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LIST ET L'ÉCONOMIE NATIONALE

cause de perturbation, lorsqu'ils étaient en opposition avec les idées et les besoins de leurs sujets, ils sont normalement l'organe naturel de la volonté collective et l'instrument le plus efficace du progrès national.

C'est ce que comprit de son côté le promoteur de l'Économie « nationale », l'allemand Frédéric List. Conformément aux principes de la méthode historique, il se plaça, non au point de vue du développement de la richesse en général et dans un temps quelconque, mais au point de vue du développement de la richesse en Allemagne, au moment précis où il écrivait (1841). Son Système national d' Economie politique et tous ses autres ouvrages attaquent délibérément Adam Smith et son école. L'auteur y soutient en outre les idées suivantes tirées de l'examen de l'histoire : que l'association est le moyen le plus efficace d'augmenter les forces et d'assurer le bonheur de l'homme, mais que l'association ne peut embrasser d'un coup le genre humain sans menacer la liberté de tous, que des nations ou États sont les intermédiaires indisj)ensables entre l'isolement individuel et la confédération universelle ; que l'indépendance des nations exige : 1° la réunion dans un même peuple de l'agriculture , des manufactures et du commerce ; 2"* l'existence de douanes qui protègent les industries naissantes et permettent à la nation, sans empêcher l'entrée des matières premières venues de la zone torride, de lutter contre les nations plus avanccos peu-

dant qu'elle passe de Tétat agricole à l'état manufacturier ; 3° la création par l'État d'un système de voies de communication rapides, tracé en vue des besoins commerciaux et militaires du pays. List n'est, on le voit, ni libre-échangiste ni prohibitionniste d'une manière absolue ; il fait des vœux platoniques pour l'extension future de la liberté commerciale, mais, pour le moment, il n'a, comme il le déclare luimême, d'autre mobile et d'autre règle que lintérét des États allemands.

Ce point de vue n'est pas très éloigné de celui des « socialistes de la chaire » (Katheder Socialisten) , presque tous professeurs dans les universités allemandes. C'est la restauration, sous une forme plus philosophique et savante, de l'antique système mercantile, et, par là, l'économie politique européenne semble revenir à son point de départ ; mais nous ne pouvons comprendre la portée de la doctrine et même son nom qu'en esquissant l'histoire du socialisme luimême.

.\. Les origines : le socialisme humanitaire. — La doctrine économique orthodoxe n"était pas seulement étrangère à l'idée de patrie; elle était, de plus, devenue a.ssez indifférente au sort d'une bonne partie de Ihumanité. Le problème qu'elle s'était posé avant tout autre : commgnt multiplie)^ la richesse, l'avait conduite à prendre assez aisément son parti de souffrances très générales et très amères qu'elle considérait comme la condition nécessaire de l'accroissement du capital. Or, de même que le patriotisme de List avait protesté contre les conséquences funestes pour l'Allemagne de la doctrine du laissez faire et du laissez passer, un sentiment très fort d'amour pour l'humanité en général et surtout de commisération pour les victimes du progrès économique ainsi entendu, d'accord avec les principes d'égalité proclamés par la Révolution, devait pousser un grand nombre d'hommes, des savants d'abord, et à mesure que les lumières s'étendraient, les masses déshéritées elles-mêmes à s'insurger contre les prétendues fatalités du régime industriel et à rechercher les moyens de s'y soustraire. Pour cela, il fallait un instrument puissant, un levier sur lequel l'effort de tous pût s'exercer utilement; le pouvoir

central, armé de la force séculaire de l'État, répondait seul à ce besoin. Nouvelle raison pour que les novateurs répudiassent les tendances antigouvernementales de l'École et se tournassent vers l'État comme vers une providence libératrice.

