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économique où allait se produire vers 17o3 cette heureuse « fermentation » dont parle Turgot, il se livra en faveur des idées libérales à une propagande active, à une véritable prédication. 11 fut vraiment l'initiateur du mouvement économique français. Ses idées étaient hautement cohérentes ; de là le nom de système qu'on donna à leur ensemble, et qui passa bientiH, avec un sens défavorable, aux doctrines économiques nées sous son inspiration. Ses théories diffèrent cependant de celles de Quesnay, en ce quelles sont beaucoup moins exclusives et attribuent, dit-on, dans la production de la richesse une importance égale au travail et aux produits du sol. Elles en diffèrent de plus, en ce qu'elles ne sont point mêlées de vues métaphysiques arbitraires. Nous ne pouvons mieux les faire connaître qu'en reproduisant l'analyse que Turgot en a donnée.

<( M. de Gournay. dit Turgot. avait fait et vu faire pendant vingt ans le plus grand commerce de l'univers, sans avoir eu occasion d'apprendre, autrement que par les livres, l'existence de toutes ces lois (restrictives) auxquelles il voyait attacher tant d'importance, et il ne croyait point alors qu'on le prendrait pour un novateur et un homme à systèmes^ lorsqu'il ne ferait que développer les principes que l'expérience lui avait enseignés et qu'il voyait universellement reconnus par les négociants les plus éclairés avec lesquels il vivait.

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Ces principes, qu'on qualifiait de sj/slème nouveau, ne lui paraissaient <{ue les maximes du plus simple bon sens. Tout ce prétendu système était appuyé sur cette maxime, qu'en général, l'homme connaît mieux son propre intérêt qu'un autre homme à qui cet intérêt est entièrement indifïerent.

De là M. de Gournay concluait que lorsque l'intérêt des particuliers est précisément le même que l'intérêt général, ce ({u'on peut faire de mieux est de laisser chaque homme libre de faire ce qu'il veut. Or, il trouvait impossible que dans le commerce abandonné à lui-même l'intérêt particulier ne concourût pas avec l'intérêt général.

Le commerce ne peut être relatif à l'intérêt général ou, ce qui est la même chose, l'État ne peut s'intéresser au commerce qu'à deux points de vue. Comme protecteur des particuliers qui le composent, il est intéressé à ce que personne ne puisse faire à un autre un tort considérable et dont celui-ci ne puisse se garantir. Comme formant un corps politique, obligé à se défendre contre les invasions extérieures, et à employer de grandes sommes dans les améliorations intérieures, il est intéressé à ce que la masse des richesses de l'État et des productions annuelles de la terre et de l'industrie soit la plus grande qu'il est possible...

Quant au premier objet, qui consiste à ce que les particuliers ne puissent se nuire les uns aux autres.

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il suflit évidemment que le gouvernement protège toujours la liberté naturelle ({ue Tacheteur a d'acheter et le vendeur de vendre. Car laclieteur étant toujours maître d'acheter ou de ne pas acheter, il est certain ([u'il choisira entre les vendeurs celui qui lui donnera au meilleur marché la marchandise qui lui convient le mieux. Il ne Test pas moins que chaque vendeur, ayant l'intérêt le plus ca})ital à mériter la préférence sur ses concurrents, vendra en général la meilleure marchandise et au plus bas prix qu'il pourra pour s'attirer (les pratiques. Il n'est donc pas vrai que le marchand ail intérêt de tromper, à moins qu'il n'ait un privilège i-\clusif.

Mais si le gouvernement limite le nombre des vendeurs par des privilèges exclusifs ou autrement, il est certain que le consommateur sera lésé et que le vendeur, assuré du débit, le forcera d'acheter chèrement (le mauvaises marchandises. Si, au contraire, c'est le nombre des acheteurs qui est diminué par l'exclusion (les étrangers ou de certaines personnes, alors le vendeur est lésé ; et si la lésion est portée à un point que le prix ne le dédommage pas avec avantage de ses frais et de ses risques, il cessera de produire la denrée en aussi grande abondance et la disette s'ensuivra.

