LKS PRÉDÉCESSEURS DES PHYSIOCRATES
l'année 172o', qu'il est écrit par un financier très expert, quelque peu philosophe, fort au courant de la littérature économique anglaise^ ayant vécu à Londres, mais connaissant la France, que par conséquent rien ne s'oppose à ce qu'il soit de Cantillon. Ajoutons que le style a quelque chose de raide et de sec, qui semble provenir de ce que l'auteur s'exprime dans une langue étrangère apprise tardivement : un traducteur français aurait des tournures plus libres et des locutions plus voisines de la langue parlée.
De Cantillon n'a pas écrit d'autre ouvrage. VAnahjsis' of Trade, publié à Londres en 1759, est une traduction impure, à la fois mutilée et surchargée, de VFssai sur la nature du commerce et les Délices du Brabant sont une entreprise de librairie dont l'attribution à notre auteur est toute de fantaisie. La question du Supplément est j)lus (•niilr(Jvorsal)Ie. Comme Petty, de Cantillon appuie la plupart de ses aftirmations sur des statistiques, et il renvoie fréquemment à des tableaux ou à des calculs qu'il aurait donnés dans un Supplément annexé à VFssai. Ce supplément n'a jamais été publié. Fréron assure t\no des c<inlomi)orains l'ont vu en manuscrit : nous doutons qu'il ait
1. 11 appartient, par son titre et la nature des questions traitées, à un type d'ouvrapes parfaitement reconnaissahle pour (pii a étu- (liti l'histoire de l'économie politiciue : c'est celui des cmitemporains de Lavv, Melon, Dutot, etc. .Mais par ses solutions, il r-tait encore nouveau eu l"."),").
2. Il cite Locke, Petty et Davenant, le premier, plusieurs fois.
Ddctr. kcomom. j^j^
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jamais été complètement rédigé. Il est à remarquer, en effet, que Fauteur y renvoie souvent dans le premier tiers de son ouvrage, puis que, dans les deux autres parties, il n'en est plus question.
V Essai est un ouvrage important qui signale, d'après Jevons, le commencement de TÉconomie politique comme science. Il forme le trait d'union entre l'économie anglaise du dix-septième siècle et l'école française du dix-huitième. On vient devoir ce qu'en pensait Turgot. Quesnay lui fait de larges emprunts et reconnaît expressément ce qu'il lui doit dans V Encyclopédie (article Grains). Condillacle cite et l'imite ouvertement. Adam Smith s'y réfère, quoique sans exactitude (livre I, chap. Viii). Il a encore de nos jours par son originalité, par sa profondeur simple, une valeur propre. Cherchons à la dégager.
Le trait distinctif de cette synthèse, c'est qu'elle n'implique aucun postulat métaphysique. 11 n'y est aucunement question de droit naturel. Elle repose sur une sorte d'histoire a priori de l'humanité, et sur l'enchainement nécessaire des faits économiques.
Les trois parties de l'ouvrage traitent : 1° de la richesse ou de la production; 2° de l'échange ; 3° du commerce international.
11 débute ainsi : « La terre est la source ou la matière d'où l'on tire la richesse ; le travail de l'homme est la forme qui la produit : et la richesse en elle-même n'est autre chose que la nourriture, les
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commodités et les agréments de la vie. »> Ainsi, à côté du travail, de Cantillon admet comme source de la richesse, la terre : c'est même à la terre, comme nous allons le voir, qu'il assigne le principal ntle dans la production de la richesse.
Quelle que soit son origine, que la distribution de la terre ait été réglée par un conquérant ou laissée aux hasards de la lutte entre les premiers occupants, la propriété est toujours individuelle et inégale, et il n'y eut aucun moment où les terres aient été en commun. C'est cette propriété qui est la cause des groupements humains et fonde la société.
Les propriétaires du sol en délèguent la culture sous certaines conditions à des gens qui le cultivent. Ceux-ci doivent résider tout près des champs : d'où les villages. Les villages comprendront, outre les cultivateurs, les artisans indispensables. Leur grandeur dépendra de la qualité des terres cultivées aux alentours et du nombre de propriétaires qui viendront y résider.
