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COMMENT LE MOUVEMENT PHYSIOCRATIQUE FUT PRÉPARE

Un trait commun va maintenant rapprocher les écoles diverses que nous étudierons; et ce trait commun, c'est que les faits économiques paraîtront enchaînés les uns aux autres par des rapports que l'arbitraire et la fantaisie des hommes seraient impuissants à changer. On avait cru jusqu'alors à des procédés : on va croire maintenant à des lois. Telle est la doctrine des lois économiques, caractérisée par la croyance à un certain ordre naturel et permanent des sociétés.

Mais quel est cet ordre? Et quels sont les faits qui en découlent? Ici les opinions peuvent diverger, et un abîme, sans doute, va séparer Malthus et Ricardo d'avec Carey, ou bien Jean-Baptiste Say et Bastiat d'avec List. N'importe : quand même tous ces écrivains différeront entre eux sur l'application du principe, ils s'accorderont au moins sur son existence, et ils en feront la base de leurs théories, en laissant à l'école historique l'illusion que rien n'est absolu dans le monde, en laissant au socialisme d'Etat l'erreur de croire que c'est l'Etat qui informe et conduit à son gré la nation, et en laissant enfin au socialisme absolu l'ambition

de prétendre que l'homme est assez fort pour ramener sur la terre le paradis terrestre à la condition qu'il en bannisse la famille, la propriété ou tout au moins la liberté individuelle.

Les phj^siocrates, quelques erreurs qu'ils aient commises, ont eu les premiers le mérite d'asseoir leur système sur ce principe de lois économiques naturelles. Jusque là, on en avait bien pénétré ou imaginé quelques-unes, notamment en matière de monnaie et de commerce international : mais on n'avait point cherché à les coordonner en un système. Voilà donc pourquoi il n'est point injuste de faire commencer réellement l'économie politique avec la grande école des physiocrates, si énergiquement convaincue de l'existence et de la nécessité de ces lois.

Leur nom même en vient, du grec fvai?, nature, et y.px'.oi:, puissance. Il existe des lois naturelles qui commandent : telle est la véritable origine du mot « physiocratie », quoique pour l'expliquer on ait invoqué parfois la théorie qui fait de la terre, c'est-à-dire de la nature, l'unique puissance productive.

Le mot physiocrate est nouveau : Dupont de Nemours l'employa pour la première fois en 1700, et ceux que nous nommons les physiocrates n'étaient connus de leur temps que sous le nom à' économistes. Il n'y a d'ancien que V adjectif physiocraiique et le suhstaLntiî physiocratie. En 1767, Dupont donnait ce dernier en sous-titre à un recueil d 'œuvres de Quesnay qu'il publiait sous ce nom : Physiocratie ou constitution naturelle du gouvernement le plus avantageux au genre humain ' .

1 Est-il bien exact que le mot physiocratie vienne de Dupont? Oncken, dans sa belleet savante édition des Oùivres économiques et philosophiipies de Quesnaij (parue en 18S8), émet un doute. Il incline à attribuer le mot à Quesnay lui-même. Ce qui est certain, c'est que, dans le numéro d'avril 1767 des Ep/if'n}érides, l'ablié Bandeau rendait justice à Forbonnais d'avoir « ignoré plutôt que combattu les principes de la plnjsiocralie, c'est-à-dire de l'ordre naturel et social fondé sur la nécessité physi({ue el sur la force irrésistible de l'évidence ». L'expression, ici, était employée pour désJt;nor quelque chose de bien connu; elle n'avait pas même l'apparence sonore d'un néologisme,

Les doctrines physiocratiques ont apparu et se sont développées un peu après 1750. Montesquieu, dont V Esprit des lois parut en 1748, ne contribua pas peu à accréditer l'idée de lois économiques'. Il proclamait, dans l'ordre moral comme dans tout autre ordre, l'existence de lois naturelles qui ne sont autres que les rapports dérivant de la nature des choses. Du reste, il n'approfondissait pas ce principe sous l'aspect qui seul nous intéresse, et il se bornait à disséminer çà et là des idées économiques, aussi souvent inexactes que dangereuses. On connaît ses vœux en faveur des lois somptuaires* et des impôts indirects', ses réflexions sur l'usage de la monnaie* et l'influence des climats ^

C'est ce qu'il y a, à cet égard, de plus judicieux dans tout l'ouvrage. Pour le surplus, Montesquieu n'est ni un mercautiliste comme il aurait pu l'être, ni un libéral comme le seront Quesuay et Turgot : mais il encourage le socialisme d'Etat, en assignant à l'Etat le rôle de nourrir et de vêtir les cito^'^ens^ et il n'est pas loin de trahir la

et l'on peut croire que le mot existait déjà dans le cercle des amis de Quesnay, qui lui-même donnait volontiers à ses articles des épigraphes ou des citations soit latines, soit surtout grecques (Voyez Oncken, op. cit., p. 697 en note).

' « L'époque — dit Dupont de Nemours — de l'ébranlement général qui a déterminé les esprits à s'appliquer à l'étude de l'économie politique, remonte jusqu'à M. de Montesquieu >^ (Dupont, Notice abrégée, dans les Ephémérides, 1760).

