CONCLUSION : DE LA METHODE
Socialisme, individualisme? Zibre échange, protection? Ya-t-il pour ces questions et pour les problèmes d'Économie politique en général des solutions absolues? Tout dépend de la méthode qui convient à rËconomie politique, et la méthode dépend de la définition qu'on en donne.
La plupart des économistes dont nous avons rapporté les doctrines la considèrent comme une science. Mais on sait qu'il y a deux sortes de sciences : les sciences de la nature, — comme la physique, la chimie, la botanique, la zoologie, parmi lesquelles est venue se ranger depuis le commencement de ce siècle la science des sociétés ou sociologie, dont l'histoire n'est qu'un aspect, — sont des sciences de faits; elles constatent ce qui a été ou ce qui est, et se servent de l'observation pour dégager les lois de la nature ou celles des corps sociaux (jui sont tk's louis naliii-els. Les sciences de raisonnement, comme les mathématiques, ont pour objet des idées de l'esjiril ; elles les combinent diversement dans des constructions diuit
les théorèmes de géométrie offrent le type le plus pur, et aboutissent à des conclusions qui sont vraies si le raisonnement est exact, indépendamment de toute observation, du moins actuelle. Or, on s'est servi pour Fétude de l'Économie politique tantôt de la méthode des sciences naturelles, tantôt de la méthode des sciences logiques ou de raisonnement.
Ainsi les Physiocrates et l'École de Manchester sont partis de certaines conceptions abstraites acceptées comme principes évidents, et en ont déduit les conséquences aussi rigoureusement que possible pour tous les temps et pour tous les lieux.
Et d'autre part l'École historique allemande, suivie par les socialistes de la chaire, s'est efforcée de constater les faitsofferts parla vie sociale en divers pays et en divers temps. Elle a professé que, les institutions économiques étant en relations naturelles avec l'état social et politique de chaque nation en chaque moment, il suffisait de connaître cet état en un point de l'espace et à une heure donnée pour savoir quelles institutions devaient être adoptées en ce lieu et à ce moment.
Mais les deux méthodes employées isolément ont des inconvénients graves.
La méthode de raisonnement (qu'on appelle aussi déductive), en dépit de son apparente rigueur, est des plus hypothétiques. Si la vie économique se résume tout entière dans l'idée de la richesse et que la
richesse ne doive son origine qu'au travail, ces deux conceptions abstraites, combinées diversement, permettront à des dialecticiens habiles de construire le monde économique selon les %-ues de Riccardo et de Malthus ; de même, si la propriété n'est qu'un droit et si les notions économiques fondamentales ne sont qu'une dérivation de ce droit, on pourra élever sur la justice seule l'édifice économique, comme les Physiocrates et Rousseau l'ont fait. Seulement ces deux conceptions sont étroites et arbitraires ; à ciHé du désir de s'enrichir, il y a, dans le cœur de l'homme, beaucoup d'autres sentiments qui réagissent sur celuilà (le sentiment de l'honneur, la sympathie, etc.) ; à côté du fait de la richesse, il y a le fait des barrières internationales; à côté du travail, il y a la matière première sans laquelle il ne saurait s'exercer ; à côté du droit individuel il y a les nécessités de la vie collective ; et quand les hommes politiques veulent imposer aux sociétés réelles les conséquences qui résultent de ces systèmes hypothétiques et partiels, ils ressemblent à l'artilleur qui voudrait atteindre le but d'après de simples constructions géométriques, sans tenir compte de la résistance de l'air ou du poids des projectiles. Ces erreurs de méthode sont d'autant plus graves que les faiseurs de systèmes ne reculent pas en général devant les mesures extrêmes qu'ils croient nécessaires à la réalisation de leurs plans : la nature résiste-t-elle? ces médecins infailliltles lui l'ont
volontiers violence et traitent les sociétés rebelles par le fer et le feu. Ils décrètent les changements de tempérament; ils refondent les constitutions, démontent et remontent comme des horloges les organismes vivants. L'économie rationnelle est facilement révolutionnaire.