Certains d'entre eux sont le siège de marchés établis par le seigneur; ils deviennent des bourgs. Le nombre des artisans et des marchands s'y multiplie ; on y vient acheter de plusieurs lieues à la ronde les objets qui ne se trouvent pas dans les villages, les aliments, les semences. Là, par la comparaison des prix, s'établit un cours moyen. L'importance du bourg est proportionnée à celle des villages qui sont de son
ressort, soit par rapport à leur produit , soit par rapi)ort à leur populatiou.
Les propriétaires qui out plusieurs grandes terres se réunissent loin de leurs champs dans une agglomération qu'on appelle une ville, où leur présence multiplie les artisans de toute espèce. Les villes capitales s'accroissent de la multitude d'employés et de magistrats nécessaires au gouvernement, mais elles sont de plus la résidence des plus grands propriétaires, et par suite, des artisans les plus habiles, en sorte qu'on peut poser cette loi générale « que la grandeur d'une ville est naturellement proportionnée au nombre des propriétaires des terres qui y résident, ou plutôt au produit des terres qui leur appartiennent ».
Après la propriété, de Cantillon examine le travail. Il établit qu'un artisan doit être payé plus cher quun cultivateur, parce que son apprentissage est plus long et comporte des risques. <( Le travail des artisans sera nécessairement cher, dit-il, à proportion du temps qu'on perd à l'apprendre et de la dépense et du risque qu'il faut pour s'y perfectionner. » Il sera plus cher encore s'il exige des habiletés exceptionnelles et s'il fait courir des dangers à ceux qui l'exercent. Et de même que la difterence des salaires payés aux diverses professions s'établit d'elle-même par le cours naturel des choses, on peut voir que le nombre des artisans se proportionne de lui-même au besoin qu'on en a ;
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une plus grande somme de travail disponible suscite des ouvriers, et au contraire, le manque de travail les fait refluer dans les champs ou vers d'autres industries I)lus rémunératrices.
Ces principes étant posés au sujet de la propriété terrienne et du travail, il est facile d'évaluer le prix de ce que chaque chose coûtera. « Le pi^ix ou la valeur inirinsi'rjue d'une chose est la mesure de la quantité de terre et du travail qui entre dans sa production, eu égard à la bonté ou produit de la terre, et à la qualité du travail. » De Cantillon n'élucide pas le premier terme de cette définition, — la quantité de terre — il montre seulement à propos du second que, le prix de certains objets nécessitant plus de travail, une livre de lin par exemple exigeant le travail de quatorze personnes pendant une année pour être transformée en dentelle fine de Bruxelles, le prix de ces objets doit être i)roportionnellemont plus élevé. Mais en fin de compte, ([uc représentent ces frais de production, si ce n'est lalimentation et l'entretien des ouvriers pendant un temps donné? Et cette alimentation et cet entretien, avec quelle matière y est-il pourvu, si ce n'est avec le produit d'une quantité de terre correspondante? Celle quantité varie avec les besoins des artisans, la ([unlilé de la terre et le mode de culture (par exemple lalimenlation d'une peuplade de chasseurs exige une surface de terre beaucoup plus grande que celle d'une peui»la(le de pasleurs ou de colons) ; mais diins lous
les cas ce rapport existe. Il y a donc lieu de chercher le rapport do la valeur de la terre à la valeur du travail, ce que l'auteur appelle le pair, et ce rapport est suivant lui au minimum du simple au double, la nourriture d'une famille coûtant toujours plus que ne produit le travail de son chef. Ce rapport s'exprime dans le troc par la monnaie ou l'argent: « elle est la mesure la plus certaine pour juger du prix de la terre et du travail », c'est-à-dire du plus ou moins de produit de terre qu'on attribue en chaque pays à ceux qui travaillent'.
