir des rois pour hâter ce lelour, convaincu cependant, lui aussi, qu'il y a des lois providentielles qui assurent l'harmonie des intérêts et l'équilibre social partout où le jeu dos forces économiques se fait librement, montia que la richesse dérive, non plus des décrets des princes, ni des seules productions de la terre, mais du travail de l'homme appliqué à la matière utilisable quelle qu'elle soit, et du libre échange des utilités ainsi obtenues. Il supposa donc toute barrière aplanie entre les peuples et laissa entrevoir l'avènement d'une société économique universelle où tous les individus civilisés, tous les hommes dignes de ce nom, travaillant à Tenvi et se communiquant sans entraves les produits de leur travail, préluderaient, par la prospérité matérielle, àcet ordre
moral que les économistes français, ses prédécesseurs, avaient placé aux. origines de l'humanité. L'œuvre d'Adam Smith marquera pour nous la troisième phase de l'Economie politique moderne et signalera la constitution de la science des richesses sur un fondement rationnel, en même temps que la naissance de l'art correspondant.
L'ère de travail pacifi{[UL' et de prospérité annoncée pour l'Europe par les philosophes du dix-huitième siècle, comme par Adam Smith, fut loin de s'ouvrir à la lin de ce siècle. La Révolution française donna le signal d'une série de guerres européennes. Et, d'iuitrc part, le monde économique, au lieu des harmonies annoncées entre les individus de toutes les classes, offrait le spectacle de trouhlcs profonds. Les travailleurs étaient hrovés par It» mécanisme des lois industrielles et commerciales où l'optimisme (rA(kim Smilh voyait autant d'intentions providenlifdles. Le progrès so faisait an prolil d'im pdit nombre de privilégiés et au d(''lrimt'nt di' la classe ouvrière revenue, en Anglcicrrc suilout. à un nouveau scivage, L'éc(dt' de Manchester, issue île Smith, en poussant ius(ju'au bout le système de la Hhre concurrence, n'en lit (jue mieux ressortir les cons('(juences douloureuses, et ses
efforts pour le perfectionner en hâtèrent la dissolution.
On avait pu croire que, du moins de nation à nation, la doctrine du laissez faire et du laissez passer abolirait les rivalités et les luttes. De ce côté, l'influence d'Adam Smith s'est fait sentir plus tard et a duré plus longtemps. Mais, là encore les animosités se sont réveillées et la lutte entre l'Amérique et l'Europe, en Europe, entre un Etat et un autre, s'est manifestée avec une telle intensité qu'elle semble n'être qu'un succédané de la guerre proprement dite, et qu'un prince ennemi de la France a pu dire qu'après l'avoir vaincue sur le champ de bataille, il ne restait plus à son adversaire qu'à l'écraser sur le terrain du commerce et de l'industrie. On se croirait revenu au temps de Louis XIV et de François I'''".
Les lois naturelles ne sont donc pas, comme le croyait Smith, une garantie d'accord entre les citoyens d'une même nation et entre les diverses nations. La liberté déchaîne la concurrence et donne le signal de la lutte universelle. L'activité économique, livrée à elle-même, aboutit à la contradiction et au désordre. Il faut qu'elle emprunte à quelque doctrine supérieure la solution de ces conflits. Les efforts tentés en
ce siècle pour oljtenir cette solution occupent la quatrième période de l'Economie politique moderne.
La doctrine à laquelle on s'est adressé est la science sociale ; c'est-à-dire qu'on a de toutes parts senti que la fonction économique n'étant que l'une des fonctions du corps social, c'était dans la nature du corps social et dans les règles qui président à la direction des activités sociales en général que devait se trouver l'explication des contradictions économiques d'une part et la règle des diverses activités économiques de l'autre.
Or la science sociale est elle-même l'objet d'un débat qui n'est pas près de cesser. Les uns voient dans chaque société la simple rencontre des individualités qui la composent; l'individu, la })ersonnc morale est le point de départ et le terme de toutes les relations politiques, parlant économiques; elle y entre volontairement et les règle à son gré. Les autres croient au contraire que la société est un organisme, un être vivant où les individus jouent le rôle de la cellule dans l'organisme et sont par conséquent, dans la sphère des droits comme dans celle des intérêts, subordonnés et nécessairement sacrifiés au tout.
ii HISTOIRK DES DOCTRINES ÉCONOMIQUES.