2 Esprit des lois, 1. VIT, ch. v.

a Ibid., 1. Xin, ch. XIV.

* Tbid., 1. XXII.

' Ibid., 1. XVI.

'■ « Quelques aumônes que l'on fait à un homme nu dans les rues, ne remplissent point les obligations de YEtat, qui doit à tous les citoyens une subsistance assurée, la nourriture, un vêtement convenable et un genre de vie qui ne soit point contraire à sa santé » {Ibid., 1. XXIll, ch. xxix). « Les richesses particulières n'ont augmenté que parce qu'elles ont ôté à une partie des citoyens le nécessaire physique : il faut donc qu'il leur soit rendu » (Ibid.. 1. VII, ch. IV). Montesquieu, dans ce passage, croyait donc seulement aux variations dans les répartitions des richesses, au sens patrimonial du mot, et non pas à une production de richesses au sens économique. De là ses axiomes sur la nécessité du luxe : « Si les riches ne dépensent pas beaucoup, les pauvres mourront de faim » (ibid); et de là les lacunes qu'il présente sur

cause de la propriété, notamment quand il préconise l'impôt progressif. Son défaut de sens économique se révèle surtout par son aversion contre les machines et le progrès industriel ^ Nous ne parlons pas enfin de sa malveillance à l'égard du catholicisme et de l'Eglise, malveillance qu'il laisse percer en maint endroit, notamment à propos de la théologie scolastique^, des hôpitaux et des monastères*.

Un autre ouvrage, vraiment économique, frayant bien plus directement la voie aux phj'siocrates, c'est VEssai sur la nature du cojnmerce en général, ouvrage de Richard de Cantillon, composé probablement vers 1725 et publié seulement en 1755^.

L'Essai sur la nature du commerce en général comprend trois parties. La première traite de la richesse ou de la production. Cantillon y considère la terre comme « la source ou la matière d'où l'on tire toute richesse » — ce qui va être une théorie purement physiocratique — et il exprime à ce sujet une foule d'observations assez originales. Cantillon, par exemple, avait-il une vague intuition de ce qui devait être la doctrine deRicardo, lorsqu'il écrivait que « le prix ou valeur intrinsèque d'une chose est la

l'épargne et le progrès : il ne croit ni à l'un ni à l'autre. — Sur les idées socialistes dans Montesquieu, voir le bel ouvrage de M. Lichtenberger, le Socialisme au xviip siècle, pp. 84-93. — Nous reviendrons plus loin sur ce sujet, 1. IV, ch. III.

1 Ibid., 1. XIII. ch. vu.

» Ibid, 1. XXIII, ch. XV.

3 « Nous devons aux spéculations des scolasliques tous les malheurs qui ont accompagné la destruction du commerce >» (1. XXI, ch. xx). — Voir plus haut. p. 51.

* Voir la lin du livre XXIII, ch. xxix.

' Richard de Cantillon. originaire d'une famille noble irlandaise, fut d'abord négociant à Londres, puis fonda une banque à Paris vers 1710. Là il seconda les opérations de Law et spécula sur les actions de la Banque; mais il sut liquider à temps et se retirer. Résidant d'abord en Hollande, puis à Londres, il fut assassiné dans cette ville par son domestique, en 1733. Son Esfsai sur la nature du commerce en général parui il Paris en 1755, sans nom d'auteur, sous la mention " traduit de l'anglais, imprimé à Londres, chez Fletcher Gyles ». — Sur Cantillon, consulter Espinas, qui l'a longuement étudié dans son Histoire des doctrines économiques, pp. 179-197; — voir surtout Robert Legrand, Richard Cantillon, Paris, 1900.

mesure de la quantité de terre et du travail qui enti-e dans sa production, eu égard à la bonté ou produit de la terre et à la qualité du travail »? Le deuxième livre traite de l'échange et de la circulation du numéraire, avec des vues judicieuses sur la manière dont la loi do l'offre et de la demande fixe le juste prix des choses'. Cantillon s'y montre partisan de la liberté de l'intérêt, dont le taux, semblable au prix de toutes les choses, est régi par des lois naturelles. Enfin le livre III est consacré au commerce international : c'est un mercantilisme assez éclectique et sans système bien coordonné. Cantillon, négociant et banquier par profession, avait appelé le premier l'attention sur les vitesses différentes que la circulation de l'argent peut avoir. Cité par Turgot et recommandé par (lournay, cet auteur était connu des phj'siocrates, et peut-être ne fut-il pas sans quelque influence sur eux.

D'autre part, la question des blés a joué un rôle trop important dans la formation des doctrines physiocratiques et elle a suscité trop d'oeuvres doctrinales, pour que, même avant de la suivre dans la seconde moitié du xviii* siècle, nous n'exposions pas ici tout d'abord ce qu'elle était au moment où la nouvelle école est apparue*.

La tendance constante,des autorités publiques avait été, depuis longtemps, d'assurer l'alimentation locale par les obstacles apportés au commerce et au transport des blés.

