LES PHYSIOCRATES
devoir ce qui n'est que l'eflet des impulsions vitales les plus aveugles? La société apparaît ; les Physiocrates reconnaissent avec raison qu'elle est l'œuvre de la nature et que tout homme naît dans un groupe social ; mais alors pourquoi parler de droits antérieurs à l'état social? C'est qu'on veut mettre les droits naturels en dehors et au-dessus des institutions historiques, et réduire les lois positives à de simples déclarations^, à la constatation des rapports prétendus éternels et immuables en tant que dérivés de la nature des choses. Ces lois éternelles snnl : la propriété de soi-même ou la liberté, la propriété mobilière et la propriété foncière. Les Physiocrates décrivent un état social où ces lois sont respectueusement observées. Où, quand cet âge d'or apparait-il? A l'origine des sociétés et plus près de nous chez les Indiens et les Ostiakes, chez les sauvages en un mot! Mais l'ordre naturel est troublé. Des gouvernements se fondent: au nom de l'intérêt pul)lir, on foule aux jticMls linlérêt individuel; l'âge d'or fait place à une période qui dure encore, où les rois substituent des prescriptions arbitraires aux lois de la nature. L'ordre ne sera rétabli que quand l'autorité tutélaire, investie d'un pouvoir absolu, reconnaîtra qu'elle est institiu'e uni(iuenienl pour préserver la liberlé t'I la [tropricté de tous les indi-
1. De là la doclanitiMii .lo^ druits do riioniino; le ir.;islatoiir ii'ot lias « légisfacleur », il ne fait pas les luis, il les reconnaît.
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vidas', quels qu'ils soieul, et remettre en vigueur le droit primitif. Elle y réussira sans peine; il lui suffira de faire enseigner partout le cathéchisme des Physiucrates. L'instinct de s'emparer des choses avantageuses sera tenu facilement dans les limites du droit par la diffusion des « lumières ». Chacun verra en toute évidence que l'intérêt public coïncide avec l'intérêt individuel. « L'instruction publique » prouvera 'par arithmétique au dernier citoyen u qu'il n'y a pas de véritable profit à empiéter sur les droits de ses semblables et il s'en souviendra toute sa vie comme de la manière de compter son argent ». Le roi gouvernera « comme gouverne la raison, par l'évidence de l'intérêt commun ». Et de nouveau, comme du temps où il n'y avait pas de gouvernement, les hommes seront heureux 2.
Ce fatras métaphysico-historique était dans le goût du temps, il contribua plus peut-être au succès des Physiocrates que leurs justes revendications en faveur de l'agriculture et de la liberté du commerce. On ne
1. <i La société est faite pour les particuliers, elle n'est instituée que pour protéger les droits de tous en assurant Taccom plissement de tous les devoirs mutuels, » Tui'got : Lettres sur la Tolérance, édit. Guillaumin, p. 686 et 687. Dupont de Nemours dit que dans la succession des états sociaux, le désordre commence quand s'établit l'empire de cette maxime : que l'intérêt public doit l'emporter sur liiitérèt individuel.
2. Voir surtout pour l'exposition de ces principes le Discours de l'éditeur que Dupont de Nemours a placé en tête des écrits de Quesnay, p. 19 de la collection des principaux économistes, vol. des Physiocrates.
