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III. — La liberté économique

Les physiocrates, à cet égard, réclamaient deux libertés qui manquaient plus ou moins à leur temps, c'est-à-dire

' Droit naturel et essentiel des sociétés politiques, pp. 618-619.

2 CeUe formule du droit de tous ù tout est longuement discutée et combattue par Quesnay dans le Droit naturel (publié par \e Journal de l'agriculture). — Voyez Droit naturel, ch. ii, éd. Oncken, pp. 366 et s.

' Infra, 1. IV, ch. m.

* Infra, 1. IV, ch. iil.

la liberté des cultures et la lil)erté des échanges. Ainsi l'on voit Quesnay demander « que chacun soit libre de cultiver dans son champ telles productions que son intérêt, ses facultés, la nature du terrain lui suggèrent pour en tirer le plus grand profit possible ', » et « qu'on maintienne l'entière liberté du commerce : car, ajoutait-il, la police du commerce intérieur et extérieur la plus sûre, la plus exacte, la plus profitable à la nation et à l'Etat consiste dans la pleine liberté de la concurrence- ». De là la fameuse maxime attribuée à Gournay : «Laissez faire, laissez passer », maxime qui peut bien remonter à d'Argenson et qui autoriserait l'anarchie si on voulait la prendre en dehors des circonstances qui la faisaient alors adopter et en dehors du sens que les physiocrates eux-mêmes lui donnaient.

Peut-être bien chez Quesnay cette liberté est-elle surtout regardée comme un procédé pour faciliter l'écoulement des denrées, augmenter le produit net des terres et améliorer la condition du cultivateur ^ Mais chez Mercier de la Rivière elle est certainement tout un principe; et celui-ci découle de la liberté personnelle, comme le principe de la propriété des choses découlait aussi de la propriété de la personne. Par définition, le bien devait résulter du libre jeu des intérêts particuliers abandonnés à leur mutuelle concurrence.

« Le monde alors va de lui-même, dit Mercier : le désir de jouir et la liberté de jouir, ne cessant de provoquer la multiplication des productions et l'accroissement de l'industrie, impriment à toute la société un mouvement qui devient une tendance perpétuelle vers son meilleur état possible* ». « Plus on avance — disait aussi Dupont en 1771

' XIII® maxime {Maximes générales du gouvernement économique). ' xxv* maxime. — Voyez aussi xvi» et xvii» maximes. ^ Sur le Libéralisme économique dans les œuvres de Quesnay, voyez lui article de M. Truchy, dans la Bévue d'économie politique, décembre 1899. * Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, éd. Daire, p. 617.

— dans l'étiule do l'ordre que la Sagesse suprême a donné à l'univers, et plus on est forcé d'admirer la réciprocité des rapports qui unissent les diverses parties de cet assemblage immense. Rien n'}- est isolé, tout sy tient : toutes les causes sont effets, tous les effets sont causes. Les richesses, par exemple, font naître la culture; la culture multiplie les richesses; cette augmentation de richesses accroît la population; l'accroissement de la population soutient la valeur des richesses mêmes. »

Ce tableau, dira-t-on, n'est qu'une description enthousiaste et poétique. Eh bien, Bastiat, en le reprenant avec des couleurs encore plus vives, y mettra plus de lyrisme et plus d'enthousiasme; mais quant à nous, nous croyons qu'il n'est pas moins facile de tirer du spectacle du monde économique que du spectacle de la création inanimée un hymne à la Providence et à la Sagesse infinie de Dieu.

Cette croyance en une harmonie naturelle des relations est un des traits caractéristiques de la doctrine physiocratique, née d'ailleurs au milieu des bergeries sentimentales qui attendrissaient nos pères à la veille des égorgements de la Révolution. Comme le dit un des meilleurs critiques de cette école, M. Schelle, « une des remarques sur lesquelles s'appuyaient les physiocrates, est que l'homme est poussé par deux ressorts antagonistes en apparence, la sociabilité et l'intérêt personnel, et que cependant la combinaison de ces deux ressorts produit des effets harmoniques'. »

Nous n'envisageons ici la liberté qu'au point de vue abstrait ; car il est impossible d'exposer et de discuter les théories physiocratiques sur le commerce extérieur, avant d'avoir étudié leurs théories sur le commerce en général. Nous y reviendrons un peu plus tard.

— Au fond, ce système n'avait-il pas avec lui ses exagé-

' Schelle, Dictionnaire d'économie politique de MM. Léon Say et Chailley- Bert, vo Physiocrates, t. II, p. 478.

rations, déjà dans la partie que nous venons d'en exposer? Nous n'y contredisons point; mais nous croyons qu'elles ont été exploitées contre lui avec plus de passion que de justice et d'impartialité. Les griefs soulevés sont les suivants :

1" L'inaction du gouvernement poussée jusqu'aux dernières limites.

On a voulu la trouver dans la maxime : « Laissez faire, laissez passer ». Il serait cependant plus juste de n'y voir que ce que les physiocrates y mettaient, c'est-à-dire une revendication énergique, mais nécessaire alors, de la liberté du commerce et de la liberté du travail.

Pn tout cas Quesnay, le véritable patriarche de la secte, pose en principe que le gouvernement doit favoriser une certaine orientation de l'activité et un certain emploi des revenus*; il déclare que « l'autorité souveraine peut et doit instituer des lois contre le désordre bien démontré », en ayant soin, toutefois, de « ne pas empiéter sur l'ordre naturel de la ^^ociété'- »; il consacre tout un long chapitre à ce qu'il appelle la « proscription de l'intérêt particulier exclusif^ » ; enfin, il trace aux lois civiles positives un cadre qui nous semble laisser à l'Etat pleine liberté d'accomplir tout son devoir et de remplir toute sa mission*.