* a Quoique cette méthode de fixer les prix des choses au marché (daprès la proportion réciproque des vendeurs et des acheteurs) n'ait aucun fondement juste ou géométrique, puisqu'elle dépend souvent de l'empressement ou de la facilité d'un petit nombre d'acheteurs ou de vendeurs, cependant il n'y a pas d'apparence qu'on puisse y parvenir par aucune autre voie plus convenable. Il est constant que la quantité des denrées ou marchandises mises en vente, proportionnée à la demande ou à la quantité des acheteurs, est la base sur laquelle on fixe ou croit fixer toujours les prix actuels des marchés, et qu'en général ces prix ne s'écartent pas beaucoup de la valeur intrinsèque n (Cité par Espinas, op. cit., p. 191). — Comparez avec l'opinion des scolastiques, particulièrement avec Langenstein et Henri de Gand, supra, pp. 45-47.

* Sur la question des blés, étudier l'ouvrage fort bien documenté de M . Afanassiev, privat-docent à l'Université d'Odessa, le Commerce des céréales en France au xyiii» siècle, Paris, 1894.

Toutefois, malgré des fixations assez fréquentes du prix maximum des blés par voie d'ordonnances royales, au cours des xiv* et xv^ siècles, les entraves mises à ce commerce ne faisaient point partie, à proprement parler, du système féodal. Saint Louis, au contraire, avait disposé expressément que « les baillis et sénécbaux ne défendront point les transports de blé, de vin et autres marchandises hors de leur territoire, si ce n'est en cas de grande nécessité », et que, « après avoir fait ces défenses, ils n'exempteront personne par grâce ou faveur ». La réglementation systématique ne commence qu'avec les derniers Valois et n'appartient en propre qu'aux derniers siècles de la monarchie.

Le principal texte législatif à cet égard est l'ordonnance du 21 novembre 1577, inspirée par le chancelier de l'Hôpital. La déclaration du 31 août 16'. tO l'a ensuite complétée.

Envisageons brièvement cette législation aux divers points de vue du commerce, de ralimentation de Paris, de la circulation à l'intérieur et de l'exportation. Nous ne nous occuperons d'ailleurs que des règles permanentes, sans trop nous arrêter à des expédients passagers comme ceux que la famine de 1709 et quelques autres disettes exceptionnelles purent inspirer.

Tout d'abord les pouvoirs publics s'armaient de défiance contre toute idée d'accaparement, et c'était par la suppression des intermédiaires, c'était par le rapport direct du cultivateur et du consommateur qu'ils voulaient assurer le bon marché. De là la défense faite au cultivateur de garder son blé au delà du terme de deux ans ; de là l'obligation de venir en personne au marché, d'y décharger et d'y vendre sa marchandise soi-même ou par quelqu'un de sa famille, sans pouvoir employer ni un commissionnaire, ni un facteur quelconque; de là l'interdiction de remporter les grains une fois amenés et la nécessité de les vendre le troisième marché au plus tard, sans pouvoir dans l'intervalle hausser

le prix qui avait été déclaré la première fois. L'obligation de vendre au marché était du reste fort ancienne : on la constate déjà dans la coutume de Beauvais, en 1383 ; et de nombreux édits ou ordonnances, entre autres de Philippe le Bel et de François 1", ne faisaient que la confirmer ou la généraliser. Bref, « au commencement du xviii" siècle, l'obligation de rendre son blé au marché était pour l'agriculteur une nécessité : quand les cours étaient bas, l'administration fermait les yeux sur les contraventions toujours nombreuses ; mais à la moindre hausse, les vexations et l'arbitraire reprenaient de plus belle* ».

L'ordonnance de 1577 avait fait défense aux laboureurs (comme aux nobles et à d'autres catégories de personnes) de faire le commerce des blés, avec obligation pour quiconque voulait le faire de se déclarer et faire enregistrer aux greffes. Ce n'était point non plus sans risques qu'on embrassait cette profession, puisque les marchands assumaient la charge « d'amener leurs grains au marché public de la ville où ils résident, une fois le mois pour le moins si plus souvent n'est ordonné, et d'en avoir à cet effet toujours quantité es dites villes, et déclarer les autres lieux esquelsils feront leurs achats et amas de grains ». Le soupçon d'avoir voulu attendre la hausse, parfois le simple fait d'avoir acheté sans marchander pouvaient entraîner les plus sévères condamnations-.

Les villes étaient l'objet d'une sollicitude toute particulière : il fallait que l'habitant des villes eût le blé à bon marché, et l'on pensait assurer ce résultat par la suppression de la concurrence et des intermédiaires^. Pour Paris notamment, les achats furent limités en quantité, afin que la petite consommation domestique ne souffrit pas des

^ Afanassiev, op. cit., p. 18.