La liberté générale d'acheter et de vendre est donc le seul moyen d'assurer, d'un côté, au vendeur, un prix capable d'encourager la production, de l'autre, au consommateur, la meilleun' niareliandise au i)lus bas

prix. Ce n'est pas que, dans des cas particuliers, il ne puisse y avoir un marchand fripon et un consommateur dupe...; mais vouloir que le gouvernement soit obligé d'empèclier qu'une pareille fraude n'arrive jamais, c'est vouloir l'obliger de fournir des bourrelets à tous les enfants qui pourraient tomber...

Quant au second objet du gouvernement, qui consiste à procurer à la nation la plus grande masse possible de richesses, n'est-il pas évident que l'État n'ayant de richesses réelles que les produits annuels de ses terres et de l'industrie de ses habitants, sa richesse sera la plus grande possible quand le produit de chaque arpent de terre et de l'industrie de chaque individu sera porté au plus haut point possible? Et que le propriétaire de chaque terre a plus d'intérêt que personne à en tirer le plus grand revenu possible? Que chaque individu a le même intérêt à gagner avec ses bras le plus d'argent qu'il peut ?

S'imaginer qu'il y a des denrées que l'État doit s'attacher à faire produire à la terre plutôt que d'autres; qu'il doit établir certaines manufactures plutôt que d'autres; et, en conséquence, prohiber certaines productions, en commander d'autres, interdire certains genres d'industrie dans la crainte de nuire à d'autres genres d'industrie ; prétendre soutenir les manufactures aux dépens de l'agriculture, en tenant de force le prix des vivres au-dessous de ce qu'il serait naturellement; établir certaines manufactures aux dépens du trésor

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public; accumuler sur elles les privilèges, les grâces, les exclusions de toute autre manufacture du même genre, dans la vue de procurer aux entrepreneurs un gain qu'on s'imagine que le débit de leurs ouvrages ne produirait pas naturellement, c'est se méprendre grossièrement sur les vrais avantages du commerce; c'est oublier que, nulle opéi-ation de commerce ne pouvant être que réciproque, vouloir tout vendre aux étrangers et ne rien acheter d'eux, est absurde...

Quant au troisième objet qui peut intéresser l'État à double titre, et comme protecteur des particuliers auxquels il doit faciliter les moyens de se procurer par le travail une subsistance aisée, et comme corps politique intéressé à prévenir les troubles intérieurs que la disette pourrait occasionner, cette matière a été si clairement développée dans divers ouvi-ages que je m'abstiens d'en parler ici.

11 suit de cette discussion que, sous tous les points de vue par lesquels le commerce peut intéresser l'État, l'intérêt particulier, abandonné à lui-même, produira toujours plus sûrement le bien général que les opérations du gouvernement, toujours fautives et nécessaii-emenl dirigées par une théorie vague el incertaine.

M. de Gournay en cnnchiait ([iif le seul but que dùl se proposer l'administration était : 1° de rendre à toutes les branches de commerce cette liberté précieuse que les préjugés des siècles d'ignorance, la

facilité du gouvernement à se prêter à des intérêts particuliers, le désir d'une perfection mal entendue, leur ont fait perdre ; 2° de faciliter le travail à tous les membres de l'État, afin d'exciter la plus grande concurrence dans la vente, d'où résulterait nécessairement la plus grande perfection dans la fabrication et le prix le plus avantageux à l'acheteur; 3° de donner en même temps à celui-ci le plus grand nombre de concurrents possibles, en ouvrant au vendeur tous les débouchés de sa denrée, seul moyen d'assurer au travail sa récompense et de perpétuer la production, qui n'a d'autre objet que cette récompense*. »

Ce « système » différait donc nettement de celui que Quesnay allait mettre au jour. Il reposait sur un seul principe : la clairvoyance des intérêts et, sans aucun mélange de la morale avec l'économie, il aboutissait à des conclusions pratiques sagement libérales. Supprimons par la pensée Quesnay et les Physiocrates: il n'en restera pas moins qu'en 1751, à Paris, une doctrine économique était enseignée, aussi cohérente que celle des maîtres anglais, et que le propagateur de cette doctrine était déjà investi des fonctions publiques les plus propres à la faire prévaloir.