La méthode d'observation ou historique présente cet autre inconvénient : qu'elle manque absolument de règle pour juger les faits qu'elle recueille. Les choses ont été de telle et telle sorte il y a vingt ou cent ans ; les circonstances ont changé et les voilà tout autres. Que tirer de là pour la pratique? Elles étaient, il y a vingt ou cent ans, ce qu'elles devaient être ; ce qu'elles sont aujourd'hui, elles le sont en vertu de la même nécessité : il n'y a rien à tirer de là pour l'orientation de la pratique. Quand on a, pour d'autres raisons, le parti pris d'agir dans tel ou tel sens, par exemple pour l'accroissement de la richesse individuelle ou pour le plus grand bien de la nation à laquelle on appartient, ou pour le grand bien de l'humanité, la science historique fournit des moyens d'action ; mais ces raisons d'agir, ces règles directrices, ces impulsions premières, elle ne les donne pas et ne les donnera jamais. Les économistes de cette école devraient, pour être fidèles à leurs principes, se résigner à être les spectateurs impassibles des événements.
On a essayé de combiner les deux méthodes, et on a
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obtenu ainsi, pour les problèmes proprement scientiliques, des résultats supérieurs. Mais l'économie politique ne recherche pas seulement ce qui a été et ce qui est ou ce qui pourrait être : elle recherche ce qu'il faut faire; elle doit fournir à l'action des principes déterminants. Or, la science est essentiellement théorique ou spéculative ; elle est capable de prévoir, elle ne commande pas. Si l'économie politique aboutit à nous donner des conseils pratiques, une direction effective, c'est qu'elle est, non une science pure, mais bien plutôt un art.
Adam Smith (1776), Condorcet (1793), Rau (182(3), Auguste Comte (1839), Courcelle-Seneuil (1859) Schœffle (1875), et enfin Menger (1883) ont vu plus ou moins nettement qu'elle se compose de deux parties distinctes. Elle comprend d'abord — et, à ce titre, elle n'est qu'une branche de la science sociale (ou sociologie)— l'étude des institutions économiques dans leurs formes diverses, leur fonctionnement et leur évolution ; elle cherche à en tirer des lois universelles; mais elle comprend aussi la formation de décisions pratiques particulières qui tendent, non à la vérité, mais au succès, et ont pour but de contribuer j);u' le jeu normal des fonctions économiques au maintien et au développement des sociétés. A ce titre, elle est un art, c'est-à-dire un ensemble do moyens, une technique, comme la navigation, l'agricullurc, la slralégio. la médecine, l'éducation rt hi |)(ilili(iuL'. Quelles sdiit
les méthodes qui conviennent aux arts utiles ou techniques? Nous ne connaissons pas d'ouvrage qui réponde à cette question d'une manière satisfaisante. La logique de l'action est de beaucoup en retard sur celle de la connaissance. Mais il est probable que des opérations de l'esprit aussi différentes sont soumises à des règles différentes. Autre chose est de chercher les lois des phénomènes existants, autre chose est de produire l'action la mieux appropriée à des circonstances spéciales présentes et prochaines, et de tracer la voie des nations à travers des conditions perpétuellement renouvelées vers un avenir inconnu. Notre conclusion première serait donc négative ; la méthode de l'Économie politique, dirions-nous, n'est pas celle de la science. Mais les conclusions négatives ne sont pas toujours sans valeur; il n'est pas indifférent de savoir que les solutions économiques ne peuvent prétendre à l'universalité et à la nécessité des démonstrations scientihques. De ce point de vue, en effet, les variations tant reprochées à l'Économie paraissent toutes naturelles. Étant un art, elle devait varier au cours des temps comme la forme des vaisseaux et les procédés de l'industrie, comme les maximes d'éducation et de gouvernement. Elle se trouve ainsi débarrassée d'une contradiction interne, d'une disproportion entre ce qu'elle promet et ce qu'elle peut, qui a toujours jeté sur ses enseignements un discrédit trop mérité.