2 Afanassiev, op. cit., pp. 80, 91, etc.

' Quelquefois on empêchait les paysans d'achetei', sinon en quantité insignifiante, sur les marchés où on les obligeait à venir vendre (Voyez Afanassiev, op. cit., p. 19).

achats en gros de la boulangerie '. De plus, une ordonnance du lieutenant civil de Paris, du 8 janvier 1622, confirmant des dispositions antérieures, forma trois zones concentriques autour de Paris : dans la première, de huit lieues de rayon, les achats étaient interdits aux boulangers et négociants de Paris ; dans la seconde, de deux lieues de rayon, ils restaient interdits aux négociants et devenaient permis aux boulangers ; enfin, au-delà de dix lieues les marchands pouvaient acheter en liberté. Au reste, ceux de Paris pouvaient acheter partout, même dans les zones de protection de deux lieues qui s'étendaient autour des autres villes et qui étaient interdites aux boulangers et négociants de ces villes elles-mêmes. « L'usage de sacrifier toujours les intérêts des campagnes à ceux des villes, dit avec raison Afanassiev, était une tradition du moyen âge, reprise et aggravée encore par la monarchie absolue. Sitôt que le pain était cher, le prolétariat des villes s'agitait, et le gouvernement redoutait , à Paris surtout , les mouvements populaires, toujours pleins de menaces'. »

A l'intérieur de la France, la circulation des grains n'était pas atfranchie des droits divers qui grevaient les marchandises en général et en particulier des droits qui étaient perçus, soit à l'entrée des cinq grosses fermes, soit aux frontières de chaque province réputée étrangère. Momentanément l'arrêt du Conseil du 21 août 1703 permit bien la circulation en franchise dans tout le royaume : mais ce ne fat que passager, et après diverses interruptions la franchise disparut finalement avec l'arrêt du Conseil du 26 octobre 1740. Bien plus, dans les périodes de cherté le transport d'une province à l'autre était absolument inter-

• Une ordonnance de décembre 1672 interdit « à tous hôteliers, grainiers et regrattiers « d'acheter phis de deux setiers de blé (pour le blé, le setier de Paris était de 1 h. 56 1. et correspondait en poids à 120 k. à peu près, à raison de 77 k. l'hectolitre). Les lioulangers pouvaient acheter jusqu'à deux muids de blé et un muid de farine (le muid était de 12 setiers, soit environ 1.440 k. de blé).

- Afanassiev, op. cit., p. 222.

dit, soit pai" des arrêts des Parlements, soit par l'autorité des intendants.

Partant de cette idée que c'est l'abondance, et non la production, que l'on doit encourager, aucune mesure n'était prise contre l'importation des céréales étrangères.

En revanche, les exportations étaient ordinairement interdites, sauf des licences que les exportateurs payaient fort cher. François P'', par l'ordonnance de novembre 1539, abrogea toutes les autorisations ou interdictions privées, et prohiba l'exportation, sauf autorisation du roi; François II, en 1559, établit un bureau de huit commissaires pour accorder ou refuser les sorties, suivant l'état du marché ; et Charles IX, en 1571, déclara que cette « faculté et puissance d'octroyer des congés et permissions pour le transport des grains hors le royaume est de droit royal et du domaine de la couronne, incommunicable à quelqu ' personne que ce soit* ». Sully, protecteur de l'agriculture, obtint, il est vrai, des adoucissements à ce système ; mais la politique industrielle de Colbert ramena dans toute sa force le régime des interdictions. Les autorisations d'exporter n'étaient que temporaires, données pour trois mois ou six mois selon l'état de la récolte, et rarement pour l'année. Colbert se croyait obligé de justifier ces permissions par la considération que « le débit pourrait apporter beaucoup d'argent* » : mais leur brièveté arrêtait toute spéculation de quelque importance, dans un temps surtout où les correspondances et les transports étaient nécessairement fort longs. Les sorties n'avaient lieu très souvent qu'avec le paiement des droits ou au moins de la

* C'est l'ordonnance sur laquelle nous nous sommes expliqué plus haut (p. 107).

' LeUre du 29 décembre 1669 à l'intendant de Bourgogne (voyez P. Clément, Colbert, t. II, p. 53). — Cependant Clément, très favorable à Colbert, le félicite d'avoir permis l'exportation pendant dix ans et quatre mois au total, sur une période de quatorze ans, de 1669 à 1683 lOp. cit., t. II, p. 56). M. des Gilleuls juge Colbert plus sévèrement (Histoire et régime de la grande industrie en France aux xviie et xvni« siècles, p. 29).

moitié des droits « suivant le tarif * «. Et quand la sortie était prohibée, elle l'était avec une impitoyable rigueur : témoin la peine de mort prononcée dès 1626, puis reproduite dans la déclaration du 22 décembre 1698, et enfin dans les arrêts du Conseil de 1710, de 1711 et de 1712. Ces dernières dates, d'ailleurs, rappellent des périodes de famine pour la France, et l'exportation ne pouvait guère être alors ni une menace pour le royaume, ni une cause de bénéfice pour le vendeur.

Souvent aussi, de maladroites interventions de l'administration décourageaient ou paralysaient la culture : tantôt, comme en 1602 et 160.3, on permit au premàer venu d'emblaver les terres qui ne l'auraient pas été; tantôt, comme en 1709, après le terrible hiver qui gela les blés, on voulut réserver pour la consommation tout ce qu'il y avait de grains dans les greniers, on défendit aux cultivateurs de réensemencer les terres en orge et en blés de mars, et il était trop tard quand on s'aperçut que les paysans, meilleurs juges, chacun pour soi, de l'apparence (le leurs récoltes, avaient eu raison de croire leurs emblavures perdues par la rigueur de la saison. Citons encore l'édit d'Henri lY, qui avait ordonné de tenir en Mairie les deux tiers de chaque domaine. Tout cela procédait du faux principe que l'intérêt général, au lieu d'être, sauf exceptions, la résultante des intérêts particuliers, ne peut être connu que par l'Etat et qu'il a besoin d'être imposé par lui. C'était méconnaître que la liberté et la concurrence, en étant les meilleurs stimulants de la production, sont aussi les pourvoyeurs les plus vigilants de la consommation.