Turgot. — C'est ce que confirment les premiers écrits de Turgot. Nous ne parlons pas de ses beaux discours prononcés en Sorbonne et qui eussent servi

1. OEuvres de Turgot, collection Guillaumin, vol. I, p. 270 et suivantes.

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de cadres à un riche développement des sciences historiques et sociales si la politique de l'absolu n'avait tout envahi. L'économie politique ne profita qu'indirectement de ces grandes vues. Nous faisons seulement allusion à deux œuvres de jeunesse : la lettre à l'abbé de Cicé, où Turgot combat victorieusement l'erreur fondamentale de l'école de Law, et l'opuscule au sujet du prêt à intérêt. Par ces deux ouvrages, surtout par le premier, Turgot frayait la voie aux doctrines nouvelles. Sa réfutation de la thèse de l'abbé Terrasson, dernière forteresse du mercantilisme : « que l'argent monnayé ne reçoit sa valeur que de l'empreinte », est un modèle d'argumentation. Et quant au second, on ne comprend pas, après l'avoir lu, que la légende désigne Bentham comme ayant le premier combattu les interdictions ecclésiastiques au sujet de l'intérêt de l'argent. Quand l'école des Physiocrates se forma, Turgot, bien que lié avec la l»lupart de ses membres et d'accord avec eux sur les principes, chercha à garder envers elle une attitude neutre; il ne manqua pas une occasion de reprochera ses affiliés leur « air de secte « et leur esprit de coterie; il fit tous ses efforts pour garder sa liberté d'opinion en présence de l'entraînement général. Pendant quelque temps, il put paraître fidèle à l'enseignement qu'il avait reçu avec Smith dans le cénacle où Quesnay reiulait ses oracles. Ce n'est (juc quel(|U('s années aiirès (l76Gl, (lu'il eut rdccasioii

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d'exposer rensemble de ses principes et qu'il laissa voir cerlaines tendances qui l'écartaient de ses maîtres.

Nous reviendrons à Turgol quand le moment sera venu.

Mirabeau (Victor, marquis de Mirabeau, surnommé l'Ami dt's hommes). Les ouvrages du marquis de Mirabeau confirment encore ce que nous avons dit de Gournay. Le Mémoire sur les États provinciaux, le premier et le plus substantiel de ses écrits économiques et politiques, parut sans nom d'auteur en 17o0. 11 y demandait l'établissement d'États particuliers dans toutes les provinces pour le vote et la répartition des impôts, sur le modèle de ce qu'on appelait les Pays d'Etats. Il y donnait un aperçu de la constitution des quatre grandes provinces qui avaient plus ou moins conservé leurs privilèges, le Languedoc, la Bretagne, la Bourgogne et la Provence, et s'attachait à démontrer la supériorité de ce mode d'administration sur le gouvernement absolu des intendants. Il n'était pas, à proprement parler, l'inventeur de ces idées, qu'il avait puisées dans les écrits de Fénelon, de Vauban, de Boisguilbert; mais il les rajeunissait en les reproduisant. A ce mémoire succéda l'ouvrage qui a fondé sa réputation et dont le titre s'est confondu avec son nom : VAmi des hommes ou Traité de la population (les trois premières parties) ; comme cet ouvrage fut publié en 1756 et que son