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k' comprenait pas, et pour cause, mais il en ressortait confusément et il devait en rester ces idées vraies que Torganisalion économique n'est pas l'œuvre exclusive du pouvoir, qu'elle se fait en bonne partie d'elle-même et par le cours naturel des choses, par une évolution lente et progressive, que les hommes ne sont pas toujours mal inspirés quand ils se laissent guider par leurs intérêts, pourvu qu'ils sachent comprendre les relations étroites qui unissent l'intérêt individuel avec l'intérêt général, que la morale et le droit sont d'accord avec les conditions nécessaires de l'existence des sociétés ; que l'intérêt du pouvoir est le même que celui des citoyens, et que, si certaines fonctions s(jciales ont avant tout besoin de liberté, d'autres, comme l'instruction et la défense des faibles contre les forts, des pauvres contre les riches, gagnent à devenir de véritables services publics entre les mains dune autorité respectée ; que même tout bon gouvernement est le propagateur de la culture intellectuelle il l'organe indispensable des réformes réclamées par lopinion. L'optimisme des Physiocrates, excessif d'ailleurs, leur donnait le sentiment d'harmonies sociales qui échappaient aux philosophes révoluticjnuaires comme Rousseau ; au lieu de présenter leurs théories sur l'origine naturelle du droit, de manière à scandaliser le clergé, ils préféraient se faire dans ses rangs des auxiliaires comme l'abbé Bandeau, l'abbé Morollet et l'abbé de Condillac ; au Hou de menacer la
royauté, ils essayaient de se concilier son appui ; Quesnay était, sans rien perdre de sa dignité, Ihùte de Versailles ; il suscitait chez Louis XV lui-même un tel enthousiasme que le Tableau économique fut imprimé sous les yeux du prince avec cette épigraphe : « Pauvres paysans, pauvre royaume; pauvre royaume , pauvre roi ! » Le ministère de Turgot nous montre Taccord momentané du plus hardi des réformateurs avec le représentant timoré de la monarchie traditionnelle, et nous prouve que dans FÉcole économiste on eût mieux aimé tirer parti des institutions historiques que les détruire. Se contenter du possible, mais faire tout ce possible pour le bien public était sa maxime. Par une contradiction qui n'est qu'apparente, puisque Mercier de la Rivière proclamait hautement la nécessité d'un pouvoir fortement armé pour l'exécution des lois, Turgot n'hésite pas à mettre la force publique au service de la doctrine du laissez faire et du laissez passer. C'était reconnaître que les monopoles et les préjugés ne cèdent pas toujours au seul ascendant de la raison.
Si, après avoir indiqué l'esprit général de l'École, nous entrons dans le détail de ses vues sur la production et la distribution de la richesse, nous verrons qu'en somme la prétendue science nouvelle n'était que l'ensemble des réclamations suscitées par les besoins du pays, réclamations poussées à l'extrême
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par le sentiment des obstacles à vaincre et le tour systématique propre à l'esprit du temps.
Nous avons vu que I;i propriété personnelle, étant une nécessité, est aussi un droit primitif; mais la propriété mobilière , c'est-à-dire celle des objets utiles saisis par la personne ou confectionnés par elle n'est ni moins nécessaire ni moins fondée on justice; la ])ropriété foncière, enfin, est établie sur la nécessité dont elle est aux deux premières propriétés qui, sans elle, deviendraient nulles : « dès qu'il y aurait plus dhommes que de subsistances, le besoin les mettrait dans le cas de s'entr'égor^er, et alors il n'existerait l»lus ni propriété mobilière, ni propriété personnelle, ni société » (Mercier de la Rivière). Et la propriété mobilière (outils, graines et aliments) est nécessaire l)our mettre la terre en valeur. Voilà la base de tout le système. Toute richesse est un objet matériel utilisable et tous les objets utilisables sont directement ou indirectement des productions de la terre. « La terre f'st l'unique source des richesses, et c'est l'agriculture qui les multiplie. » Le travail de l'agriculteur, en edet, est seul générateur, seul productif; celui de tous les autres li-availlcnrs est sliM'ili'. (Juniid l'agriculteur s'est nourri du fruil di' snn lr;iv;iil ]>('mlanl une anni'c. il lui reste, eu vertu du |iuuv(iir de uiulliplicatiou des substances végétales ou des animaux domesliqiu's. un excédent de valeur <iui va se joindre à la masse des Il richesses déjà existantes ; (juiind l'iiuvrier nu le ruin-
merçant se sont alimentés pendant le même temps, grâce à leur salaire, ils n'ont fait que transformer leur travail en une quantité de richesse équivalente à leur consommation ; et, à moins qu'ils n'aient consommé moins qu'il ne leur est nécessaire, il ne leur reste aucun excédent ; ils n'ont donc rien produit. C'est parce que l'agricultour a trouvé bon de ne pas fabriquer ses outils lui-même ou de ne pas aller chercher lui-même ses denrées, parce qu'il a consenti à partager avec eux quelque chose de la richesse qu'il a créée. qu'ils ont pu vivre ; ils sont des salariés. Il est possible que ce salaire fasse vivre un plus grand nombre d'hommes là où les manufactures se multiplient et pourvu qu'elles trouvent des débouchés à l'étranger ; mais la preuve que le numéraire ainsi obtenu n'est pas une richesse, c'est que la multiplication des artisans est toujours limitée à la quantité de denrées alimentaires produites par l'agriculture dans une nation donnée'.