Au fond, c'était le problème qu'avaient agité les anciens, Socrate, Platon, Aristote et les chrétiens euxmêmes, qui se posait de nouveau en d'autres termes. L'égalité absolue des personnes humaines étant posée a; priori comme résultant soit de la volonté juste de Dieu, soit de la valeur absolue de la liberté métaphysique en chacun de nous (Rousseau), la richesse, en tant qu'exclusive, est immorale ; l'acquisition des biens de la terre ne peut se faire sans injustice au delà de certaines limites. Comment réconcilier la morale et l'économie, comment rendre le riche innocent? Le christianisme, d'accord avec l'antiquité, avait répondu par une condamnation de la richesse. Malheur aux riches, avait dit le Christ après Platon. Et le pauvre involontaire ou volontaire avait reçu la promesse d'un bonheur sans bornes dans une autre vie. D'où les couvents. Le même problème allait recevoir une solution toute différente. Le socialisme sanctifie la richesse en lui (Mant son caractère individuel. Il en fait la propriété de tous. Quant au bonheur, il le promet dès ici-bas à ses adeptes. Ainsi, l'économie politique, non seulement rentre en grâce avec la morale de l'absolu, mais elle devient la promotrice du bonheur universel,

l'ouvrière du salut terrestre pour les pauvres et les déshérités.

Assurer dès cette vie le bonheur des classes ouvrières non seulement en réalisant par la force publique une répartition plus équitable des richesses, mais aussi en imposant à l'ouvrier, comme au patron, une meilleure organisation du travail, telle est donc l'essence du socialisme. La liberté était le but des orthodoxes; elle semblait avoir une valeur propre à leurs yeux : les socialistes n'ont en vue que des avantages concrets, des biens positifs qu'ils désespèrent d'atteindre par son moyen et ils la sacrifient sans regret à l'égalité.

Le socialisme moderne est né en France; il a reçu son nom en Angleterre; il a atteint en Allemagne son plus grand développement.

Fait digne de remarque : il ne paraît pas dériver des doctrines similaires antérieures; il ne vient ni de Platon, ni de Morus ou de Campanella, ni de Rousseau ou de Mably. Il est une transformation des idées économiques de Smith et de J.-B. Say. A ce moment (1817), la guerre était détestée; on se passionnait pour le travail utile, pour la production industrielle. Dunoyer et Charles Comte, deux économistes, demandaient avec instances que la société s'y consacrât tout entière; ils eussent volontiers banni les oisifs. Saint-Simon part également de ces idées. Mais il en tire do nouvelles conséquences. Il divise la société en deux groupes, les producteurs et les non-producteurs :

ceux-ci, y compris les rentiers, sont de sa part l'objet de la plus vive réprobation. Plein des souvenirs de l'administration financière et militaire de l'Empire, il rêve pour l'industrie une organisation hiérarchique. 11 en fait la matière et le but unique de l'action gouvernementale. Les chefs de l'État seront les grands industriels et les capitalistes. Le pouvoir temporel sera entre leurs mains. Le pouvoir spirituel appartiendra aux savants. Un système scientifique et industriel remplacera le système féodal et théologique, et la révolution sera close. Le gouvernement « travaillera directement à l'amélioration du bien-être moral et physique des travailleurs, et les deux premiers articles des dépenses budgétaires seront : 1° celui relatif à l'instruction du peuple ; 2° celui ayant pour objet d'assurer du travail à ceux qui n'ont pas de moyens d'existence ». Le sentiment moral et religieux relèvera lui-même de l'administration publique. L'école de Saint-Simon alla encore plus loin que son chef. Enfantin veut remplacer la guerre sociale par la paix, l'antagonisme par l'association. 11 assigne pour but à la nouvelle société l'exploitation en commun du globe qui succédera à l'exploitation de l'homme par l'homme . Le prolétaire doit posséder à son tour. La propriété est un fait relatif; elle a revêtu bien des formes, et peut être de nouveau modifiée. Celui-là seul qui travaille a le droit de posséder. La dévolution par héritage est un abus : « Celui qui n'a pas cultivé n'a pas

droit de recueillir les fruits. » Les fonds de production sont les instruments du travail; les propriétaires n'en sont que les dépositaires, et leur fonction consiste à les distribuer aux travailleurs sous le contrôle de l'État. « A chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres, « tel sera le principe qui présidera à cette distribution. Auguste Comte, dans sd. Politique positive, insiste sur l'état anarchique du monde industriel. Il pense que cette anarchie cessera quand le pouvoir temporel sera remis aux principaux représentants de l'industrie, et que la science, avec son caractère d'universalité, aura constitué un pouvoir spirituel reconnu de tous. Il annonce l'accord des prolétaires et des savants sous l'empire de la religion de l'Humanité.