*viii'^ maxime : « Que le gouvernement économique ne soccupe qu'à favoriser les dépenses productives et le commerce des denrées du cru, et qu'il laisse aller à elles-mêmes les dépenses stériles. » — xx« maxime : V Qu'on ne diminue pas l'aisance des dernières classes de citoyens... » — .\xii6 maxime : « Qu'on ne provoque point le luxe de décoration... » — xxviie maxime : « Que le gouvernement soit moins occupé du soin d'épargner que des opérations nécessaires pour la prospérité du royaume... » — xxviii" '/xa.rmie; « Que l'administration des finances, soit dans la perception des impôts, soit dans les dépenses du gouvernement, n'occasionne pas de fortunes pécuniaires qui dérobent une partie des revenus à la circulation, à la distribution et à la reproduction. »

'^Despotisme de la Chine, ci», viii, 5; 6 (Oncken, p. 642).

' Ibid., cb, viii, § 21 (Oncken, pp. 655 et s.).

* « Les lois positives sont des règles authenti(iues établies par une autorité souveraine, pour fixer l'ordre de ladministration du gouvernement, pour assurer la défense de la société, pour faire observer régulièrement les lois naturelles, pour réformer ou maintenir les coutumes et les usages introduits

Ce nest pas tout, et il faut voir comment les physiocrates entendaient appliquer leurs maximes. Certes, l'administration de Turgot comme intendant du Limousin et les mesures énergiques qu'il y prit pour conjurer les malheurs de la lamine, ne donnent pas prétexte aux prétendus interventionnistes pour l'accuser de mollesse, d'indifléreuce ou d'inertie en face des souffrances populaires. l'ii peu plus tard c'était lui aussi qui, au préambule du fameux édit du 6 février 1770, sur la suppression des corporations, plaçait sur les lèvres de Louis XVI cette belle jieusée : « Nous devons à tous nos sujets de leur assurer la Jouissance pleine et entière de leurs droits : nous devons surtout cette protection à cette classe d'hommes qui, n'ayant de propriété que leur travail et leur industrie, ont d'autant plus le besoin et le droit d'employer dans toute leur étendue les seules ressources qu'ils aient pour subsister' ».

2° L'uniformité du système, qui, une fois tenu pour vrai, est réputé susceptible d'être appliqué ])artout indistinctement.

Ce second grief est beaucoup plus fondé que le premier. Les jugements et les procédés de l'école physiocratique sont en effet trop absolus; c'est un code en un trop petit nombre d'articles; c'est un formulaire ne s'appliquant pas à une assez grande variété de conditions. Mais ce défaut s'explique très bien chez les physiocrates, d'abord par

dans la nation, pour régler les droits particuliers des sujets relativement a leurs diirérents ('■tats, pour déterminer l'ordre positif dans les cas douteux réduits à des probabilités d'opinion ou de convenances, pour asseoir les décisions de la justice distributive » (Droit naturel, ch. vi. — Item, Despotisme c'.e la Chine, ch. viii, S 2, éd. Oncken, p. 637).

'On peut rapprocher ces mots de Turgot du passage suivant de l'Encyclique Reru.m novaruni de Léon XIII (15 mai 18Û1) : << Les droits, où qu'ils se trouvent, doivent être religieusement respectés, et l'Elat doit les assurer à tous les citoyens, en en prévenant ou en en vengeant la violation. Toutefois, dans la protection des droits privés, il doit se préoccuper d'une manière spéciale des faibles et des indigents ». Ici, c'est le principe général, tandis que ledit de 1776 se bornait à en faire une application au cas particulier qu'il visait, celui de la liberté de travailler.

l'esprit éminemment classique et simpliste des salons du xviii*siècle ; ensuite, par l'abus de la méthode métaphysique, vers laquelle toute science qui débute a toujours incliné beaucoup trop; enfin, par la pénurie des observations économiques et par une connaissance insuffisante de la complexité des phénomènes. Même aujourd'hui, beaucoup des hommes qui accusent l'école physiocratique d'un dogmatisme exagéré, tombent dans le même défaut, en abordant les questions économiques, soit avec les déductions métaphysiques de Karl Marx, soit avec d'autres formules aprioristiques, qu'ils empruntent ordinairement à la morale et dont ils font des applications erronées ou abusives.

Cependant, même avec les physiocrates, il faut bien noter qu'ils prétendaient légiférer seulement pour un peuple «agricole» : cen'est, en effet, que pour un peuple «agricole» que Quesnay rédigeait les Maximes, et Mercier de la Rivière établissait très nettement le contraste (inexact d'ailleurs) des peuples agricoles et des peuples commerçants';

3° La confusion entre l'ordre économique et l'ordre moral, en ce sens que les lois morales ne tendraient qu'à assurer le bien-être du genre humain, et que la science morale deviendrait la subordonnée de la science économique.

«i Les lois naturelles, disait par exemple Quesnay, sont ou physiques ou morales. On entend ici par loi physique le cours réglé de tout événement de l'ordre naturel évidemment le plus avantageux au genre humain. On entend ici par loi morale la règle de toute action humaine de l'ordre moral conforme à l'ordre physique évidemment le plus avantageux au genre humain*. »

' Ordre naturel et essentiel des sociétés, éd. Daire, p. 566. — Mercier de la Rivière se tromie en prétendant que « les peuples qui n'ont d'autres levenus que les salaires qui leur sont payés par d'autres nations qui se servent d'eux pour commercer entre elles..., ne forment point de véritables corps politiques..., et qu'un peuple de commerçants, quels que soient leurs )>rofits, ne peut jamais former un Etat riche ».

-Droit naturel, ch. v; — Despotisme de la Chine, ch. viii, !:) 1 (Oncken, p. 637). — Physique, ici, désigne tout ce qui est naturel en dehors de l'idée de bien et mal moral.

LES PHYSIOCRATES l^»*.»