<( Quoi qu'il en soit, qu'on examine les moyens dont un habitant subsiste, on trouvera toujours en remontant à leur source qu'ils sortent du fond du propriétaire, soitdansles deux tiers duproduit qui sontattribués au fermier, soit dans le tiers qui reste au propriétaire. » « Il n'y a que le prince et le propriétaire des terres qui vivent dans l'indépendance, tous les autres ordres et tous les habitants sont à gages ou sont entrepreneurs. »
Ils sont toujours rétribués par les propriétaires du sol, les uns à gages certains, les autres à gages incertains. Ce sont ces mêmes propriétaires, qui par
1. De Cantillon déclare qu'il a puisé cette idée fondamentale dans un petit mcuniscrit de Petty rédigé en 1685. Ce que de Cantillon doit à Petty, on ne iiourrait le savoir exactement que si ce « petit manuscrit » avait été publié. Mais nous sommes assez disposé à croire que, comme il est dit au même endroit, Petty avait semé là quelques idées originales sans les développer et sans les coordonner.
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« leurs humeurs, leurs modes et leurs façons de vivre, déterminent les usages auxquels on emploie les terres dans les États ». Ils le font directement pour celles dont Texploitation est sous leurs ordres; ils le font indirectement pour celles ([u'ils ont confiées à des fermiers et même pour celles qui ne leur appartiennent pas, parce qu'ils sont les acheteurs prépondérants sur tous les marchés et qu'en vertu lie la lui de FolIVe et de la demande, le^ produits les plus tleniaiidés sont ceux dont la culture est le i)lus avantageuse et ne peut manquer de se généraliser aux dépens de celle des produits passés de mode. D'ailleurs, on imite toujours les grands (p. 122) ; de Cantillon est, avec Berkeley, l'un des premiers qui aient attribué à la mode et à l'imitation le rôle qui leur appartient dans les phénomènes économiques. Jouissant de cet empire sur les emplois (ju'on fait de la terre, les grands propriétaires sont les arbitres de la multiplication et du décroissement des I)euples dans un Ëtat, parce que, selon que la terre est employée à la culture des céréales, à l'élevage ou à l'entretien des porcs par exemple, elle nourrit plus ou moins d'habitants. Par une culture intensive, (ju peut arriver à nourrir une multitude d'habitants sur un sol restreint ; mais tout cela dépend évidemment de la voliiiilc des i)ni|»riétaires de ce so\. Par lesalaire (Qu'ils alli'ilxn'ut il leurs ciniiloyt'S, leur intlueuco s'exi'rco sur le ii(iiul)i-c iiKMiic (les mariages, h (Jii(> les prii[)riétaircs de terres aident a eiilrelenir les uiéna:;es, il no
faut qu'une génération pour porter la multiplication des hommes aussi loin que les produits des terres peuvent fournir des moyens de subsister. »
Cependant de Cantillon ne méconnaît pas d'autres causes qui peuvent déterminer l'accroissement ou la diminution de la population. Il cite en première ligne le genre de vie des habitants qui peuvent se contenter de dépenser le produit d'un arpent et demi ou vouloir dépenser le produit de cinq ou six arpents. Il faut tenir compte encore, dit-il, de la nature des terres. Les calculs présentés par Petty sur la multiplication géométrique des hommes sont imaginaires. « Les hommes se multiplient comme des souris dans une grange, » mais seulement « s'ils ont moyen de subsister sans limitation »,
Telle étant dans la production de la richesse la part de la terre et de ses détenteurs, que reste-t-il au travail? Le travail de vingt-cinq hommes adultes suflit à en entretenir c'est-à-dire à en nourrir, à en vêtir et à en loger sans aucun luxe cent autres également adultes. Le surplus du travail n'ajoute rien à la quantité des choses nécessaires à la subsistance et à l'entretien des hommes, mais il donne un surcroît d'attrait à la nourriture, à la boisson et à l'usage de toutes choses. On a l'habitude de considérer les États où ce surplus de travail est considérable comme plus riches que les autres. C'est là une simple apparence, si l'on envisage l'État en lui-même ; mais dès qu'on le considère dans
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ses raj)ports avec l'étranger, on voit que le produit de ses manufactures pourra lui servira tirer de l'étranger par le commerce une grande quantité d'or et d'argent, lui permettre d'augmenter son corps de réserve de numéraire et d'objets de consommation, ce qui est la mesure de la grandeur des États. Le numéraire représente la possibilité pour les citoyens de cet État de se procurer le produit d'une surface considérable de terre à l'étranger. Par là le travail sert à l'acquisition dune valeur réelle, d'une richesse solide, et parait même l'engendrer. La valeur de l'argent monnayé n'est pas arbitraire ; elle représente la subsistance des ouvriers employés à son extraction et à son aftinage : et à son tour « la monnaie ou la mesure commune des valeurs correspond réellement et intrinsèquement en prix de terre et de travail aux choses qu'on en donne en troc ->.