Notre spiritualisme classique lui-même n'était pas toujours alors hostile à la polili({ue socialiste : partant des mêmes principes que Rousseau, il pouvait aboutir aux mômes conséquences. Dans une brochure intitulée Catholicisme et socialisme, parue en 1850, un professeur distingué écrivait : « Tout homme dans la société a le droit de vivre. Cette proposition contient pour ainsi dire le socialisme tout entier. Droit de vivre de la vie physique, intellectuelle et morale, puisijue tel est le développement un et triple de lu \\v luunaine complète. — Récipr()([uenienl, si chacun a le droit de vivre, tous ont le (bavoir d'aider chacun à vivre physiquement, intelleclaeilement, nioralenicnl. Et la

UocTn. KcoNou. 1;)

société est comptable en grande partie de la misère, de l'ignorance et des vices qu'elle ne détruit pas. \° Le droit de vivre physiquement est ce que l'on appelle en d'autres termes le droit au travail, c'està-dire le droit qu'a tout homme de bonne volonté de vivre en gagnant sa vie... Tous les efforts des démocrates doivent tendre à faire rétablir ce droit dans la constitution à l'époque légale de la revision prochaine. C'est sur ce fondement que tout repose; le droit au travail est la première pièce de l'édifice démocratique et social... 2° Le droit de vivre intellectuellement et moralement est la seconde. Ce droit s'appelle en d'autres mots di^oit à l'instruction et à Véducation. Instruction et éducation gratuites à tous les degrés, obligatoires au premier ». — Ces droits primitifs sauvegardés, comment se fera l'organisation du travail privé? « Elle se fera surtout, répond Fauteur, par l'association libre et volontaire entre les travailleurs et par la gratuité du crédit entre eux ; mais préalablement et transitoirement l'État, dans la mesure du possible, devra mettre à leur disposition une partie des capitaux nécessaires pour commencer. C'est par la transformation des salariés en associés libres et volontaires que seront abolis l'asservissement des travailleurs aux capitalistes et la misère qui en résulte, ce qu'on appelle d'un mot le prolétariat. » Des avances gratuites devront aussi être faites par l'État aux associations agricoles. Quant à la propriété, comme,,

d'après les enseignements de l'École orthodoxe, elle dérive exclusivement du travail, qu'elle n'est, conformément à la définition de Cousin, « qu'une extension de la personne dans ses œuvres », elle est « exclusivement personnelle » ; elle doit, « en principe absolu, être viagère et périr avec la personne ». Du principe « que la propriété, soit immobilière soit mobilière, n'a pas d'autre titre de légitimité que le travail, dont elle est le fruit », découle la suppression de l'hérédité des biens, comme de celle des titres. M. Deschanel se contente d'attribuer à l'État le dixième des successifjns. Si on lui demande quel est ici le fondement du droit de l'État, voici sa réponse : « L'État représente la société tout entière, c'est-à-dire les riches et les pauvres et il doit s'effc^rcer de rétablir la balance entre les uns et les autres autant que possible. Du moins il doit tenter de réparer les plus criantes iniquités du sort, et pour cela il faut de l'argent: or la propriété n'étant légitime qu'autant qu'elle est le fruit du travail..., il est très juste que l'État prélève cet argent par faibles portions — au moment où l'enfant, sortant du sein de sa mère, n'a pu mériter encore ni aucun mal ni aucun bien — sur la fortune de ceux qui l'ont acquise par leur naissance, mais non gagnée par leur travail, et qu'il ùte à ceux qui ont tout pour donner à ceux qui n'ont rien ».

La brochure que nous venons de citer résume un certain nombre de publications c(mtemporaines dont

les plus célèbres sont celles de Louis Blanc (1813- 1882) Organisation du travail (1840) et le Socialisme, Droit au travail (1848). Le but de cet auteur est de remplacer la concurrence, cette loi homicide de l'industrie livrée à elle-même, par l'action régulatrice et pacilicatrice de l'État. Mais le moyen qu'il préconise est des plus grossiers. Il fait intervenir l'État comme entrepreneur direct universel, comme fournisseur de travail à tous ceux qui lui en demandent. Il ne comprend pas que, dans l'organisme social, il y a des fonctions qui s'accomplissent beaucoup mieux d'elles-mêmes que sous l'impulsion de la volonté consciente. Il ne voit pas qu'en se substituant aux organes spéciaux chargés de la production et de l'échange, le pouvoir central aggrave les maux qu'il veut guérir et que le seul rôle qui lui convienne ici, en dehors de circonstances exceptionnelles, est celui de surveillant, de conseiller, d'intermédiaire officieux. On sait quelle place tinrent ces théories dans la politique intérieure de notre pays de 1830 à 1831, et comment, en 184"^, Louis Blanc essaya de les faire passer dans les faits. On se rappelle les ateliers nationaux. En 1848, après les journées de juin, l'Assemblée constituante vota une subvention de trois millions pour encourager les sociétés ouvrières. Les prédications saint-simoniennes et radicales n'étaient donc pas restées sans écho. Des polémiques retentissantes avaient préludé à la guerre civile et