Dans ces conditions, le commerce des blés avait été

' Suivant le tarif de 1664, les droits étaient de 22 livres le niuid. Avec le muid de 12 setiers, c'est-à-dire de 1.440 k. de blé, et avec la livre à 1 fr. 86 sous Colbert (nous ne nous occupons pas des chan^^ements de pouvoir de la monnaie), on trouve que les droits correspondaient à 2 fr. 83 les 100 kilos.

anéanti ou ne s'était pas constitué. Le prix de toutes choses avait monté, par l'affaiblissement du pouvoir de la monnaie, mais celui du blé était resté stationnaire : Forbonnais l'estimait en moyenne, pour le règne de Louis XIV, à 10 livres le setier de Paris, comme pour le règne d'Henri IV '. Ce prix était surtout beaucoup trop irrégulier, par l'absence de débouchés extérieurs et par les entraves mises à la loi de l'offre et de la demande. Aussi la situation des campagnes était-elle devenue très misérable, et d'autant plus que les céréales tenaient alors dans le régime agricole plus de place encore qu'elles n'en occupent maintenant.

« C'est un fait, disait déjà Boisguilbert en 1697, que plus de la moitié de la France est en friche ou mal cultivée, c'est-à-dire beaucoup moins qu'elle ne pourrait l'être et même qu'elle ne l'était autrefois* » ; et le contrôleur général de Machault écrivait en 1749, dans son Mémoire : « On ne saurait imaginer l'état déplorable où est l'agriculture, à moins de l'avoir vu de ses propres yeux en parcourant les campagnes et de s'être un peu appliqué à cette partie négligée... On est surpris qu'il se trouve encore des laboureurs en France et que les disettes de blé ne se fassent pas sentir plus vivement et plus fréquemment... Lorsque l'on voit tant de terres devenues incultes, la plupart même de celles qui sont cultivées ne l'être qu'à demi, tant de peuples qui ont disparu des campagnes, tant de bourgs et villages détruits ou qui tombent en ruines tous les jours, une infinité de gens réduits à déserter leurs foyers et à périr de misère, pendant qu'il y aurait moyen de les faire vivre tous en les occupant, n'est-il pas concluant qu'il faut que l'agriculture soit prodigieusement tombée depuis cinquante ans seulement et qu'il y ait dans la police des blés

' Avet- la livre à 1 fr. 86, ce serait la parité approximative de 15 fr. 50 les 100 kilos.

* Détail de la France, éd. Guillaumin, p. 253.

quelque vice radical, funeste à l'agriculture et à l'industrie ? ' »

Ces détails historiques — un peu longs peut-être — nous ont semblé nécessaires pour expliquer le point de vue où les physiocrates se sont placés et pour donner la raison de l'orientation particulière vers laquelle l'économie politique allait d'abord se tourner.

La grande école à laquelle nous arrivons enfin, se subdivise en deux groupes : 1° celui des « économistes » proprement dits ou physiocrates, véritable secte de Quesnay, qui comprenait Quesnay, Mirabeau le père, Mercier de la Rivière, Le Trosne, Baudeau, Dupont (de Nemours), Abeille, Saint-Péravy, Yauvillers, Roubaud, etc.; 2° le groupe de Gournay, qui comprenait au premier rang Gournay et Turgot, puis derrière eux 2^1orellet, Trudaine de Montigny, Malesherbes, Herbert, Berlin, Maynon d'Invau, de Boisgelin, de Cicé, Dangeuil, Clicquot-Bervache, etc.

Nous étudierons dans cet ordre :

1" L'historique général de l'école;

2" Les principes généraux sur lesquels elle repose;

3° Les principaux de ses membres.

HISTORIQUE GÉNÉRAL DE l'ÉCOLE PHYSIOCRATIQUE

Le mouvement physiocratique remonte aux premières années après 1750. Quesnay venait d'être nommé médecin de M™' de Pompadour en 17 49; des liens s'établirent entre lui, Gournay, qui est nommé intendant du commerce

* Cité par Dupont de Nemours, Anahjse historique de la législation des grainsy pp. 10 et 12 (voyez Afanassiev, op. cit., p. 203). Daire classe cet ouvrage (paru en 1789) parmi ceux qui ne peuvent pas être attribués sûrement à Dupont. — A étudier aussi sur cette page intéressante de notre liistoire économique l'excellent ouvrage de Kareiev, les Paysans et la question paysanne en France dans le dernier quart du x\iw siècle, tr. fr., Paris, 1899.

en 1751, et Turgot, qui allait être, en 1753, maître de>< requêtes au Parlement de Paris. Le modeste entresol que Qu€?snay occupait à Versailles au dessus des appartements de la favorite, était devenu le loyer des causeries économiques les plus animées. U Encyclopédie éiâit en cours de publication : Quesnay y fit les ariicleH Fet^miers et Grains (175G et 1757); Turgot, les articles Foires et marchés, Fondations (1750) et quelques autres.