La classe des producteurs véritables doit donc être l'objet de toute la sollicitude du pouvoir. Le premier devoir de celui-ci est d'assurer aux possesseurs légi-
1. La raison (|ir(Mi donne Quesnay, vol. cité p. 190, est sophistique'. Si par le commerce un surcroît de numéraire est obtenu, on pourra payer plus d'ouvriers et ceux-ci provoqueront, si \c commerce est libre, l'arrivage d'une quantité croissante de denrées alimentaires des pays qui les produisent. Par conséquent, ce n'est pas, comme il le dit, la production agricole annuelle dans u/w nation qui limite le salaire des industriels. Quesnay est l'incohérence même.
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times la propriété des biens fonds et des richesses mobilières nécessaires à leur exploitation. « La sûreté de la propriété est le fondement de Tordre économique de la société. » Le gouvernement ne doit pas favoriser à grands frais les travaux de l'industrie << qui ne sont qu'un objet dispendieux et non une source de revenu'»; il doit réserver toutes ses dépenses pour les besoins de l'agriculture, favoriser la multiplication des bestiaux, creuser des ports et des canaux, construire des routes, vulgariser rinslniction agricole et écon(jmique avant tout. D'ailleurs l'agriculture a besoin avant tout d'être libre : « que chacun soit libre de cultiver dans son champ telles productions que son intérêt, ses facultés, la nature du terrain lui suggèrent pour en tirer le plus grand produit possible ». Elle a besoin aussi de pouvoir faire circuler librement ses produits tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. La production augmente avec le débit. Plus de taxes ni d'interdictions de province à province, plus de douanes frappées sur n'importe quel objet, à jibis t<3rte raison sur le blé et sur les « denrées du crû » . Laissez faire ; laissez passer-. Les citoyens, instruits par les écoles publiques et l'expérience, sauront porter d'cuxniêines leurs capitaux vers l'agriculture pluliM (|ue dans les entreprises industrielles, l'estn-indre la consommation des i)roduils agricoles (surtout cflle de
1. Maximes générales du gouvernement, p. 88, •J. Le mot est probablement de Gournay.
la viande), grouper leurs propriétés pour diminuer les frais généraux d'exploitation, bref, se mouvoir spontanément de telle sorte que les vraies richesses aillent toujours en augmentant.
En revanche, la terre étant la seule source de richesse doit seule supporter l'impôt. Mais, ici, plusieurs distinctions sont à faire. Si nous considérons l'ensemble des choses utiles que procure l'exploitation d'une terre, c'est-à-dire le produit brut, nous y trouvons deux parties bien distinctes ; l'une, qui sert à indemniser le cultivateur , l'autre qui reste , cette indemnité une fois payée, à la disposition du propriétaire. Or, pour que le cultivateur 1° ne perde pas dans lexploitation, 2° puisse la renouveler au cours des années suivantes — les mauvaises comprises, — il faut qu'il trouve, dans ce qu'il reçoit du revenu, d'abord de quoi se nourrir lui et sa famille, ensuite le remboursement de ses avances, enfin les fonds nécessaires à l'exploitation ultérieure. Sans quoi, faute de capitaux , la culture s'arrêtera et la source de la richesse se tarira aussitôt. L'État n'a donc rien à réclamer sur ces divers éléments. Le fermier, en d'autres termes, doit être exempt d'impôts. Sur quoi portera l'impôt ? Sur ce qui reste et qui est versé au propriétaire sous forme de fermage. L'État lui garantit la possession de sa terre, l'État est donc le copropriétaire du produit net ou de la rente territoriale. C'est sur cette rente qu'il lèvera l'impôt. Le produit net ou
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le surplus du revenu que produit la terre, les frais de culture une fuis défalqués, constitue la part disponible (le la richesse, part avec laquelle sont payées les dépenses de l'État et rétribuées toutes les autres industries ^
L'impôt indirect est condamnable en ce qu'il fait peser les charges publiques sur les artisans qui ne produisent rien. Le seul impTit ratiunnol est l'impôt direct, avec le produit net pour base ; il doit être unique et proportionnel.
