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III. — Les adversaires des Physiocrates

Retour au Platonisme.

La politique révolutionnaire : Rousseau et Mably.

Ia'S « Économistes » qui préconisaieiil la liberté industrielle et commerciale eurent naturellement à combattre les représentants attardés du système mercantile ou de la réglementation à outrance. De là les débats retentissants que suscita la question du libre commerce des blés et où figurèrent en première ligne du côté des partisans de la restriction l'abbé Galiani et Necker. Mais rimporlance théorique de ces discussions est médiocre. Quelle que fût la valeur dhommes comme Forbonnais, attaché par conviction Jusqu'en 1800 au système prohibitif, la « science nituvclle » luttait ici contre le passé; son triomphe n'i'lail plus qu'une question de temps. Au contraire, bien que les doctrines socialistes n'aient que peu attiré au dix-huitième siècle l'attention du pul)lic éclairé, leur naissance mérite d'être signalée, parce ([uc la doctrine du laisse/, l'aire et du laisse/ passer devait trouver en elles au siècle suivant son plus riMJoulable adversaire.

Les Économistes relèvent de Locke. Rousseau et Mably s'inspirent plus spécialement de Platon. Les premiers se sont montrés préoccupés de fonder en droit la propriété individuelle ; mais ce n'est que pour la rendre plus sûre en fait et prêter une base solide à rédilice économique. Les seconds veulent avant tout réorganiser la société selon la justice, et la richesse leur paraît, comme aux anciens, un obstacle à la vertu. Nous retrouvons en eux la veine antiéconomique que nous avons vue sortir du Platonisme, que nous avons ensuite rencontrée dans la philosophie chrétienne, que le seizième et le dix-septième siècle nous ont enfin montrée encore une fois dans les utopies de Morus et de Campanella.

Le christianisme n'avait pas cessé d'ailleurs de proclamer théoriquement l'injustice fondamentale de la richesse. Bossuet, au milieu des splendeurs de la cour de Versailles, professait la pure doctrine de l'Évangile lorsqu'il disait dans le Sermon sw la digniié des pauvres dans VÉcjVtse : « Dieu m'a envoyé, dit le Sauveur, pour annoncer l'Évangile aux pauvres. Evangelisare pauperibus misit me. 11 ne souffre les riches que pour assister les pauvres. C'est pourquoi dans l'ancienne Église, on mettait tout en communion de peur de se rendre coupable de la nécessité de quelqu'un... Car, quelle injustice, mes frères, que les pauvres portent tout le fardeau et que tout le poids des misères aille fondre sur leurs épaules ! S'ils s'en

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plaignent et s'ils en murmurent contre la Providence divine, Seigneur, permettez-moi de le dire, c'est avec quelque couleur de justice, car étant tous pétris d'une même masse et ne pouvant y avoir grande différence entre de la boue et de la boue, pourquoi verrons-nous d'un côté la joie, la faveur, l'affluence, et de l'autre la tristesse et l'extrême désespoir, l'extrême nécessité et plus encore, le mépris et la servitude? Pourquoi cet homme si fortuné vivrait-il dans une telle abondance et pourrait-il contenter jusqu'aux désirs les plus inutiles d'une curiosité étudiée, pendant qu'un misérable, homme toutefois aussi bien (jue lui, ne pourra soutenir sa propre famille, ni soulager la faim qui le presse? » Dans le Sermon sur les disposiUous n-lalivcmcnt aux nécessités de la vie, on retrouve l'écho du même enseignement : « Les murmures des pauvres sont justes. Pourquoi cette inégalité des conditions? Tdus étant formés d'une même boue, nul moyen de justifier ceci, sincm en disant que Dieu a recDUinuuulé les i)auvres aux riches et leur a assigné leur vie sur leur superflu. Ut fialequaliias, comme dit saint Paul » (C(u-inthiens, viii, 14). El revenant au socialisme ciirélien des premiers temps, Bossuet, dans son Traiié sur l'usure, proscrivait le ]U'êt à intérêt et imimsait au l'iche rol)ligation de mcltrc entre les mains du pauvre sans rémunération largenl (htnl celui-ci pouvait avoir besoin.