De mémo, riiulividiialisme et. le socialisme économiques se sont présentés d'abord sous une forme absolue qui en ont fait plutôt de nouveaux agents de dissolution que des moyens d'organisation et des auxiliaires de la paix. Ils aboutissent sous cette forme aux mémos conséquences. L'association libre des individus sans distinction de nationalités conduit au groupement dos ouvriers et des patrons sur toute la surface de l'Europe et met en ligne pour la bataille dos intérêts dos forces de plus en plus considérables et de plus on plus ardentes à la lutte. Les socialistes évoquent deux immenses fantômes, le capital et le travail, les entrecboquent dans leurs écrits et poussent à leur suite les foules en grève et les armées régulières à des conflits insensés. L'individualisme et le socialisme radicaux travaillent de concert à effacer l'idée de patrie et à la remplacer le premier par l'idée d'une république universelle, le second par l'idée d'une fédération universel le dos groupes ouvriers : rêves irréalisables el d'ailleurs inféconds au point de vue économique, car l'un et l'autre sont des plans de renversement et no peuvent passer qu'aux yeux dos naïfs pour des projets d'organisation. L'une et l'autre doctrine semblent aggraver plutôt qu'atténuer cet état de confusion, ce pêle-mêle écono-
mique où le co.sniopolilismc d'Adam Smith et de ses successeurs ont jelé l'Europe.
Reste à se demander si la science sociale envisag-ée comme le couronnement des sciences biologiques ne nous fournit pas, par ce qu'elle nous aj)prend des lois de tout groupement naturel, un tY[)e de solidarité organique entre les éléments des êtres vivants quels qu'ils soient et l'unité qui les embrasse, comme aussi entre les différents organes ou fondions ; en d'autres termes, si l'individu et l'Etat, le travail et l'entreprise, au lieu d'«itre en rapport inverse ne sont pas en rapport direct l'un avec l'aul rc; en d'aulres termes encore, si l'indépendance des parties et leur concours, loin de s'opposer, ne se supposent pas réciproquement dans un organisme normal.
On verra qui; le socialisme est ca[»al)le de formes organiqui's. qui préconisent comme règle d'aelion pour l'individu l'intérêt des nations d'abord, puis graduellement l'intérêt des groujx'S de iialioiis (pii l'oiil lirxc à la liilli' pdur l'cxistence IfS unes axcc les aiilrrs et s'associrul pour conccmi'ir à un but coniniun. — L'indi\ idualisme n'a pas encore porté tous ses fiuils, mais il est susceptible aussi de légitimer la politique et l'économie nationales, sans inlcrdiic aux esprits généreux l'espoir de les voir s'élargir à leur tour : la
nation n'est-elle pas en effet la plus naturelle des associations volontaires et la plus efficace pour rapaisemenl des conflils entre concitoyens, et les Etats ne peuvent-ils former des ensembles plus vastes où les parties trouvent dans leur accession volontaire des conditions d'existence plus favorables ?
Ainsi, de part et d'autre, il y a place pour des doctrines économiques sagement subordonnées à des intérêts supérieurs : l'amour de la patrie et de riiumanité ouvrent au-dessus des haines de classe et de nation un horizon pacitique aux hommes de bonne volonté qui s'inspirent des enseignements de la science sociale. Individualistes et socialistes peuvent accepter simultanément ce principe que l'Europe ne s'organisera que sur la base historique des nationahtés qui la composent, c'est-à-dire qu'elle ne formera un tout que par l'accession des États à quelque union, économique d'abord, politique ensuite, dont les premiers linéaments s'aperçoivent à peine. 11 est possible que cette organisation, dont à notre sens l'existence de nations distinctes est la condition première, ne doive se faire qu'au prix de déchirements et de froissements douloureux, mais elle est la seule perspective acceptable puisque, à côté d'elle, les doctrines absolues ne nous offrent que
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la destruction pour aujourd'hui et le chaos pour demain. Tels sont les graves problèmes qui sont au fond des discussions économiques du dixneuvième siècle et qu'on sera amené à se poser en lisant les dernières pages de cette histoire.