11 n'est pas désirable que la population s'accroisse indéfiniment. Son augmentation est limitée par la ({uantité de subsistances disponible ; elle ne peut se multiplier sans inconvénient qu'après que les subsistances se sont accrues. Dans un État réglé conformément au système, ce bon ordre ne peut manquer d'être observé. Alors il y a des inégalités; elles sont inévitables, parce que, si les droits sont égaux, les avantages ne peuvent l'être, dépendant des facultés qui sont inégales. Mais il n'y a pas d'extrême misère, et tous, selon leur condition, sont heureux.
Il n'est pas désirable non plus (jue le pri\ des denrées s'avilisse. 11 y a pour chaque chose un bon prix, un prix naturel résultant du libre jeu de l'olTro l't de la demande, avaulagmix à la l'ois au vendeur et
1. L'analyse que nous avons tlnniiL'O do l'ouvrage de Cantillon, pi-rnicl à nos lecteurs d'apprtjcier combien les Physiocralos lui 'Mit fait d'emprunts.
à racheteur. Au-dessus de ce taux, la perle est supportée par le consommateur, au-dessous par le producteur : c'est l'intervention inopportune de l'État; ce sont les entraves mises au commerce extérieur et intérieur qui causent ces écarts.
Le commerce extérieur est exactement aussi avantageux que le commerce intérieur, pas plus. Il doit arriver qu'une nation prospère voie diminuer ses transactions avec l'étranger et tende à se suffire à ellemême. La meilleure politique internationale est celle qui est fondée sur le droit naturel; les nations sont, par rapport les unes aux autres, comme des personnes. « Les sociétés particulières , écrit Mercier de la Rivière, ne sont véritablement que différentes branches d'un même tronc dont elles tirent leur substance, que dilTérentes classes de la société naturelle, générale et tacite qui a présidé à leur institution... Chaque nation n'est ainsi qu'une province du grand royaume (le la nature ; aussi seraient-elles toutes gouvernées par les mêmes lois qui, dans ce qu'elles ont d'essentiel, seraient parfaitement semblables, si toutes ces nations s'étaient élevées à la connaissance du juste et de l'injuste absolus, à la connaissance de cet ordre immuable par lequel l'auteur de la nature s'est proposé que les hommes fussent gouvernés dans tous les lieux et dans tous les temps, et auquel il a attaché leur meilleur état possible'. »
1. L'ordre naliirtl et essoitiel des sociétés polUiques, p. 5if>.
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Il suffit do rapijroclier les doctrines des Physiocrates des institutions contemporaines pour voir ({ue la plupart de ces doctrines ont eu avant tout une valeur relative et de circonstance, comme protestations contre les abus du régime n^juarchique. Ainsi, quand ils proclament la liberté personnelle, la liberté du travail, la liberté du commerce, quand ils demandent l'unité absolue de Timpôt, ils s'élèvent en réalité contre les entraves qui, sous l'ancien régime, arrêtaient de toutes parts l'essor de l'activité individuelle, contre la tyrannie des corps de métiers, contre les prohibitions qui paralysaient le commerce, contre la multiplicité infinie des taxes et des monopoles qui avaient poussé comme une forêt à l'ombre du pouvoir absolu. L'idée d'une législation universelle, émanée de la raison divine, contenait au fond un double vœu en faveur de la simplification des codes et la cessation de l'état de guerre entre les nations européennes. Mais on ne peut refuser à la première école économiste française digne de ce nom la gloire d'avoir donné à ses travaux un caractère déjà scientifique : les Physiocrates ont cru à l'existence de rapports naturels et nécessaires entre les phénomènes écon»)micjues, ils ont curieusement recherché les répercussions de chacun de ces pliénomènes sur les parties même éloignées du corps social; ils ont eu l'idée d'une marche historique régulière, d'une évolution des iustilutions juridiques. Ils oui enibra^-x' dans un
ordre systématique renseml)le de leurs théories et des faits invoqués pour les établir. Ce système était artificiel, il est vrai, il prétait aux diverses parties de leur doctrine un lien déductif, un enchaînement à priori qu'aucune doctrine du réel ne comporte ; ses auteurs avaient le tort grave de le présenter comme s'applic£uant à tous les temps et à tous les lieux; mais il était le prélude des synthèses plus compréhensives ci plus positives qui suivirent. Les œuvres de Dupont de Nemours, de Mercier de la Rivière, de le Trosne, de Turgot surtout empruntent à cet arrangement géométrique un air de simplicité, de clarté, de cohésion qui séduisit les contemporains et rendit la « science nouvelle » presque populaire.