remuaient encore profondément les esprits au lendemain des barricades. D'un côté, Bastiat défendait les doctrines orthodoxes avec une verve sympathique et un incontestable bon sens; d'autre part, Proudhon (1809-186d) entrechoquait dans des écrits virulents les thèses économiques les plus opposées et combattait pour le socialisme, tout en l'invectivant chez les autres. Signe manifeste, à nos yeux, du caractère régressif de ses conceptions, il condamnait l'usage de la monnaie et du crédit rétribué : « Ma pierre philosophale , disait-il, c'est la gratuité du crédit; si je me trompe là-dessus, le socialisme est un vain rêve. » A vrai dire, dans son système, le crédit n'est pas rendu gratuit, il est supprimé, puisque l'État, par sa banque d'échange, devient l'organe de trocs instantanés entre tous les producteurs sur toutes les parties du territoire. L'avènement du second Empire mit fin chez nous à ces controverses, et le Dictionnaire d'Économie politique allait jusqu'à dire en 18o4 : « parler du socialisme, c'est faire une oraison funèbre » : elles devaient se réveiller ailleurs avant de renaître en France même.

En Angleterre, depuis la lin des guerres napoléoniennes, l'industrie se livrait, sous la pression de la concurrence, à une elVroyable exploitation de vies humaines. Des enquêtes minutieuses ont conservé le souvenir des tâches imposées et des traitements inflig(''s à des enfants de dix ans : on ne peut les lire

sans un serrement de cœur. La loi anglaise laissait faire; elle respectait la « liberté » des parents et des patrons. A partir de 1817, un millionnaire, Owen, ému par le spectacle de ces soufTrances, essaya de les guérir par l'institution de colonies et d'associations où le capital et le travail étaient dans les mêmes mains. Il fonda de semblables institutions même en Amérique . Il en revint ruiné . Son influence fut petite sur l'opinion anglaise, qu'il avait choquée par ses déclarations antireligieuses. Mais Ludlow reprit son œuvre au nom de la charité chrétienne et contribua à multiplier les associations coopératives. Des lois protégèrent la femme et l'enfant dans les ateliers. Owen avait donné au socialisme son nom, mis en circulation quelques années plus tard par l'écrivain français Reybaud.

Nous arrivons au socialisme allemand'.

B. Le socialisme révolutionnaire. — En 1800, Fichte avait publié VÉlat conforme au Droit, où il exposait une constitution idéale nettement socialiste. « Le travail et la répartition seront organisés collectivement ; chacun, pour une part déterminée de travail, reçoit une part déterminée de capital qui constitue sa propriété, conformément au droit. La propriété est ainsi universalisée. » Antérieurement il avait écrit : « La propriété ne peut avoir d'autre

1. Cf. Le socialisme cojitempoirdn, par Emile de Laveleye. i" édit,, 1888.

origine que le travail. Quiconque ne travaille pas n'a pas le droit d'obtenir de la société des moyens d'existence. » Et ailleurs : « la société doit à tous les moyens de travail. » Mais Ficlite s'inspirait de Platon et surtout de Rousseau : il ne faisait que tirer les conséquences des principes de la Révolution française. Le socialisme allemand contemporain vient d'une autre source.

11 est comme, celui de Saint-Simon, le développement des théories de Riccardo. Rodbertus-Jagetzow, ancien ministre de l'agriculture en Prusse en 1848, correspondant de Lassalle, et maître indirect de Karl Marx, appuie ses déductions sur le principe cher à l'École, que toutes les richesses sont des produits du travail et ne coûtent que du travail. A mesure que ces produits s'accumulent, le travail est plus productif; la rente augmente non en raison de la plus grande fertilité de certaines terres, mais en raison de cette productivité croissante. Or, qu'il s'agisse du capital-terre ou du capital-machine, en vertu de la loi d'airain, à mesure que les produits sont plus considérables, le propriétaire reçoit davantage sans que la part de l'ouvrier puisse augmenter jamais. Il faut donc que les gouvernements interviennent pour introduire plus de raison et de justice dans le jeu des lois économiques naturelles'.