Tout cela se fait en vertu du cnnsrnh'uu'ut ou de l'opinion des hommes. Mais Locke qui a vu le rôle de l'opinion n'a pas pris soin de remarquer qu'elle est elle-même le plus souvent irréfléchie et soumise à des lois naturelles, .\insi la production, de même que la , circulation et le troc des denrées et des marchandises se conduisent par des entrepreneurs, qui portent au hasard leurs capitaux, tantiH sur une industrie, tanlTit sur une autre, lanlcM sur un genre de commerce, tantôt sur un autre et ne sont avertis de l'opportunité de leurs outreprises que par les résultats obtenus.
Ceux qui ont produit ou transporté sur le marché une denrée dont on ne veut point, ou bien ont produit ou transporté une plus grande quantité de cette denrée qu"()n ne jugera à propos d'en consommer, vendent à perte ou ne vendent pas, et font banqueroute. C'est le succès ou la ruine qui détermine les uns ou les autres à persévérer dans leurs entreprises ou à y renoncer. Quand de même il y a trop d'artisans d'une certaine sorte, la misère supprime ceux qui sont en excès, ou les force, soit à changer de profession, soit à émigrer. Les gouvernements ne sauraient intervenir efficacement dans cette distribution du travail.
Dans la seconde partie, l'auteur étudie l'échange et la circulation du numéraire. Il explique d'abord avec l)lus de précision que nul ne l'avait fait avant lui la loi des marchés, qu'il emprunte, de son propre aveu, à Locke, à savoir : que la valeur de toutes choses est proportionnée à leur abondance et à leur rareté et à l'abondance ou à la rareté de l'argent contre lequel on les échange. « Celte proportion se règle par Y altercation. Le boucher soutient son prix sur le nombre d'acheteurs qu'il voit; les acheteurs, de leur côté, offrent moins selon qu'ils croient que le boucher aura moins de débit ; le prix réglé par quelques-uns est ordinairement suivi par les autres. Les uns sont plus habiles à faire valoir leur marchandise, les autres plus adroits à la discréditer. Quoique cette méthode de fixer les prix des choses au marché n'ait aucun fondement
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juste ou géométrique, puisrjuelle dépend souvent de lempressement ou de la lacilité d'un petit nombre d'acheteurs ou de vendeurs, cependant il nv a pas il'apparence qu'on puisse y parvenir par aucune autre voie plus convenable. Il est c(mstant que la quantité des denrées ou des marchandises mises en vente, proportionnée à la demande ou à la quantité des acheteurs, est la base sur iaciuelle on iixe ou sur laquelle on croit toujours fixer les prix actuels des marelles, et qu'en général ces prix ne s'écartent pas l)eaucoup de la valeur intrinsèque. » Celle-ci, on l'a vu, est proportionnée à la ([uantité de terre et de travail nécessaires à la production de l'objet échangé. Le premier aussi, il a cherché à embrasser le phénomène de la circulation sous des vues générales. « C'est une idée commune en Angleterre qu'un fermier doit faire trois rentes : la rente principale et véritable (juil paye au propriétaire et qu'on suppose égale en valeur au produit du tiers de la ferme; une seconde rente pour son entretien et celui des hommes et des chevaux dont il se sert pour cultiNcr la ferme, et enfin une troisième rente qui doit lui demeurer pour faire l)rofiter son entreprise. » Or, ces trois rentes doivent être considérées comme « les principales sources ou, pour ainsi dire, le premier mobile de la circulalio)i dans l'Étal ». Si, en elfel, la moitié environ du produit de la terre est consommée à la campagne, ou imuu'diatemenl, ou après des échanges eu nature, l'autre moitié
est vendue aux « entrepreneurs » des villes, comme les bouchers, les boulangers, les brasseurs, etc., pour de grosses sommes ; puis, ces grosses sommes sont dépensées en partie par les fermiers, en partie par les propriétaires et distribuées en menues parcelles aux artisans de toutes sortes, jusqu'à ce qu'elles se reforment peu à peu entre les mains des gros entrepreneurs pour être, par eux, encore une fois payées aux fermiers. La circulation du numéraire est donc comme un réseau de canaux, volumineux d'abord, puis de plus en plus ténus, puis de nouveau plus gros et plus larges, qui partent des cultivateurs et aboutissent à eux après avoir traversé l'infini détail des opérations commerciales et industrielles.