Des passages de ce genre ne nous semblent protégés contre la critique d'une saine philosophie que par l'obscurité qui les enveloppe et qui permet de disserter sans fin sur la véritable pensée de leur auteur. Mais en réalité, si les lois morales tendent certainement au bonheur des hommes en général et même de tous les hommes en particulier, c'est, avant toutes choses, dans la perspective des l'écompenses qui doivent en suivre l'accomplissement. En outre — à moins que par lois morales Quesnay n'ait entendu le rapport de succession entre un fait envisagé au point de vue de sa moralité et un autre fait dont le premier serait la cause — il semble bien y avoir chez les physiocrates une confusion manifeste entre les lois morales proprement dites, qui commandent, et les lois économiques, qui ne font que décrire et expliquer.

La confusion de l'économie politique et de la morale — ou plutôt le caractère subaltenje de la morale à l'égard de l'économie politique — éclate surtout dans V Abrégé des principes de V économie politique. Cet Abrégé, paru en 1772, est un manifeste à forme bizarre, qui rappelle à la fois, suivant le mot de Dupont, tout ensemble « les arbres généalogiques et les inscriptions lapidaires ». Il est de Charles-Frédéric, margrave de Bade ; mais Dupont, soupçonné d'y avoir collaboré, doit au moins l'avoir inspiré, et en tout cas les physiocrates y ont bien reconnu leur esprit *.

•Voici à cet égard le passage le plus caractéristique de cet Abrégé (que nous dépouillons de sa bizarrerie de lignes et de caractères). — « La connaissance de cette grande vérité (le point fixe d'unité d'intérêt entre les hommes ou l'intérêt général et commun des trois classes qui composent la société) est la science de la vie Iiumaine, qui donne une vraie base à la morale, en otFrant un point de réunion à des intérêts contradictoires en apparence. Son plan et ses résultats sont de montrer à l'homme que la plus vive ardeur de ses désirs et ses plus grands ell'orts pour l'extension de ses jouissances sont un bien, pourvu qui! ne les porte jamais à attenter au droit d'autrui et que ce droit soit pour lui une barrière sacrée. Que s'il enfreint le moins du monde cette barrière sacrée posée par la justice éternelle et toute puissante, non seulement il fait l'injustice et le mal moral, mais il fait encore une folie, il opère son mal physique, il se blesse et se punit lui-même. Cette science montre en un mot que les peines et les récompenses commencent dès cette vie. qu'elles consistent d'abord en biens et en maux phy-

Ce qui est certain, c'est que Dupont félicite Quesnay d'être « parti de l'intérêt calculé des hommes pour arriver aux résultats que dicte sévèrement leur droit naturel, et d'avoir commencé à constater la sanction physique et impérieuse des lois naturelles — ce qui l'a conduit à en reconnaître la justice — » tandis que « les écrivains moraux et politiques, s'ils ont très bien fait sentir la justice de quelquesunes de ces lois, ont toujours été embarrassés pour trouver la sanction physique de ces mêmes lois*. »

Mais en même temps que nous protestons ici contre la subordination de l'éthique à l'économique, nous n'acceptons pas davantage entre ces deux sciences un ordre inverse de hiérarchie. Nous maintenons donc la formule enseignée ailleurs par nous, à savoir que, si l'homme doit demander d'abord à la morale de lui dicter sa conduite, ce n'en est pas moins à l'économie politique seule, et non subordonnée à la morale, qu'il doit demander ensuite quelles vont être, dans l'ordre des prévisions humaines, les conséquences économiques que ses actes vont entraîner après eux ;

4° L'optimisme exagéré. Là encore, convenons-en, il y eut chez les physiocrates quelque chose de cette illusion et de cette ardeur communes à presque tous les auteurs de grandes découvertes et à tous les fondateurs de systèmes nouveaux. Mais — dirons-nous aussi — que ceux-là jettent

siques toujours prompts, toujours exacts et calculés sur les effets de notre conduite. Elle montre ainsi : 1" nos devoirs envers Dieu...; 2" nos devoirs envers nos semblables...; 3° nos devoirs envers nous-mêmes, qui se réduisent à accroître nos droits par lextension de nos devoirs, dont l'acquit sera toujours au profit de tous, c'est-à-dire que plus nous travaillerons, plus nous profiterons, plus nous ferons bien, plus nous nous trouverons bien; et notre travail, notre profit, notre hien-faire, notre bien-être tourneront constamment et réciproquement à l'avantage de tous et toujours à notre propre avantage » (Voyez les Pltusiurrates de Daire, t. I, pp. 383-385).

'Dupont, Xotice abrégée, dans le Quesnay de l'édition Oncken, p. 152. — Sur les fondements de la morale chez les physiocrates et chez Quesnay en particulier, on peut lire le K. P. Pesch, S. 3., Die philosophischen Gnmdlagen dea o'konomischoi Lihe)'aUs))ius, Fribourg-en-r5risgau,i899 icli.li, ?;2, pp. 77 et s.). Toutefois il faut être prévenu que le P. Pesch, qui appartient aux catholiques sociaux et qui est un adversaire décidé de l'économie libérale, en devient injuste à certains égards pour les physiocrates.

la première pierre à l'école physiocratique, qui n'ont pas promis la régénération sociale et le bonheur de l'humanité par la mirifique vertu d'une formule de leur invention.

— De tout cela on a rejeté les thèses morales, l'exagération du laissez-faire et l'optimisme sans limites basé sur l'harmonie nécessaire de tous les intérêts. En général, au contraire, on a eu la sagesse de garder la croyance à des lois économiques naturelles, qu'on a cherché depuis lors à mieux connaître et qu'on a vues autres que les a économistes » d'antan n'avaient cru les trouver ; puis on a gardé, dans la pratique contemporaine universelle, la liberté du travail, de la production et des échanges, que les physiocrates avaient puissamment concouru à nous donner.

Deuxième principe. — Productivité de V agriculture seule.

L'agriculture est la seule industrie qui produit : le travail subséquent transforme sans produire; aussi les manufacturiers, commerçants, ouvriers quelconques des industries non agricoles composent-ils une classe stérile.