1. Nous ne pouvons que mentionner ici deux écrivains qui jouèrent un rôle importaut dans la formation du socialisme révo

Laissons de côté la personnalité, si brillante et intéressante qu'elle soit, de Lassalle, et caractérisons très brièvement les idées de Marx, le penseur original de l'École, le fondateur et l'organisateur de l'Internationale.

Son livre, le Capital (1839), est une formidable machine de guerre dont la force tient à la fois à la subtilité des déductions et à la profusion des exemples historiques et statistiques. Elle est dirigée contre le fait social que l'école de Smith avait signalé et glorifié comme la condition et l'apogée du grand mouvement industriel de ce siècle, l'existence du capital.

Le socialisme moderne, disions-nous tout à l'heure, veut assurer le bonheur humain dans les limites de cette vie par la diffusion et la plus égale répartition de la richesse. Karl Marx est matérialiste; il promet aussi le bonheur sur terre à l'ouvrier ; mais au fond, il tend moins à obtenir une diffusion de la richesse, qu'il ne vise à la destruction même de la richesse comme fait économique. Son œuvre est vraiment anarchique et rétrograde. C'est une déviation du socialisme véritable, essentiellement organique et créateur. Oui, la renonciation à toute réserve de la richesse en vue de la création de la richesse à venir, et le retour à la

lutionnaire : Karlo Mario (Winkelblech est son véritable nom), et Engels qui employa avec une habileté inconnue jusque-là les données de la statistique.

consommation immédiate des biens une fois produits, c'est-à-dire la suppression de cette admirable organisation économique, qui a engendré des abus, mais qui est le résultat naturel d'une accumulation séculaire d'inventions et de traditions, voilà ce que Marx nous présente en réalité comme le dernier mot de l'économie politique. C'est le naïf scandale d'Aristote en présence du grand commerce de son temps et de ses rapides bénéfices, qui se renouvelle chez le moderne révolutionnaire en présence de la grande industrie et de ses prospérités triomphantes, mêlées, hélas! de maux nouveaux, comme il arrive de toute chose humaine.

Cfjmment l'argent peut-il légitimement produire de l'argent? Comment la mise en valeur du travail par l'organisation industrielle ou « capitalistique » peutelle donner naissance à un surcroît de bénéfices que le travail isolé ne saurait réaliser ? Telles sont les questions que Marx ne i)eut résoudre qu'en imaginant, tout un monde d'iniquités et d'horreurs, en supposant que l'ouvrier livré à lui-même n'aurait à travailler que la moitié de la journée pour se nourrir, et que l'autre moitié est une ext<n'sion au profit du capital, seule •jrigine de la plus-value et des bénéfices dans l'infâme commerce qui a pour objet le travail humain I Kngagé dans ses raisonnements abstraits, il ne voit pas que la puissance multiplicatrice de la richesse employée comme capital résulte de son mode d'emploi même.

De même, en effet, que la même force produit un effet différent, suivant qu'elle est exercée en différents points du levier, ainsi la richesse, consommée aussitôt que produite, reste à demi stérile, tandis que la richesse accumulée, transformée en outils et en machines, servant de centre à l'organisation industrielle, fournissant au travail collectif une direction, lui imprimant et se donnant à elle-même une marche accélérée au milieu des rapides changements de l'industrie et du marché, fécondée par l'intelligence, multipliée par le crédit, doit porter des fruits infiniment plus abondants, ({u'il ne reste plus, — le problème n'est pas insoluble, — qu'à répartir plus également entre le capitaliste et le travailleur. Dans son ensemble et malgré ses imperfections, l'organisation capitalistique de l'industrie est un immense progrès.