Mais peut-être ne nous sera-t-il pas absolument interdit de dépasser cette conclusion négative. L'art économique suit dans ses variations une direction déterminée. D'abord, on l'a vu, il va, dans des oscillations de moins en moins étendues, du mysticisme au naturalisme ; primitivement incorporé à la morale et sacrifié à elle, il s'en détache ensuite peu à peu, pour s'y rattacher entin quand il a conquis son indépendance, et il puise, dans chacune des crises qui semblent menacer son existence même, une nouvelle force. En second lieu, nous pouvons constater qu'il a toujours crû en extension, en complexité et en unité. De domestique qu'il était dans l'antiquité grecque, il est devenu politique à la fin du moyen âge; puis il a eu pour objet l'intérêt d'une seule nation : bientiH après, il s'est élevé à la conception d'un intérêt universel et humain, mais sans voir comment cet idéal pouvait être utilement poursuivi; enfin, revenu à l'intérêt national, il semble à la veille de comprendre dans ses combinaisons des groupes de nations ayant les unes avec les autres des relations définies, et préludant à l'établissement d'un droit politique par l'établissement laborieux d'un droit économi([ue. Kt les phénomènes qu'il embrasse sont de plus en plus complexes; il y a loin des timides observations de Soci-ale à l'imniense variété de lïiits entraînés dans la littérature éc(Mi()mi(iue du gl(ii)e : les questions concernant )'* crédit i)ublic. par exemple,
introduites au dix-huitième siècle, impliquent lanalyse de faits délicats et subtils, relevant de la psychologie sociale, encore mieux étudiés de nos jours. Mais en même temps la dépendance réciproque de ces phénomènes, leur unité organique est de mieux en mieux comprise. Les relations des diverses fonctions économiques avec l'ensemble de la vie sociale, avec les beaux-arts, avec la religion, avec la politique, avec la morale se manifestent. Bref, Fart économique obéit dans sa marche aux lois de l'évolution, comme la conscience sociale, dont il n'est qu'un aspect.
Dès lors, pour nous, le seul moyen de le pousser plus avant sera de l'orienter vers une extension de plus en plus ample de la vie sociale; l'économiste doit être pénétré du sentiment des harmonies qui unissent les classes entre elles et les nations entre elles; il faut qu'il prenne pour guide dans les débats souvent obscurs, où interviennent des éléments si divers, intérêts, rivalités, croyances, crainte et passion de la nouveauté, rêves généreux et destructeurs..., le seul sentiment qui par sa largeur et sa permanence soit capable de dominer tous les autres, l'amour de la justice et de l'humanité.
Mais nous reconnaîtrons aussi que les systèmes économiques étant formés, non de vérités universelles, mais de combinaisons pratiques, non pour exprimer l'ordre objectif des choses, mais pour répondre à des besoins organiques, ont normalement
pour centre Tintérèt vital d'un groupe social déterminé, que par conséquent nous, Français, nous avons pleinement le droit de nous placer dans nos recherches économiques au point de vue national, que même c'est un devoir pour nous, si nous voulons servir les intérêts des futurs États unis d'Europe, de maintenir et de développer d'abord les intérêts dont nous avons présentement la charge, car, dans toute société, l'harmonie et la justice ne peuvent s'établir qu'entre des membres jouissant de leur intégrité et vivant de leur vie propre.
Telles sont les principales indications qui nous paraissent dériver de la définition de l'Économie comme art, et si notre essai d'une histoire des doctrines économiques avait pour résultat de recueillir et de mettre en lumière cette seule définition, — comme les questions de méthode sont fondamentales. — il ne serait peut-être pas sans efficacité pour le développement de l'art économique lui-même.
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