Mais il n'est pas nécessaire que l'argent en circulation dans un État soit égal à cette moitié du produit des terres qui entre dans les échanges; « pour juger de la quantité de l'argent qui circule, il faut toujours considérer la vitesse de sa circulation. » Plus cette vitesse est grande, moins est grande la quantité de numéraire qui circule. Il s'ensuit que l'argent qui circule dans les États de l'Europe est égal au neuvième du produit des terres, soit au tiers seulement de toutes les rentes annuelles des propriétaires.
Plusieurs causes peuvent retarder la vitesse de la circulation et rendre nécessaire une plus grande quantité d'argent circulant simultanément : d'abord le commerce avec l'étranger où les paiements se font par
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inlermédiaires ; puis le passage de l'argent entre les mains des artisans et hommes de peine qui achètent au comptant avec de la menue uKmnaie et ne sauraient se contenter de billets, et enfin les économies réalisées ou les réserves faites par précaution contre les cas imprévus, les dépôts des biens des mineurs. Le crédit, la confiance' réciproque accélèrent au contraire la circulation et réduisent jusqu'à la proportion qu'on vient d'indiquer la quantité de numéraire circulant. L'argent se distribue dans les diverses parties du royaume dune manière inégale. Il y en a beaucoup moins dans les campagnes que dans les villes et dans les provinces éloignées que près de la capitale ; c'est ce qui fait que la cherté est beaucoup plus grande dans les villes que dans les campagnes et dans les provinces lointaines qu'aux environs de Londres ou de Paris.
Qu'arrive-t-il dans le cas où la quantité absolue d'or et d'argent circulant dans un État vient à augmenter? Cette augmentation peut provenir de deux causes : ou bien elle résulte, comme cela s'est produit en Espagne, de la découverte de mines ou bien d'un accroissement des manufactures dont les produits vendus à l'étranger font entrer dans l'État par une balance favorable un surcroît d'espèces monnayées. Dans les deux cas, la consommation augmente, le prix de toutes choses s'élève ; mais les propriétaires, dont les revenus restent les mêmes, sont obligt's de restreindre leurs
achats et donnent moins à travailler ; des ouvriers et des gens à gages sont forcés d'émigrer ; la population diminue ; on est contraint de s'adresser à l'étranger pour les objets manufacturés dont le prix est devenu exorbitant ; les manufactures nationales sont ruinées par cette concurrence et tout l'or et l'argent s'en vont au dehors ; la balance du commerce redevient défavorable. Ces phénomènes sont retardés chez les nations maritimes par l'activité du commerce et de l'industrie des transports ; mais ils doivent s'y produire aussi tôt ou tard. Un État, parvenu au plus haut point de richesse, retombe ainsi en peu de temps dans la pauvreté par le cours ordinaire des choses.
De Cantilhui estime que pour peu qu'un État « ait du fonds », c'est-à-dire dispose d'une certaine superficie de terres à cultiver, un ministre intelligent peut toujours lui rendre pendant un temps une balance favorable et donner ainsi le signal de l'un de ces ricorsi économiques. Les emprunts paraissent y contribuer ; mais c'est un moyen dangereux. Le plus sûr est de multiplier les manufactures. Après cela les phases successives indiquées plus haut suivront leur cours. Par cette confiance dans l'efficacité de l'action gouvernementale et par l'importance qu'il accorde à la balance de commerce, de Cantillon appartient encore en partie au groupe mercantile ; son ouvrage présente un type intermédiaire entre les doctrines de Law et celles de Josias Tucker et de Gournay.