Dès 1752, Gournay, alors intendant du commerce, adresse à Trudaine père un mémoire où il insiste sur la triste situation de l'agriculture et sur les avantages de la liberté du commerce des grains, en montrant combien la culture est découragée par les entraves, les vexations et les menaces'.

Deux ans plus tard, Herbert amorce publiquement le débat par son Essai sur la police des grains, paru en 175 i -. Herbert, comme tous les physiocrates vont le faire, demande bien la liberté du commerce et de la circulation des grains : mais c'est dans l'intérêt des consommateurs eux-mêmes qu'il la demande. La liberté, selon lui, doit faire la baisse et non la hausse, et i,l s'efforce de le démontrer par des chiffres empruntés à la statistique anglaise. L'argument peut-être était habile : en tout cas, Herbert, parmi les physiocrates, professe là une opinion qui lui est tout à fait personnelle et que pas un autre auteur ne semble partager. 11 réussit au moins à faire sensation, et un arrêt du Conseil du 17 septembre 1754 accorda la libre circulation entre les provinces.

Nous citerons plus loin les publications de plus en plus nombreuseset fréquentes de l'école — delà « secte », comme disaient ses adversaires : — mais nous reprenons rapidement

' Voir Afanassiev, op. cit., p. 207. — Ce mémoire n'a pas été publié : Biollay (Pacte de famine, p. 86) l'a seulement cité.

* C'est la date donnée par Dupont, dans sa Notice abrégée. — Une ébauche incomplète de l'ouvrage avait été imprimée en 1753 à Londres (voyez .\fanassiev, p. 208).

ici les résultats de la campagne de réforme qu'elle poursuivait.

L'arrivée de Bertin au contrôle des finances, en 1759, était de bon augure pour les réformateurs^ Bertin, ancien intendant à Lyon, était un partisan convaincu de la liberté du commerce des grains. En 1700, il envoie une circulaire aux intendants pour leur demander de favoriser et de provoquer la fondation des Sociétés d'agriculture*. Enfin il rédige la fameuse déclaration du 25 mai 1703, qui ouvre véritablement une ère nouvelle. Elle rompt nettement avec l'ancienne doctrine de la nécessité de la réglementation, et elle proclame que « rien n'est plus propre à arrêter les inconvénients du monopole qu'une concurrence libre et entière dans le commerce des denrées alimentaires ». Bertin rétablit ainsi la double liberté du commerce des blés et de leur transport à l'intérieur, avec exemption de tous droits, même de ceux de péage. Il laisse toutefois subsister : 1° les règlements sur l'approvisionment de Paris; 2° les droits de marché; 3° les réglementations locales et les droits d'octroi aux barrières des villes; 4° l'administration des blés du 7-oi, système d'approvisionnement public que la couronne avait institué pour pouvoir subvenir, en cas de nécessité, aux besoins des villes et pour pouvoir en tout temps peser sur les cours par des achats et des ventes^.

• Voici, pour.plus de clarté historique, la suite des contrôleurs généraux au XVIII'-" siècle : 4730, Philibert Orry; — 1745, de Machault; — 1754, Moreau de Séchelles; — 1756, Peirenc de Moras; — 1757, de IJoullogne; — 1759, de Silhouette; — 1759, Bertin; — 1763, L'Averdy ; — 1768, Maynon dinvau; — 1769, Terray ; — 1774-1776, Turgot. — Sur lliistoire financière de la France au xviii* siècle, voir Viihrer, Histoire de la dette publique en France, 1886, t. 1.

'^ A citer les Sociétés d'agriculture de Bretagne et de Limoges, fondées en 1759, celle de Tours, en 1761, celles d'Orléans, de Lyon, etc.

•' Marseille (qui était d'ailleurs « à l'instar de l'étranger ellectif ») eut un « bureau d'abondance » fondé dès la fin du wii^ siècle, et celui-ci subsista, avec certaines intermittences, jusqu'à la fin de l'ancien régime. A Lyon, la « Chambre de la direction de rabondance », fondée en 1643, dura jusqu'en 1777. Elle achetait et revendait des blés, avec renouvellement d'un stock variable en quantités, aux frais et risques du Consulat. — Le pire effet de toutes ces or-

Mais l'avènement de la liberté souleva de violents orages. Seuls les Parlements do Toulouse et du Daupliiné applaudirent à la réforme. Quant à celui de Paris, non content (le protester avec ceux de Bordeaux et de Dijon, il se préparait à rendre un peu plus tard, en 1760, un arrêt pour obliger les marchands, comme par le passé, à se faire inscrire et à assurer l'approvisionnement. Turgot, en 1770, quand il fut intendant du Limousin, se vit encore réduit à briser la résistance du lieutenant de police d'Angouléme, qui prétendait contraindre le3»particuliers à se déposséder de leurs grains et à les porter au marché.