Cantillon avait déjà exprimé cette idée, que seule la terre produit et non pas l'hoinme' : mais ce n'est véritablement que chez les physiocrates qu'elle a pris corps et qu'elle est devenue un axiome, base pour ainsi dire de la science tout entière. On peut voir dans cette doctrine une réaction toute naturelle, soit contre les exagérations et les erreurs du système de Law, soit contre l'industrialisme quelque peu exclusif de Colbert". C'était aussi du même coup un retour raisonné vers les principes que Sully avait appliqués dans son administration.

N'était-ce point également un retour inconscient à la vieille thèse d'Aristote, qui condamnait l'acquisition chré-

' Essai sur la nature du commerce en général. — Voir plus haut, p. 145. ' Cette cause est présentée par Adam Smith, Richesse des nations, 1. IV, ch. IX (éd. Guillaumiii, t. II, pp. 309 et s.).

matistique, et à celle de la théologie scolaslique, qui bien certainement ne voyait pas de sources de production en dehors de la terre et du travail? Eh bien, non. Assurément, ce n'est pas devant une autorité péripatéticienne ou théologique que les physiocrates auraient consenti à s'incliner : mais ce n'est pas tout, et leur thèse est bien intrinsèquement différente : car le travail lui-même ne leur apparaît pas comme un agent producteur, et leur attention se concentre à tel point sur la nature que les industries de transformation — et non point seulement le commerce — se voient infliger la qualification de stériles.

Cette productivité de l'agriculture, en contraste avec rim}troductivité des industries de transformation, revient pour ainsi dire à chaque ligne dans les Maœimes de Quesnay '. « Que le souverain et la nation, dit-il, ne perdent jamais de vue que la terre est l'unique source des richesses et que c'est V agriculture cjui les multiplie'^. « L'agriculture doit recevoir nécessairement des avances pour conserver et accroître sa productivité ^ ; et l'Etat doit encourager ces « dépenses productives », aux dépens des « fortunes pécuniaires * >).

Le Tableau économique écrit un an plus tard, en 1758, renferme sur ce sujet la quintessence de la doctrine physiocratique ^.

Quesnay distingue trois classes dans la nation : 1" la

' Maximes générales du gouvernement économique d'un roijanme agricole et notes sur ses maximes (éd. Oiicken, p. 3291.

- ni« maxime.

•'' vi« maxime.

* vii«, vin«, xxii^, xxix» et XXX* maximes.

■■' On avait cru longtemps que le Tableau économique était perdu, el on ne le connaissait «[ue par VAnahjse du tableau écononiique, rédigée proliablement par le marquis de .Mirabeau et publiée en juin 1766 dans le Journal de r agriculture, du commerce et des finances, puis publiée de nouveau par Dupont en 17G7 dans la P/iysiocratie. Mais l'original manuscrit du Tableau économique a été retrouvé par M. Stephan Hauer, en 188'J, aux Archives départementales de Seine-et-Oise. Le mémoire comprenait en léalité : 1" le Tableau économique proprement dit; 2" les Maximes générales du gouvernement économique. Il avait été présenté au roi en décembre 1758, puis tiré à petit

LES PUYSIOCRATES 173

classe productive ou des cultivateurs ; "2" la classe des propriélaires ; 3" la classe stérile, qui comprend tout le surplus de la population — marchands, induslriols, fonctionnaires, etc. — La classe productive tire de la terre un produit hrut : elle retient sur ce brut sa nourriture, les salaires de ses ouvriers cV les frais reproductifs tels que semences et renouvellement du matériel. Le surplus constitue lô produit net : il est versé aux propriétaires. La classe des propriétaires fait trois parts de ce produit net : une pi-emière part retourne aux cultivateurs en achat de denrées alimentaires; une deuxième va à la classe stérile en achat de marchandises manufacturées; une troisième — s'il y a un excédent — est employée à titre d'économies. La classe des propriétaires, ajoutons-le, se sulxlivise â son tour en trois sous-classes : le souverain, les possesseurs des terres et les décirnaieurs '. La classe stérile emploie, soit en achat de denrées alimentaires, soit en achat de matières premières, ce qu'elle vient de recevoir de la classe des propriétaires. Mais elle ne produit pas, à proprement parler ; tout au plus doit-on lui savoir gré de faire des choses utiles en procurant des richesses qui, telles que des maisons, survivent à Tefrort présent et se conservent pour l'avenir.

Tel est le processus de la production et de la matière produite ; et (Juesnay n'hésita pas à essayer de représenter par des chiffres l'évolution et la .répartition du produit brut telles qu'il les envisageait. Il supposait, par exemple, un produit agricole brut de cinq milliards, sur

nombre en 1759, d'après Mirabeau (voyez Oncken, op. cit., p. 125). Dupont, dans son livre Origine et progrès d'une science nouvelle, donne cependant la date de 1758 (éd. Daire, p. 339). LMna/i/seest insérée, soit dans les Physiocrates de Daire, soit dans les Œuvres économinues et philosophiques de Quesnay d'Oncken; ce dernier ouvrage contient, en fait d'œuvres économiques de Quesnay, le double à peu prés de ce que Daire avait donné précédemment.

' Raudeau subdivise la classe propriétaire en deux sous-classes seulement : 1° le souverain; 2'' les propriétaires fonciers {Introduction à la philosophie économique, cîi. m, éd. Daire, p. 669).

lesquels deux milliards représentaient les avances à faire à la reproduction et l'entretien en nature de la classe productive. Restait un produit net de trois milliards. Alors « les trois milliards que la classe productive a reçus pour les ventes qu'elle a faites aux propriétaires du revenu et à la classe stérile, sont employés par la classe productive au paiement du revenu de l'année courante, de deux milliards, et en achat d'un milliard d'ouvrages qu'elle paye à la classe stérile ' . »

Comment expliquer logiquement cette thèse de la productivité exclusive de l'agriculture et delà stérilité essentielle de l'industrie' et du commerce? Pour répondre à la question, il faut peut-être se souvenir que les récoltes semhlèrent naître de la terre et pour ainsi dire être créées par elle, aussi longtemps que la chimie n'eut pas démontré que les végétaux sont une vivante transformation des éléments de l'atmosphère et du sol. Quesnay disait « qu'une production est une richesse renaissante^ »; et encore un demi-siècle plus tard Jean-Baptiste Sây, qui tient aux physiocrates par plus d'un côté^, écrivait que « le champ est comme un creuset dans lequel vous mettez du minerai et d'où il sort du métal et des scories », en ajoutant que « si un fonds de terre s'usait, il finirait, au bout d'un certain nombre d'années, par être consommé tout entier \ » De là pour les physiocrates la différence entre la production et le gain. L'industriel et le négociant peuvent gagner : mais il n'y a que l'agriculteur qui i)roduit, car la production est une création de matière utile, plutôt qu'une addition d'utilité sur une matière préexistante. Dès le

' Analyse du tableau économique, édition Oncken, p. 311.