Fênelou décrit dans le Trlrmaijue (1690) une ville

idéale, Salente, et entre dans le détail de son organisation économique. Après avoir déclaré que la liberté du commerce y est absolue, Fénelon expose que Feutrée des marchandises de luxe y est sévèrement interdite. Les industries de luxe, les parures d'or et d'argent en sont également bannies. Les artisans, auparavant occupés aux travaux considérés comme inutiles, sont appliqués à Tagriculture. Celle-ci attire toute la sollicitude du prince ; les campagnes sont le cœur du royaume. « Une grande ville fort peuplée d'artisans occupés à amollir les mœurs par les délices de la vie, quand elle est entourée d'un royaume pauvre et mal cultivé, ressemble à un monstre dont la tête est d'une grosseur énorme et dont tout le corps, exténué et privé de nourriture, n'a aucune proportion avec la tête. C'est le nombre du peuple et l'abondance des aliments qui font la vraie force et la vraie richesse d'un royaume » léd. Didot, p. 131). Des primes accordées aux familles nombreuses et l'allégement des impôts favoriseront la multiplication de la population agricole; mais elle doit être elle-même préservée d'un excès de richesse et de l'amollissement qui en résulterait, par la limitation des propriétés. « Il faut régler, dès à présent, l'étendue de terre que chaque famille pourra posséder... Chaque famille étant nombreuse et ayant peu de terre, aura besoin de la cultiver par un travail sans relâche. C'est la mollesse et l'oisiveté qui rendent les peuples insolents et rebelles. Ils auront

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du pain, à la vérité, ol assez largement; mais ils n auront que du pain et des fruits de leur propre terre, gagnés à la sueur de leur visage (p. 73). » — Cette organisation économique, où l'État dispose de la propriété et réglemente souverainement l'industrie et le commerce, est évidemment socialiste. Les conceptions de Fénelon se placent au confluent des enseignements chrétiens et des traditions antiques (Socrate et Platon); elles annoncent à la fois les doctrines des Physiocrates par la faveur réservée à l'agriculture, et les doctrines de Rousseau et de Mably j)ar les tendances socialistes que nous venons de relever. On sait avec ({uellc douleur Fénelon comme Labruyère voyait la misère où la guerre et les inqxMs avaient réduit de son temps une partie de lapojtulalion française, et qui était d'autant plus digne de compassion qu'à côté s'étalait le luxe de la cour. Il lui semblait comme aux premiers Pères de l'Ëglise ([ui' les l'iches étaient responsables de la misère ([ui les environnait. Toute propriété individuelle, en effet, est nécessairement exclusive. A mesure que le dix-septième siècle vieillit, il se préoccu[)e davantage des moyens à eMq)loyer pour assurer à tous une jikis juste ré[)artilion des avantages sociaux, ba pitié de Fénelon annonce la sensibilitt'^ des philosophes. Le grand courant de sympathie et de pitit" (jui entraînait le dix-huitième siècle devait se lieurler ii l'inégalité des cuudilions comme à un scandale.

J.-J. Rousseau. — Dès 17o3, c'est-à-dire alors que le mouvement économique commençait à peine à se dessiner, une académie de province* (celle de Dijon), répondant sans aucun doute à des inquiétudes naissantes, mit au concours le sujet suivant: Quelle est l'origine de l'inégalité parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle? La « question sociale » était posée. Jean-Jacques Rousseau se présenta pour la résoudre. Il y revint quelques années après dans le Contrat Social où le droit de propriété et l'égalité tiennent encore une grande place parmi les problèmes purement politiques. Il y revint surtout dans l'article Economie politique que l'Encyclopédie lui demanda.