Dans l'intervalle Berlin avait cédé la place à L'Averd}'. A ce dernier on doit deux choses : l'édit du 19 juillet 170 i et le fameux traité Malisset.

Par l'édit de 1764, l'exportation était permise, soit par terre, soit par mer, moyennant un droit ad valorem de 1/2 7o» toutes les fois que le blé ne valait pas plus de 12 livres 10 sous le quintal (ou 30 livres le setier de Paris) — ce qui correspondait, en poids et monnaie actuels, à 25 fr. 50 environ les 100 kil. — Pour la sortie par mer, vingtsept ports, puis bientôt trente-six en tout, furent désignés, la sortie ne pouvant avoir lieu que sous pavillon français. L'édit de 1764 est purement inspiré par les physiocrates, comme en fait foi le passage sur la nécessité « d'animer et d'étendre la culture des terres, dont le produit est la source la plus réelle et la plus sûre d'un Etat ».

L'Averdy fut moins heureux avec le traité Malisset, qui devint le point de départ de la fameuse légende révolutionnaire du pacte de famine, légende trop facilement

ganisations, c'est que, par la supériorité de leurs moyens et Timpossibilité de la concurrence, elles anéantissaient le commerce libre : mais, une fois entrées dans cette voie, elles étaient obligées d'y aller beaucoup plus loin qu'elles n'auraient voulu. « Le commerce des yrains, dit Turgot dans son Mémoire au roi de janvier 1776, était presque anéanti dans la ville de Lyon, par l'étatablissementdes greniers d'abondance et par de très gros droits (droits de rêve) imposés au passage de cette denrée » (Turgot, Œuvres, éd. Guillaumin, t. II, p. 245). — Sur ces greniers d'abondance, voyez Afanassiev. op. cit.,

loO LIVRE II — LES THÉORIES DES LOIS ÉCONOMIQUES

acceptée par Henri Martin et même par Maxime du Camp''. Il s'agissait tout simplement d'une soumission qu'un gros négociant en blé, nommé Malisset, passa pour douze ans, le 28 août 17G5, pour s'obliger, moyennant diverses commissions et divers avantages, à entretenir et à renouveler dans les magasins du roi autour de Paris une quantité de 40.000 setiers de blé qu'il prenait en charge et qu'il ne pouvait diminuer en une certaine mesure que dans les périodes de bon marché. Mais la concurrence trop inégale que Malisset faisait aux négt>ciants ordinaires, découragea le commerce libre et poussa forcément au monopole. Aussi l'intendant des finances chargé des approvisionnements, Trudaine de Montigny fils, partisan lui-même de la liberté, imagina de passer avec un autre négociant un marché qui, en préjudiciant à Malisset par une concurrence inattendue, l'amena à solliciter de lui-même, pour le 31 octobre 1768, la résiliation d'un contrat aussi onéreux pour le roi que funeste au pays tout entier.

Pendant ce temps, grâce à la législation plus libérale de 1763 et de 1764, l'agriculture semblait se reprendre, non seulement au témoignage des physiocrates, mais de l'aveu même de leurs adversaires.

Puis vinrent les mauvaises récoltes et l'abbé Terray au contrôle général des finances. Ce sera la seconde phase du grand mouvement économique du xviii" siècle, et nous la verrons en étudiant Turgot.

Dans la première partie, les journaux non moins que les livres avaient servi aux physiocrates pour formuler et faire connaître leurs doctrines. En outre de la Gazette du commerce, où paraissaient aussi des' articles de Forbonnais, dirigés contre les idiysiocralès, ceux-ci eurent pour organe soit le Journal de V agriculture, du commerce et

• Henri Martin, Histoire de France, t. XVI; — Maxime du Camp, Paris, ses organes, ses fondions et sa vie. — Sui- le pachto de famine, Biollay, Etudes économiques sur le xvni« siècle, 1885; — Bord, Histoire du blé en France, 1887; — Afanassiev, op. cit., ch. xiv, pp. 287-341.

LES PIIYSIOCRATES 157

des finances, qui fut sous la direction de Dupont de juillet 1765 à novembre 1766 et qui passa alors du côté opposé, soit \e^ Ephémérides du citoyen, de l'abbé Baudeau, qui, lui-même peu favorable d'abord aux physiocrates, se lallia ensuite tout à fait à eux et y appela Dupont comme rédacteur en chef en 1768. Ainsi dans laj)resse périodique les écrivains du parti rencontraient une vive opposition, et ils finirent par en être éliminés, après toute une période d'habiletés et de stratagèmes, pendant laquelle ils avaient eux-mêmes — Quesnay entre autres — fait des articles contre leurs propres doctrines, soit pour laisser au journal l'aspect d'une tribune impartiale où toutes les opinions pouvaient se produire, soit pour attirer davantage l'attention du public sur des propositions contredites ainsi sous ses yeux. La Physiocratie de Dupout, parue en 1767, n'est — sauf le Discours préliminaire composé par Dupont — que le recueil des articles que Quesnay avait publiés' dans le Journal de l'agriculture, du commerce et des finances. Un peu plus tard, ce fut dans les Ephémérides du citoyen que furent publiées pour la première fois, en 1770^ les fameuses Réfexions sur la formation et la distribution des richesses, de Turgot, le premier ouvrage vraiment classique par le fond et par la forme qui ait été composé sur l'économie politique.