* Mémoire de (* l'ami de M. II. » (Oncken, p. 390).

' « L'industrie manufacturière ou commerçante, dit-il, quifonde ses revenus sur la consommation étrangère, est de toute la plus précaire, la plus dépendante des hommes et des événements... Elle ne voit dans les autres peuples que les prolits qu'on en peut tirer » (Traité d'économie politique, l'« éd., 1., L, ch. XXI).

* Lettres à Malthus de J.-R. Say (Œuvres, éd. Guillaumin, 1.11. pp. 451- 452).

début, la philosophie économique de Quesnay se place sur ce terrain '. Tout au plus « les travaux d'industrie conlril)uent-ils à la population et à l'accroissemunt des richesses, pourvu qu'ils n'occupent pas des hommes au préjudice de la culture des biens-fonds », car en ce cas ils seraient doublement nuisibles, en préjudiciant tout ensemble à l'enrichissement et au développement de la population-.

Il y avait beaucoup à répliquer. Rendons même à Quesnay celte singulière justice que, dans le temps où les physiocrates se réfutaient eux-mêmes pour se donner l'occasion de discuter et pour forcer le public à s'occuper d'eux, luimême s'est combattu très fortement dans son Mémoire sur les avantages de V industrie et dit commerce et sur la fécondité de la classe prétendue stérile^. Là, Quesnay a fort bien établi que « la classe stérile est réellement la classe productive de la valeur vénale qui donne à ces productions (de la classe agricole) la qualité de richesses » ; et il ajoute non moins justement que « c'est au commerce des transports que la classe des cultivateurs doit, pour la plus grande partie, le prix de la vente de la première main des productions qu'elle fait naître* ». Et Dupont de reconnaître en note — comme rédacteur en chef du Journal de V agriculture — que « ce mémoire est peut-être le plus fort, le plus suivi, le plus serré » qui ait été fait contre le système du Tableau économique. Tout cela, il est vrai, pour mieux amorcer et mieux tromper le public !

Que restait-il à riposter? Quesnay se chargea de réfuter son pseudonyme sous un autre pseudonyme''. Mais nous ne

' Voyez en particulier les Maximes de gouvernement économique qui suivent larlicle Grains de 1757 et surtout la première maxime (éd. Oncken, p. 233).

- Ibid., IV et me maximes (éd. Oncken, pp. 234 et 235V

■■' Gazette et Journal de l'agriculture, n"* de novembre 1705, sous les initiales M. H. (voyez Oncken, pp. 378 et s.).

* Ibid., pp. 381-382.

^ Journal de l'agricidture, janvier 1766, sous le pseudonyme du « meilleur ami de M. H. » (voyez Oncken, pp. 384 et s.). — C'est JJupont, dans sa Notice abrégée de 1769, qui a révélé ces pseudonymes.

pouvons nous empêcher de penser que la réplique ne vaut pas l'objection. On disait que « la classe stérile contribue au moins à la valeur vénale des productions qu'elle achète de la classe productive » : Quesnay répond que la classe stérile « n'y contribue pas plus que la classe productive ne contribue à la valeur vénale de ce qu'elle achète à la classe stérile; et que ses achats se contrebalancent de part et d'autre, de manière que leur effet se réduit de part et d'autre à des échanges de valeur pour valeur égale »; il répond qu'il faut « distinguer la valeur des productions renaissantes de la valeur des dépenses purement en frais, car une dépense n'est pas une production. ... et que la classe stérile, ne vendant que des valeurs de pures dépenses en Irais, n"est pas productive du prix de ces ventes' ». Aussi la classe stérile. « comme elle ne produit rien et qu'elle ne travaille que pour la consommation, ne peut subsister que par les richesses de la nation, c'est-à-dire par les richesses que la classe productive fait naître- ». Dupont appelait l'objection le sophisme de la source et de la corde, « parce que la corde sert à puiser l'eau que la source produit » et parce que les esprits faux ne savent pas discerner si c'est la corde ou bien si c'est la source qui donne l'eau ^ .

Partant de là, Quesnay faisait résulter le bien-être général d'une augmentation du produit net des terres, parce que cette augmentation allait fournir plus largement aux dépenses des deux autres classes et particulièrement à celles de la classe stérile. Autrement dit, par l'accroissement du produit net, la classe stérile allait transformer davantage : on la verrait tout ensemble davantage consommer et faire consommer.

Ainsi un prix raisonnable du blé, « un bon prix, comme

' Op. cit., Oncken, p. 389. — Item, Du commerce, premier dialogue entre M. H. et M. N., Oncken, p. 453. » Jbid.. p. 391.

' Dupont, Notice abrégée, année 1769.

dit Quesnay, qui procure de si grands revenus à l'Etat, n'est point préjudiciable au bas peuple'. » Cependant dans la cherté, il faut distinguer celle qui est constante et régulière, d'avec celle qui n'a pour cause que le manque de liberté et qui alterne d'une manière très funeste avec les avilissements des prix.