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Celle seconde i:)arlie se lerinine par un chapitre intéressant sur le prêt à intérêt pour lequel de Canlillon réclame la liberté ; il montre que le taux du prêt est régi comme tous les phénomènes économiques par des lois ; la loi de l'offre cl de la demande est la principale. Puis u Tintérét est UjuJDurs le plus fort à proportion des plus grands risques ». La grande dépense des seigneurs et du prince contribue à le maintenir à un taux élevé, en suscitant des entreprises nombreuses dont les chefs se disputent les capitaux disponibles. La guerre a le même effet. De Canlillon reconnaît que le gouvernement na qu'à constater les variations du marché et que son intervention en pareille matière serait inutile.
La troisième partie traite du commerce \i\U-vnational. De Canlillon paraît dabord se refuser à toute solution systématique : « C'est, dit-il, en examinant les effets de chaque branche de commerce en particulier qu'on peut régler utilement le commerce avec les étrangers : on ne saurait le connaître distinctement par des raisonnements généraux. » Mais le critéiiuiu de l'auteur est toujours la balance du commerce, et bien qu'il préconise les relations internationales, (juil recommande aux I^tats de multiplier leurs navires et leurs entreprises de niauière ii l'aiic le plus grand nond)re d'affaires avec l'etrangef sans ilevenir ses tril)ulaires, somme toute, il i-u revient toujours au vieil adage : ventlre des objets niauul'aeturés et n'eu
pas acheter ; acheter des matières premières et n'en pas vendre. Seulement, et voici ce qui lui est propre, il exprime toujours dans ses supputations le prix des choses en produit de terre ; la terre est pour lui la source et la mesure de toute richesse.
Les derniers sujets abordés sont le change, la variation du prix des métaux, le taux des monnaies, la banque. De Cantillon reconnaît les avantages des banques comme organes accélérateurs de la circulation ; mais il marque quelque défiance à l'égard des banques d'État. Il étudie avec sa conscience et sa pénétration ordinaires cette difficile question du crédit sous ses formes les plus complexes. On ne peut lire ces chapitres pleins de faits et d'idées, mêlés de résumés historiques très substantiels, sans admirer à quel point l'auteur est animé de l'esprit scientifique, comme il a su envisager ces questions dans leur généralité et objectivement, à quel point il est exempt de passion et d'emphase. Nos Physiocrates sont-ils en progrès sur de Cantillon? on en peut douter. La date à laquelle ce livre fut rédigé (avant 1733) et les relations de son auteur avec Law le placeraient plutôt dans le groupe des ouvrages inspirés par le système mercantile sous sa seconde forme ; mais les idées fondamentales de l'ouvrage : que le mouvement iiconomique est dominé par la production agricole et (]ue l'ordre économique s'établit spontanément par la lutte des intérêts, en font plutôt le prototype des
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écrits de toute l'École française, bien que le mouvement ait commencé avant sa publication* (IToo). En réalité, il y eut là comme dans toutes les grandes transformations philosophiques et scientifiques une convergence spontanée vers une même direction, d'esprits qui n'étaient pas en rapport immédiat les uns avec les autres et relevaient d'influences diverses. Celle de Pelty paraît avoir été la plus importante de celles qui se sont exercées sur de Cantillon. Mais il est surtout l'interprète d'un ensemble d'idées qui avaient cours en Angleterre à cette époque et qui étaient nées du spectacle et de la pratique d'une activité économique supérieure à tout ce qu'on avait vu jusque-là ^
Avec JosiasTucker( 171 1-1799), l'économie anglaise s'ouvre définitivement aux idées libérales. C'était un ecclésiastique bien rente, et sa vie ne présente aucun événement digne de remarque. Très curieux des choses économiques, il les étudie en patriote, mais aussi en philosophe, qui ne sépare pas les intérêts de l'humanité de ceux de son pays. 11 a correspondu avec Turgot; ces deux esprits devaient se mettre facilement à l'unisson.
rsuusav(jns vu que, dès l'origine et particulièrenu'nt
1. CeUe même année, Grimm (correspondance) déclarait que la liborlé sans bornes de tout commerce était un axiome, et Grimm fut hostile à l'école des Physioorates.