Rousseau ne peut pas croire que Dieu, auteur de la société humaine comme de toutes choses, ait pu

1. A ce moment il y avait dans presque toutes les grandes villes de France, à Dijon, à Amiens, à Bordeaux notamment, des sociétés scientifiques, qui, sous des noms divers, s'occupaient de (juestions économiques et publiaient des mémoires accompagnés de statistiques. Plusieurs de ces travaux étaient fort estimables. Ceux de l'académie d'Amiens, par exemple, publiés sous la même reliure que les Questions sur le Commerce de Josias Tucker (1753), offrent un réel intérêt. Dans un mémoire encore manuscrit lu par de Bacalan en 1764 à la Société royale des sciences de Bordeaux, on trouve un exposé assez net de la théorie des débouchés. Dans la même collection figurent de très curieux mémoires sur la fixation des dunes de Gascogne et le repeuplement des forêts des Landes. Si nous avons pu étudier les ouvrages d'économie politiques anglais Mun, Ghild, Petty, Tucker et de Cantillon, c'est que le vieux fonds des livres ayant appartenu à la Société royale des sciences a été versé à la Bibliothèque municipale de Bordeaux au commencement du siècle.

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petit nombre, et condamner les autres à la misère. Pour décharger en quelque sorte la Providence de cette responsabilité, il imagine (d'après Platon) et place à l'origine de riiumanilé un état de choses parfait, un âge d"or (lu'il apiidlc l'état de nature. L'homme naturel n'a qu'un très petit nombre de besoins que la nature satisfait amplement." Je le vois dit-il, se rassasiant sous un chêne, se désaltérant au premier ruisseau, trouvant son lit au pied du même arbre ([ui lui a fourni son repas, et voilà ses besoins satisfaits. » La propriété individuelle est inutile là où tous trouvent dans la libre jouissance des biens tournis avec profusion par la nature une ample satisfaction de leurs besoins. La propriété n'est donc pas de droit naturel; elle n'entre point dans le plan primitif de la Providence : on ne la trouve point, pas plus que l'inégalité qu'elle implique, chezles sauvages actuels qui .sont restés par exception dans l'état de nature. ]>ai- exemple chex les Caraïbes. Malheureuse unuii. pour des raisons assez mystérieuses, l'état de nature n'a pu durer. Poussés par des besoins plus exigeants, les hommes se sont établis sur une portion du sol. l'ont cultivée et ont réclamé la possession <'X(liisive du champ fécondé par leur Iravail. L'inégalité des forces et des talents ne peut UKUKiuer dès lors «l'entraîner l'inégalité des fortunes. Les coups de force tentés par les violents, les ruses ourdies par les habiles exiiloiliitiiui (les faibles, les prestiges déi»loyés en

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vue de s'assurer une supériorité sociale devenue source de profils, mirent entre les hommes des distances de plus en plus grandes. c< Enfin l'ambition dévorante, l'ardeur d'élever sa fortune relative, moins par un véritable besoin que pour se mettre au-dessus des autres, inspire à tous les hommes un noir penchant à se nuire mutuellement, une jalousie secrète, d'autant plus dangereuse que, pour faire son coup plus en sûreté, elle prend souvent le masque de la bienveillance ; en un mot, concurrence et rivalité d'une part, de l'autre, opposition d'intérêts, et toujours le désir caché de fViire son profit aux dépens d'autrui ; tous ces maux sont le preniier effet de la propriété et le cortège inséparable de l'inégalité naissante. » De là, la nécessité d'établir par contrat un ordre légal où chacun al)dique sa liberté et aliène ses possessions entre les mains de la communauté, à condition qu'il sera ])rotégé dans sa liberté et dans ses biens par la force (le tous. La i)ropriété est donc non de droit naturel mais de droit civil ; elle est un fait social ; elle dérive do la volonté collective ; elle n'est, en dehors de la consécration légale, qu'une possession physique en quelque sorte, précaire et toujours contestable'.

Mais, dès lors, l'État a le droit de régler en vue du bien public l'usage de cette propriété qu'il garantit. <( L'institution des lois qui règlent le pouvoir des

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