Nous pouvons bien nous expliquer ces vœux que les physiocrates faisaient pour renchérissement du blé ; car les prix alors étaient bas, les campagnes étaient pauvres, et Quesnay, réel connaisseur en matière agricole, parlait de variations entre 10 à 30 livres le setier (environ de 8 fr. 50 à 25 fr. 50 les 100 kilos) et d'une moyenne de 17 livres 8 sous le setier (1 i fr. 80 les 100 kilos)-, alors que, suivant l'estimation commune, l'agriculture était en perte si le froment ne se vendait pas de 15 à 18 livres le setier (de 12 fr. 75 à 15 fr. 30 les 100 kilos) ^

Il faut tout sacrifier à cette recherche du produit net le plus élevé, et cela non point par égoïsme, mais tout simplement par le sentiment du bien général à procurer.

Par conséquent il ne suffit pas de recommander l'économie dans les frais de culture ; il faut aussi ne pas reculer devant l'emploi de la main d'oeuvre étrangère — les Savoyards, disait Quesnay, s'ils coûtent moins que les Français — car la hausse du produit net fera faire de nouvelles avances à l'agriculture ; partant de là, elle provoquera l'a-

* Article Grains, édit. Oncken, p. 247. « Les villes et les provinces d'un royaume où les denrées sont chères, dit-il, sont plus habitées que celles où toutes les denrées sont à trop bas prix, parce que ce bas prix éteint les revenus, supprime les gains de toutes les autres professions, les travaux et les salaires des artisans et manouvriers : de plus, il anéantit les revenus du roi » (Ibid.). — Voyez Mercier de la Rivière, Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, éd. Daire, p. 571.

» Ibid., p. 197.

' Voyez les témoignages du temps cités dans Afanassiev, le Comtnerce des céréales en France an xviii* siccle, p. 213 en note. — En 1771, selon l'intendant du Lyonnais, il fallait 18 livres 14 sous pour que l'agriculteur put <' se retrouver » ; et la même année celui du Roussillon voulait 24 livres le setier (eod. loc).

bondance des récoltes et l 'accroissement de la population même nationale*.

Toutefois, par un contraste assez curieux, ces agrariens d'autrefois demandaient à la liberté le relèvement de l'agriculture, tandis que ceux d'aujourd'hui le demandent à la protection. Il est vrai que dans cet intervalle les réglementations n'ont pas moins changé que les situations*.

La théorie de la productivité exclusive de l'agriculture a entraîné, d'autre part, deux conséquences doctrinales très remarquables, l'une au point de vue de l'impôt, l'autre au point de vue de la liberté du commerce extérieur.

Pour les pliysiocrates, c'est un axiome que les impôts, quels qu'ils soient, retombent sur l'agriculteur, de même que toute chose utile et toute pi'oduction procèdent de lui. Par conséquent les impôts indirects doivent être condamnés : ils entraînent des répercussions indéfinies; ils nécessitent des armées de fonctionnaires et enchérissent le recouvrement ; bref, comme dit Quesnay, ils coûtent au pays plusieurs fois plus qu'ils ne rapportent au souverain ; et si le souverain les élève pour en retirer les sommes nettes dont il a besoin, l'écart va toujours grandissant entre les sommes nettes qu'il perçoit et les sommes brutes arrachées au premier obligé*. Voilà encore pourquoi l'élévation du produit net des terres sera si avantageuse : c'est que le souverain pourra lever plus d'impôts*. N'y a-t-il pas là, par des arguments tout nouveaux, un écho pour ainsi dire de la correspondance de Colbert avec les intendants, lorsque celui-ci autorisait la sortie des blés pour que les paysans pussent payer la taille au roi ^ ?

' Dupont, Origine et progrès d'une science nouvelle, ^ 4 (dans Physiocrates de Daire, pp. 345 et s.) — Item, Mercier de la Rivière, Oi'dre naturel et essentiel des sociétés politi({ues, <>d. Daire, pp. 460 et s.).

" Sur ce contraste apparent, voyez V Introduction d'Onciien aux Œuvres économiques et philosophiques de Quesnay, pp. x-xi.

' Second problème économique (déterminer les effets d'un impôt indiredt) et particulièrement pp. 713 et s. de l'éd. Oncken.

* Mercier de la Rivière, Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, éd. Daire, pp. 463 et s.

'' Supra pp. 1U3 et 108.

I>pef, les physioc rates proclament nécessairement arbitraire tout impôt indirect sur les choses « commerçables » et sur les personnes ' ; ils ne tiennent pour rationnel que l'impôt direct sur les fonds, impôt proportionnel au produit net moyen de la terre -. Mirabeau, après sa conversion à la physiocratie, avait consacré toute sa Théorie de Vimpôt (17(»0) à la démonstration et à l'application de cette thèse. A cet égard, les physiocrates n'étaient pas même d'accord avec Vauban, qui non seulement avait admis des impôts sur d'autres revenus que ceux des biens-fonds et admis en outre des contributions indirectes et des taxes de consommation, mais qui aussi, en atteignant la terre, avait voulu l'atteindre dans son revenu brut et proportionnellement à lui^. Or, si défectueux que soit le procédé des physiocrates, il est cependant sur ce point là moins injuste que celui de Vauban. Quesnay estimait le produit net agricole de la France à '•'> milliards et croyait qu'on aurait pu en prendre les 2/7 à titre d'impôt : l'impôt foncier aurait donné ainsi 850 millions par an, soit 28 •*/„, charge qui aurait été évidemment ruineuse pour l'agriculture. Mais le « salaire des hommes » aurait été expressément affranchi, ainsi que toute la classe stérile et toute celle des fermiers des biens- fonds*-

* Mercier de la Rivière, op. cit., pp. 473 et s.

* » Les propriétaires, le souverain et toute la nation ont un grand intérêt que rimpôt soit établi en entier sur le revenu des terres immédiatement; car toute autre imposition serait contre l'ordre naturel, parce qu'elle serait préjudiciable à la reproduction et à l'impôt et que l'impôt retomberait sur l'impôt même... L'impôt, de quelque manière qu'il soit imposé dans un royaume qui tire sa richesse de son territoire, est toujours payé par les biensfonds. Aussi la forme d'imposition la plus simple, la plus réglée, la plus profitable à l'Etat et la moins onéreuse aux contribuables, est celle qui est établie proportionnellement au produit net et immédiatement à la source de richesse continuellement renaissante « {Analyse du tableau économique, éd. Oncken, p. 312; Notes sur les maximes générales, ibid., p. 339.)