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auteur mit très probablement plus d'une année à le composer, il a été, sans aucun doute, rédigé avant l'apparition des premiers articles de Quesnay et ne doit rien à l'École. Or, nous y trouvons les principales des idées adoptées par les Physiocrates. Ce passage justement célèbre le caractérisera suffisamment pour notre dessein, « L'État est un arbre; les racines sont l'agriculture, le tronc est la population, les branches sont l'industrie, les feuilles sont le commerce et les arts. C'est de ses racines que l'arbre tire le suc nourricier; elles jettent une infinité de rameaux et de chevelus imperceptibles qui tous attirent la substance de la terre; cette substance devient sève, le tronc se renforce et jette une quantité de branches, qui prospèrent en proportion de la vigueur du tronc et sembleraient pouvoir se passer des racines dont l'opération et le travail sont si éloignés qu'ils en sont presque inconnus. Le suc alimentaire finit sa course par la l>roduction des feuilles qui sont la partie de l'arbre la plus brillante et la plus agréable. Celte partie est la moins solide et la plus exposée aux coups de l'orage; le hàle suffit pour la dessécher et la détruire. Si les racines conservent hnir vigueur, la sève répare bientôt le désordre, de nouvelles feuilles poussent de toutes parts, et remplacent celles (ju'une influence maligne avait desséchées ; mais si quehjue insecte ennemi a piqué les racines dans les entrailles de la terre, vainement attendrait-on que le soleil cl la

rosée vivifiassent ce Ironc desséché, c'est aux racines qu'il faut porter le remède, leur donner les moyens de s'étendre et de se rétablir; sinon l'arbre périra. » On le voit, cette idée qu'il y a dans le corps social des fonctions qui s'accomplissent toutes seules, sans l'intervention du pouvoir central, que la vie économique est essentiellement spontanée comme l'absorption et la nutrition des plantes, remplaçait partout celle du mécanisme gouvernemental. « Les mœurs, disait encore Mirabeau, sont les cordes de l'instrument politique dont les lois ne sont que des sons. » Il n'est pas surprenant que le marquis ait préconisé la décentralisation politique en même temps que la liberté économique. Il adopta le credo des Physiocrates et l'accusa d'erreur sur les points où il s'en était écarté : mais ses multiples projets de réforme eurent une heureuse influence sur la politique et l'administration françaises dans ces années de bonne volonté générale qui précédèrent la révolution. Parmi les problèmes spéciaux de l'économie politique, c'est celui de la population qui le préoccupe le plus. Il semble qu'en cette matière, comme pour le reste, il ne doive presque rien aux Anglais qui l'avaient traitée, et qu'il se soit placé moins au point de vue du droit naturel comme Locke et Quesnay, qu'au point de vue du droit positif et historique comme Vauban et Montesquieu. Partisan de l'autonomie provinciale et des améliorations graduelles, il jugea sévèrement

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Tui-f^ot qu'il trouvait trop centralisateur et trop radical. Il est vrai que son tempérament n'était ^uèrc d'accord avec ces doctrines*. Mais on voit quel courant d'idées saines s'était formé en France avant la constitution de l'École des Économistes, et quelle large extension avaient ces idées, puisqu'elles avaient gagné les représentants les plus autorisés de la noblesse dans les provinces les plus reculées.

1. Ses principaux écrits sont, avec ceux que nous avons cit«}s: la 4' partie de VAmi des hommes, 1758, terminée par un questionnaire adressé aux académies de province sur le climat, le territoire, la population, les différents produits agricoles, l'état des rivières, des canaux et des chemins, les usages ruraux, le commerce, le nombre et le progrés des villes, la distribution et l'emploi des richesses, vaste programme, comme on le voit, de statistique et de démograp/iie; Théorie de l'impôt, 1760 ; Lettres sur les corvées; — Philosophie rurale oit Économie générale et politique de l'agriculture, réduite à l'ordre immuable des lois physiques et morales qui assurent la prospérité des empires, 1763.

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