2. Nous nous sommes étendu sur l'ouvrage de Cantillon plus que ne l'eussent comporté les proportions de celui-ci, parc»' ipie V Essai sur la nature du commerce est peu connu et rare.
pendant le moyen âge, une des principales raisons qui créaient un sentiment contraire aux progrès de l'industrie et du commerce, c'est que ces formes supérieures de l'activité économique semblaient faire tort à la forme primitive, qui était surtout agricole. L'antagonisme s'était perpétué entre les deux ordres de producteurs et les deux classes de citoyens : agriculteurs et commerçants. Du temps de J. Tucker, en raison de l'essor pris récemment par le commerce, la lutte était devenue très vive entre les deux sortes d'intérêts, l'intérêt terrien (landed) et l'intérêt financier (money'd interest). Et l'opposition que la plus grande partie de la nation faisait à l'admission des protestants étrangers, expulsés de leur patrie, tenait à ce qu'on redoutait de les voir grossir l'armée des industriels et des spéculateurs. Dans un de ses premiers ouvrages, écrit à cette occasion et bientôt traduit par Turgot (17o4), Tucker invoque en faveur de leur admission des arguments qui ont une portée plus générale et tendent à rétablir l'équilibre entre les deux éléments de la production, la terre et le travail. En dépit des réclamations jalouses de l'agriculture, il préconise la liberté de l'industrie et du commerce, en même temps qu'il appelle de ses vœux l'extension des relations internationales. La population laborieuse, dit-il en substance, est la vraie richesse d'un État. « Le commerce de la Grande-Bretagne n'est-il plus susceptible d'accroissement? un plus grand nombre
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do mains, de nouveaux intéressés, des correspondances multipliées, l'industrie, l'économie, la sobriété devenues plus communes, n'augmenteraient-ils pas nos manufactures, notre commerce, notre navigation et nos richesses nationales? » « N'y a-t-il i)as une circulaliiju du travail comme une circulation de l'argent? La circulation de l'argent sans travail, n'estelle pas plus préjudiciable qu'utile à la société, comme la loterie et le jeu nous le prouvent d'une manière trop claire et trop funeste? Un État mal peuplé, est-il aussi favorable à la circuiatiou du travail ([u'uu État rempli d'habitants qui se donnent les uns aux autres un emploi réciproque'? Les monopoles, les privilèges exclusifs, les jurandes, ne sont-ils pas autant d'obstacles à la circulation du travail? Les besoins artificiels des hommes, habilement mis en teuvre et réglés i)ar de sages lois, ne sont-ils pas le grand ressort de la machine du commerce? » Et toujours questionnant-, il montre que si une branche de la manufacture nationale se trouvait surchargée, ce mal porterait avec lui son remède , parce que cette industrie serait inévitablement désertée comme impro-
1. Cliild avait ili-jà t'talili ([iio « le travail diiii liniiimt; ddiiiiu do louvrafje à un autre lionimo. »
2. D'où le titre donné ]iar Turjïol à I'ouvim^m' (jue nous analysons. Questio?is sur le coDimerce. Le titre ori^^inal est : u Itr/lf.rious SU)- l'opporlunitc d'une loi pour la 7Uituralisalion des protestants étrangers. Cette rédaction sous forme de questionnaire a été adoptée également par iJcrUfiey dans le ijicerist (le Queslionneui-', rédigé de 1735 à 1737.