' Supra, p. 123.

* « Que... l'impôt soit établi immédiatement sur le produit net des biensfonds, et non sur le salaire des hommes, ni sur les denrées, où il multiplierait les frais de perception, préjudicierait au commerce et détruirait annuellement une partie des richesses de la nation. Qu'il ne se prenne pas

La Constituante fit d'assez larges emprunts à cette partie de la théorie physiocratique ; elle x a pris entre autres la définition du revenu net, dont elle a fait l'article 2 de loi du 1" décembre 1790 et le point de départ de l'impôt foncier réel et proportionnel '.

Par une conséquence assez inattendue, la théorie de la productivité exclusive et unique de l'agriculture fournissait un argument contre le système mercantile. En effet, la crainte de la sortie du numéraire ne doit pas empêcher la circulation des marchandises — pas plus à l'entrée qu'à la sortie — s'il est vrai qu'il n'y ait pas d'autres richesses véritables que les produits de la terre fécondée par les avances et le travail de l'homme-. L'essentiel, c'est d'encourager la reproduction ; et en quoi le courant de la balance du commerce vient-il y aider ou bien directement y faire obstacle ?

Dans un autre sens, au contraire, on doit craindre la sortie des revenus. La maxime qu'il ne faut pas « qu'une partie de la somme des revenus passe chez l'étranger sans retour, en argent ou en marchandises », et celle qui commande d'éviter « la désertion des habitants qui emporte-

non plus sur les richesses des fermiers des biens-fonds : car les avances de l'africulture d'un royaume doivent être envisagées comme un immeuble qu'il faut conserver précieusement pour la production de l'impôt, du revenu et de la subsistance de toutes les classes de citoyens » (v^ nia.rinie).

Le raisonnement nous semble un peu puéril : car la mise de l'impôt à

la charge du fermier ou du propriétaire peut-elle pratiquement aboutir à autre chose qu'à une diminution ou à une augmentation nominale du fermage? Ce seul trait suffirait à montrer ce qu'il y a de superficiel dans certaines analyses économiques de Quesnay.

1 « Le revenu net est ce qui reste au propriétaire, déduction faite, sur le produit brut, des frais de culture, semences, récolles et entretien. — Le revenu imposable est le revenu net moyen, calculé sur un nombre d'années déterminé » (Loi du l»"" décembre 1790, art. 2 et 3).

' « Qu'on ne soit pas trompé par un avantage apparent du commerce réciproque avec l'étranger, en jugeant simplement par la balance des sommes en argent, sans examiner le plus ou le moins de profit qui résulte des marchandises mêmes que l'on a vendues et de celles que l'on a achetées. Car souvent la perte est pour la nation qui rc( oit un surplus en argent; et cette perle se trouve au préjudice de la distribution et de la reproduction des revenus » (xxiv* maxime).

raient leurs richesses hors du rojaume' », se rapprochent de celte autre : « que la totalité des sommes du revenu entre dans la circulation annuelle et la parcoure dans toute son étendue ; qu'il ne se forme point de fortunes pécuniaires ou du moins qu'il y ait compensation entre celles qui se forment et celles qui reviennent dans la circulation- ».

Surtout ce qu'il semblait y avoir ici de libéral dans le système des physiocrates, respirait plus de dédain que de faveur pour le commerce international. Sans doute ils proclamaient bien haut que « les avantages du commerce extérieur ne consistent pas dans l'accroissement des fortunes })écuniaires » ; que « celles-ci ne mesurent pas les richesses d'une nation », et que la balance du commerce ne révèle pas davantage le degré de la prospérité d'un peuple^ — et en cela ils étaient bien les adversaires du mercantilisme : — mais dans le fond ils se souciaient fort peu de développer le commerce extérieur et les transformations opérées pour le compte de l'étranger.

Mercier de La Rivière est fort instructif sur ce point. Pour lui, tout commerce n'est qu'un « échange de marchandise pour marchandise... », afin de « parvenir à une consommation ». On ne doit donc pas « se laisser séduire par les dehors imposants des ventes qui se succèdent les unes aux autres » : cependant, « comme la consommation est la mesure de la reproduction... et comme le commerce intérieur est le moyen par lequel la consommation s'opère, la liberté dont il jouit est tout à l'avantage de la reproduction^ ». Voilà pour le commerce intérieur. Mais le commerce extérieur est beaucoup moins bien traité. Il

1 Maximes générales du gouvernement économique, x et xi.

2 Ibid., VII.

' Qiiesnay, Maximes de gouvernement économique après l'article Grainb, éd. Oncken, p. 239.

* Mercier de la Rivière, Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, éd. Daire, pp. 537, 538, 539.

n'est qu'un « pis-aller » ; sa nécessité, lorsqu'elle résulte du climat, est un « malheur » ; quand il est « indispensable », il faut dire qu'il est un « mal nécessaire' )>. On doit bien se gat'der de confondre « l'intérêt du commerce », c'est-à-dire « l'intérêt particulier des commerçants nationaux», avec « l'intérêt commun de la nation- ». Le commerçant est « nécessairement cosmopolite:... comme instrument du commerce, il est nécessairement aux gages de plusieurs nations;... il ne considère point de quel pays sont ses vendeurs, ni, quand il revend, de quel pays sont ses acheteurs r> ; bien plus, « les commerçants nationaux ne font point, en cette qualité, partie des hommes qui constituent l'Etat :... et une preuve, c'est que les richesses mobilières et occultes ne font jamais corps avec les richesses de l'Etat et même ne s'accroissent qu'aux dépens de celles de l'Etat...-, car il n'y a que les productions annuellement renaissantes dans l'Etat, qu'on puisse regarder comme richesses pour l'Etat* ».