Par sa marche naturelle, historique, le développement de l'industrie moderne a déjà produit, à côté des scandales de la concurrence anglaise, une notable amélioration dans la condition des travailleurs en Europe et en Amérique. L'augmentation de la puissance productive , la plus-value des bénéfices ont amené d'une part une diminution dans le prix des choses nécessaires, d'autre part, une élévation de salaires dont tout le monde, le pauvre comme. le riche, a profité. De plus, le capital a subi, naturellement encore, une transformation profonde. Les grandes entreprises, quand elles ne débutent pas par une

association de capitaux, y aboutissent presque nécessairement au bout d'un certain temps ; quand le paysan et l'ouvrier, ayant réalisé des économies, prennent une obligation de chemin de fer, ils deviennent copropriétaires d'un énorme capital infiniment divisé. Ce mouvement, favorisé par l'association sous toutes ses formes, sociétés de consommation, sociétés de coopération, sociétés d'aide mutuel, etc., n'est qu'à ses débuts et a déjà changé la face du monde économique.

Enfin, il n'est pas niable que si les mœurs, si le progrès spontané des sentiments de solidarité, de confiance et d'estime réciproques, si la modération dans les désirs chez le riche et la résignation chez le pauvre, si la libre pratique du devoir en un mot peuvent beaucoup pour l'apaisement du conflit, les gouvernements ont, eux aussi, un rôle considérable à jouer dans la crise économique et sociale que traversent les nations modernes. En pleine possession d'elles-mêmes, celles-ci peuvent diriger leur législation et leur politique dans le sens d'une plus équitable répartition des charges et d'une meilleure organisation de la production. Eh bien! cet organe central par lequel les sociétés adultes se règlent elles-mêmes et disposent de leur avenir, ce puissant instrument de réformes, le socialisme révolutionnaire veut le briser, cf)mme il veut rompre le grand ressort de la production, le capital, si lahorieusement formé

au cours des siècles ; il demande le retour à la commune en politique, comme le retour au métier isolé en fait de production industrielle. Au lieu de nations multiples, luttant pour l'existence, il est vrai, mais échangeant aussi des produits et des idées, Marx rêve d'opposer l'une à l'autre dans les deux Mondes, au sein de chaque cité, comme luttent dans son esprit les abstractions qui s'appellent Das Kapiial et Die Arbeit, deux armées de nombre inégal, celle des prolétaires et celle des capitalistes ; il donne le signal de la guerre par la grève universelle, avant qu'elle ne se fasse par la révolution universelle.

Nous n'avons pas la prétention d'exposer en aussi peu de mots, encore moins de réfuter le socialisme révolutionnaire; nous n'avons voulu qu'en marquer l'importance et en indiquer brièvement le caractère, à la fois violent et métaphysique, destructif avant tout. Encore une fois, il y a d'autres formes de socialisme, et nous pouvons dire, puisqu'il nous est permis de choisir, que ces aberrations rétrogrades n'en fournissent pas le meilleur type'.

C. Socialisme d'État ou de la Chaire. — Cette forme du socialisme est, nous l'avons vu, le prolongement de l'École historique; elle tient compte des

1. Voir sur l'état actuel du socialisme révolulionnaire en Allemagne deux remarquables articles de M. Bourdeau, dans la Revue des Deux Mondes d'avril 1891. Ils complètent utilement le livre de M. de Laveleye cité plus haut.

faits et sait le rôle du temps dans les afîaires humaines. Elle se garde donc de vouloir changer par voie révolutionnaire Tordre économique existant; elle accepte seulement l'idée de réformes progressives et lient une direction intermédiaire entre le socialisme radical et le « manchesterianisme » absolu.

Pour les disciples de Smith et de Riccardo, l'État est un ennemi, le gouvernement, un mal nécessaire : les socialistes de la Chaire font remarquer que cela n'est vrai que sous les gouvernements despotiques ; ils soutiennent que là où le gouvernement est d'accord avec la nation, il devient l'organe de la volonté collective, et peut se charger dès lors de fonctions économiques de plus en plus importantes (postes, routes, canaux, phares, ports, fixation et reboisement des montagnes, digues fluviales, forêts, haras, poids et mesures, surveillance des marchés y compris la Bourse, banques, crédit foncier, instruction, assistance, cultes). Uniquement investi jadis de la défense de la sécurité au dehors et au dedans, l'État consacre dans les États modernes des sommes de plus en plus importantes « à la promotion de la culture », c'està-dire à l'éducation, à l'encouragement de l'art, à l'outillage de la science et même au perfectionnement de l'agriculture, de l'industrie et du commerce. (Expositions, comices, concours, primes de navigation, consulats)... L'État donne enfin satisfaction à des besoins plus élevés encore; il est l'organe de lunile

et de la conscience nationales, il est la condition d'existence de la patrie. De ce point de vue, il est non seulement le régulateur des fonctions économiques comme de toutes les autres, mais il domine de très haut la sphère des intérêts. Une société d'assurance mutuelle se dissout quand ses affaires vont mal; l'État a une raison d'être plus noble et autrement impérieuse : il ne peut abdiquer.