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ductive. Il se rit des gens qui comptent sur l'État pour veiller à la répartition des travailleurs entre les diverses industries et pour écarter préalablement les bras qui risquent d'être inutiles. « Si ce manque d'emploi pour les naturels est une raison suffisante contre l'admission des étrangers, ne doit-elle pas autant nous porter à défendre qu'on fasse des enfants avant que ceux qui sont déjà nés soient pourvus d'un emploi? » Il faut donc avoir confiance dans le jeu des lois naturelles pour la meilleure répartition des bras disponibles.
L'essentiel est que ces bras soient nombreux. Le travail est la vraie richesse, l'argent n'en est que la mesure et le signe. La balance du travail emporte la balance du commerce : « S'il y a en France ou en Suède quarante mille personnes employées à des ouvrages pour l'Angleterre et dix mille seulement en Angleterre qui travaillent pour la France ou la Suède, à laquelle de ces nations la balance serat-elle avantageuse ? Ni le nombre des acres de terre, ni celui des maisons, ni la somme des capitaux, ni la quantité de marchandises ne nous permettent d'évaluer les richesses de l'Angleterre ; car tout cela tire sa valeur du nombre des habitants qui possèdent, emploient, achètent, vendent, voiturent et exportent toutes ces choses ou ce qu'elles produisent. »
La multiplication des habitants augmente le revenu
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du propriétaire des terres. En sorte que les deux intérêts du royaume, l'intérêt terrien et l'intérêt du commerce, rentrent l'un dans l'autre. « Si le commerce est encouragé, si le nombre des marchands et des manufacturiers augmente, si toutes les chaînes et les entraves qu'on a données au commerce sont un jour brisées, si la circulation devient par la plus vive et les débouchés plus assurés, où les profits qui en doivent résulter iront-ils enfin se rendre, si ce n'est dans la main du propriétaire des terres?» Le vrai critérium de l'intérêt d'une mesure proposée au Parlement ne peut donc être que celui-ci : augmente-t-il ou n'augmente-t-il pas le travail national?
Non content de montrer l'interdépendance des intérêts et des fonctions économiques diverses et les avantages de leur libre jeu, Tucker va plus loin et demande sur quoi repose au fond cette démarcatitin entre nationaux et étrangers. Celui-là est patriote qui est utile au royaume, et les étrangers qu'il s'agit d'admettre rendraient des services considérables en apportant aux Anglais leurs connaissances techni(iues et en leur enseignant des procédés nouveaux en toutes sortes de manufactures. Dans ses autres ouvrages, Tucker insiste sur l'interdépendance des intérêts des différentes nations, comme il le fait dans celui-ci sur rintcrdépendancedes intérêts dans une même nation ; il réclame une liaison économi([ue plus intime non
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seulement avec rirlande, mais avec la France et même avec la Tui-quie'.
Vincent de Gournay (1712-1739) n'a point laissé cVécrit original, il a seulement traduit et commenté ^ Culpeper et Child (1752). Mais il a eu sur l'esprit de Quesnay et sur celui de Turgot une action considéi-able. Il avait fait le commerce à Cadix, puis avait voyagé en Hollande et en Angleterre, s'était pénétré des idées de Jean de Witli et de Child, et avait surtout beaucoup appris au spectacle des grandes affaires et dans la conversation des premiers commerçants de lépoque. De retour en France, la considération qu'il s'était attirée le désigna pour le poste d'intendant du commerce. C'est en cette qualité qu'il visita la plupart des provinces, ayant comme compagnon pendant deux ans Turgot, son élève et son ami. A Rennes, il suscita la formation, en 17.d6, d'une société pour le perfectionnement de l'agriculture, du commerce et de l'indusdrie. En province, dans tous les grands centres industriels et commerciaux, à Paris, au sein du bureau roval du commerce et dans le milieu philosophique et
1. Voici les titres des ouvrages de J. Tucker : A bvief essay on the advantages and disadvantarjes vitch respectively atlejid France and G. britain vntfi reqard to trade, 1750. — Reflexions on the expediejicy of opening the trade to Turkey. — The éléments of commerce and theory of taxes, 1755. — The causes of the dearness of provisions assigned vnth effectuai rnet/iod ofreducing the price of them. En 1775, il soutint que l'Angleterre devait laisser les colonies d'Amérique se séparer d'elle librement.