Mais depuis quelque temps une scission s'était opérée dans le groupe dont Quesnay avait été le centre à un certain moment. D'un côté se trouvaient Quesnay, Mirabeau père, Baudeau et quelques autres, convaincus que l'agriculture seule produit, tandis que la classe des industriels et des commerçants n'est qu'une classe stérile; de l'autre côté se plaçaient Turgot et Moreilet (nous ne parlons plus (le Gournay, mort dès 1759), préoccupés avant tout de la liberté du commerce. Ce fut ce dernier groupe qui finit par l'emporter. Dupont avait été d'abord avec Quesnay : il se î-allia peu à peu aux idées de Turgot, et il finit par réuniidevant l'histoire, sous le nom générique de « physiocrates »,

les « économistes » proprement dits, sectateurs de Quesnay, et le groupe de Turgot.

Déjà aussi l'astre de Quesnay pâlissait. Voltaire, dans V Homme aux quarante écus, avait raillé son disciple Mercier de la Rivière ; et Forbonnais, en 1767, avait discuté et combattu très sérieusement le Tableau économique de Quesnay. La mauvaise récolte de 1767 avait amené une cherté du blé, que le peuple, toujours facile à séduire dans les périodes de disette et de calamités, attribua à la liberté du commerce et de l'exportation. L'abbé Terray, qui avait succédé en 1769, comme contrôleur général, à Maynon d'Invau, rétablit la réglementation du commerce des céréales. Les Ephémérides du citoyen, découragées par les ciseaux de la censure, ne tardèrent pas elles-mêmes à disparaître, en 1772.

Le parti trouva cependant un regain de popularité avec l'élévation de Turgot au ministère, lorsque Louis XYI, prenant le pouvoir avec un esprit éclairé et des vues irréprochables, inaugura son triste règne en rappelant au contrôle général des finances le seul homme dont les lumières et l'énergie auraient pu conjurer la Révolution et y substituer les réformes, si le roi avait eu l'audace de le soutenir jusqu'au bout. C'était en août 1774. Le 16 décembre de la même année mourut Quesnay, et le 12 mai 1776 Turgot fut invité à donner sa démission. Au commencement de la Révolution, tous les physiocrates étaient morts ou tombés dans le discrédit, sauf Dupont et Morellet.

L'influence de l'écolephysiocratique n'en avait pas moins été immense et elle survécut à la popularité de ses fondateurs, quelque inconscients qu'en fussent les hommes qui subissaient ces idées.

On doit aux physiocrates le mouvement sincèrement libéral qui caractérise les brillantes années du début de Louis XVI, éclairées par les victoires de la guerre de l'Indépendance ; on leur doit la liberté du commerce et du transport des céréales ; ou leur doit enfin la suppression

légale des corporations, qui, depuis le railieudu xvii" siècle, n'avaient plus qu'une vie toute factice. Ce qu'il y a del)on dans l'œuvre fiscale de la Constituante, est dû tout entier auxphysiocrates. Ils ont sans doute semé plus d'idéesqu'ils n'en ont vu germer et lever ; mais il leur restera toujours la gloire d'avoir montré dans la liberté économique le fondement de la productivité et de la prospérité générale. J.-B. Say, notamment, et Frédéric Bastiat sont de ceux qui leur ont fait le plus d'emprunts, sans se l'avouer peutêtre à eux-mêmes.

Ajoutons, pour terminer, que le « principe économique », véritable postulatum de toute la science, est une formule de Quesnay : « Obtenir, avait-il dit, la plus grande jouissance possible avec le moins d'efforts possible, c'est la perfection de la conduite économique. »

LES DOCTRINES PHYSIOCRATIQUES

Si nous cherchons à grouper les idées communes des physiocrates autour de quelques points principaux, nous les ramènerons aux suivants :

1° L'existence d'un ordre naturel des sociétés ;

2° La prépondérance de l'agriculture, considérée comme l'unique industrie productive;

3" La justice et la nécessité du despotisme légal.

Premier principe. — Ordre naturel des sociétés.

Il y a un certain ordre naturel qui doit être respecté, et les lois humaines, si elles le troublent, font le malheur des peuples.

Quesnay affectionnait cette maxime :

Ex naHira jus, ordo et Irges ;

Ex homine arbitrium, regimen et coercitio

Dupont avait mis cet aphorisme comme épigraphe en tête de la Physiocratie. Les économistes y trouvaient une

arme générale pour combattre les procédés administratifs des gouvernements de leur temps. Quesnay inscrivait presque à la première ligne de ses Ma^cimes la formule suivante : « Que la nation soit instruite des lois générales de l'ordre naturel, qui constituent le gouvernement évidemment le plus parfait ' » ; et Mercier de la Rivière intitulait son principal ouvrage : Ordre natitrel et essentiel des sociétés politiques.

Or, aux j-eux des physiocrates, les institutions essentielles qui découlent ainsi de la nature, sont :

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