Lui est-il permis même de se désintéresser entièrement des fins morales des individus qu'il représente? Peut-il par exemple éviter de tendre par le choix des impôts à une meilleure répartition des richesses au point de vue de la justice et de l'humanité? N'a-t-il absolument rien à faire pour alléger ceux qui portent le plus lourd fardeau dans l'ensemble de la production nationale? Dans les conflits qui éclatent entre les représentants du capital et les travailleurs, ne lui convient-il pas d'intervenir au moins comme arbitre et de s'entremettre pour ramener la paix? En allant ainsi au-devant de tous les besoins collectifs à mesure qu'ils se font sentir, l'État ne rencontre aucune limite absolue, aucun obstacle de droit. En effet, comment discerner a priori entre une fonction publique et une fonction réservée à des individus ? Y a-t-il une seule fonction d'État qui n'ait été à quelque moment de l'histoire exercée par des particuliers? Et comment l'État serait-il taxé d'abus, quand il ne fait que répondre à l'appel des intéressés? Telles sont les

doctrines, telles sont les tendances des économistes allemands qu'on appelle socialistes d'État. Ce socialisme, comme on le voit, n"a rien de subversif; il a été jusqu'ici le meilleur rempart de la société allemande contre le socialisme révolutionnaire. Ses représentants les plus illustres sont : Held, Schmoller, Scheel, Schonberg, Wagner, Ahrens, Holtzendorf, Henri de Sybel, mais par-dessus tous Schœffle, dont l'énorme ouvrage : Structure et vie du corps social, renferme la plus haute expression de l'Économie allemande contemporaine '.

Les individualistes tiennent bon, non en Allemagne, mais en Angleterre et en France. Ils montrent qu'en général les opérations industrielles sont beaucoup plus dispendieuses et moins bien conduites par l'État que par les particuliers; que certaines fonctions envahies par l'État dans les pays centralisés sont ailleurs accomplies à la satisfaction générale par des associations indépendantes; ({ue l'extension de la sphère d'action gouvernementale est oppressive pour les consciences et menaçante pour les libertés; que la

1. En Franco, ce sociulismo n'forniatciir et progressiste a été défendu ilans les Principes cVéconomie politique de Charles Gide, 1vol., Paris, 1889. « L'auteur admet l'existence de lois naturelles et soutient la cause du libre éctiaiige. .Mais il analyse, d'autre part, avec des dispositions peu sympatliiques, la légitimité de la propriété individuelle en terres, critique très énergiquement le système de la concurrence illimitée et exprime des doutes sur la permanence du système des salaires. » (Analyse de M. Gide luimôme dans un article sur l'économie politi(|ue en France, dans le Political science qualerly de New-York, 1890.)

désuétude de l'initiative et de la responsabilité est dangereuse, parce que, en fin de compte, même dans les administrations publiques, même dans l'armée, c'est sur la valeur de l'individu que tout repose, et que , tant valent les citoyens dans le monde des affaires comme ailleurs, tant vaut la nation. Telles sont les objections des individualistes dont Spencer, en Angleterre, peut être considéré comme le chef, et qui sont très nombreux parmi les économistes français.

1. Voir le livre de Stuart Mill : La Liberté, et celui de Spencer: Vhidividu contre l'État, traduction française. Paris, Alcan. Comparer : Dupont-White, Vlii'tividu et l'État. Pour tous ces problèmes on consultera avec fruit les ouvrages de M. Fouillée, entre autres: La Science sociale contemporaine et La propriété sociale et la démocratie, Paris, Hachette. Un des plaidoyers les plus vigoureux en faveur de l'individualisme économique est le Rappoit présenté au conseil municipal de Paris en 1888 par M. Léon Donnai contre l'établissement de boulangeries et de boucheries municipales.

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