Comment donc ce commerce extérieur devra-t-il être traité ? et faudra-t-il s'intéresser à sou développement? Ce n'est pas probable, puisque Mercier de la Rivière, après avoir établi que le commerce extérieur, toujours incapable d'enrichir une nation, est capable en certains cas de « l'appauvrir, delà ruiner, del'anéantir », formule ensuite cette règle que l'avantage de la liberté se mesure aux obstacles que la nature a mis à la production nationale*.

• Op. cit., éd. Daire, p. 547.

' Ibid., p. 549. — Itern. Le Trosne, Intérêt social, ch.\ii, §§4-5, éd. Daire pp. 970 et s.

' Ibid., pp. 562-563. — « Le commerce extérieur diminue en raison inverse de l'augmentation du commerce intérieur » (Ibid., p. 606).

* « Disposez le commerce de manière qu'il enlève aux cultivateurs une partie du prix auquel ils devraient vendre leurs productions : tout ctiange de face en un instant;... le commerce extérieur n'enrichit plus une nation, il l'appauvrit : et si ce désordre continuait, il parviendrait à la ruiner, à l'anéantir... Le commerce extérieur peut être nuisible, comme il peut être avantageux , son utilité consiste entièrement dans celle dont il est à la reproduction ; ainsi cette utilité résulte, non du commerce précisément, mais

LES PHYSIOCRATES IH.'i

D'ailleurs, un peuple commerçant fera toujours uu Etat précaire, incapable de vivie d'autre cho^e que des salaires payés par les autres nations*. Mais tout cela n'implique aucun retour à la théorie de l'argent richesse, contre laquelle Mercier de la Rivière s'élève ti-ès vivement^.

L'industrie n'est pas autrement traitée^. Même la vente faite à l'étranger à un prix plus élevé que le « prix nécessaire » ne serait pas un gain pour la nation, parce que ce prix ferait loi pour le commerce intérieur et parce que, dans ce cas, la nation — essentiellement composée de la classe productive — serait « mise à contribution j^ar l'ouvrier vendeur* ». Et telle était bien dans son ensemble la doctrine avérée de l'école, comme le prouvent les axiomes de Quesnay et l'adhésion de Dupont.

C'était donner beau jeu aux mercantilistes. La Gazette du cotwmerce publia^ la lettre d'un « habitant de Nîmes » sur la question suivante : « Dix fabricants de Nîmes achètent aux Italiens de la soie pour un million de livres;

de la façon dont le commerce se fait... Ne m'alléguez point qu'une nation peut être réduite à cette nécessité par le physique, par le climat où elle est placée : cela peut être, mais c'est un malheur, et ce malheur ne prouve rien, si ce n'est que partout l'oidre physique est l'ordre sur lequel il faut nécessairement calquer celui de la société : d'où je conclus que de tels peuples ont encore plus hesoin que tous les autres dune grande liberté. Règle générale : plus on est contrarié par le physique et plus la liberté devient importante à la prospérité d'une nation « (Op. cil., p. 547/. — Dans le même .sens voyez Le Trosne, Intérêt social, ch. vu, Si 2. éd. Daire, pp. UGô et s.

« Ibicl., pp. 566, 567.

■■' Ibid., pp. 583 et s.

3 (' L'illusion, par rapport aux effets de l'industrie manufacturière, n'est pas moins inconcevable que celle qui nous a trompés sur les effets de l'industrie simplement commerçante : le manufacturier a naturellement le même intérêt, le même système que les commerçants, et il tient nécessairement la même conduite » [Ibid., p. 593). — « La seule objection que vous puissiez me faire, c'est que si l'industrie ne multiplie point les valeurs pour cette partie de ces ouvrages qui se consomment dans l'intérieur d'une nation, cette multiplication parait du moins avoir lieu pour l'autre partie des mêmes ouvrages qu'elle vend aux étrangers. C'est, en effet, cette illusion si itniversellement accréditée qui a fait regarder le commerce de ces ouvrages comme propre à enrichir un Etat » {Ibid., p. 590). — Voyez encore pp. 594, etc.

* Ibid., p. 58tf.

» Numéro du 2i décembre 1765.

avec cette soie ils font fabriquer des bas à Nîmes et ils les revendent deux millions et demi de livres, partie aux Allemands et partie aux Portugais. On demande si ces manufacturiers n'appartiennent pas à la classe productive; on demande si ce travail n'augmente pas les ressources et le nombre des consommateurs,' ainsi que la quantité et la valeur des denrées nationales ». L'objection élait grave. Quesnay se chargea d'y répondre. Il le fit assez péniblement, et beaucoup plus en contestant la vraisemblance de l'hypothèse qu'en réfutant la logique des conclusions '.

On voit donc combien est erronée l'opinion courante, qui voit dans les physiocrates les ancêtres de nos théoriciens modernes du libre-échange. Les physiocrates ne méritent pas leurs éloges, pas plus, du reste, que Quesnay n'a mérité sur ce point les critiques de List*. Si nous nous en sommes expliqué plus longuement, c'est précisément pour réfuter cette erreur trop accréditée. Tout au contraire, l'idée de nation et de concurrence nationale est très fortement empreinte dans les œuvres de l'école : et ses écrivains

— avec des arguments tout différents, il est vrai, des nôtres

— se retrouveraient de nos jours, s'ils vivaient encore, parmi les avocats les plus chauds et les plus convaincus du protectionnisme agraire et des droits sur les blés.

D'où a pu venir une illusion aussi complète sur les vrais sentiments des physiocrates? La réponse est facile. Gomme tous leurs contemporains^, ils étaient convaincus que la France récoltait beaucoup plus de céréales qu'elle n'eu pouvait consommer : de là et des entraves au commerce venait la misère des campagnes. La liberté qu'ils réclamaient, était une liberté dont l'exportation seule aurait profité : et ils ne se préoccupaient nullement d'une impor-

' Les trois articles de Quesnay (dont deux portent les pseudonymes M. N. et M. H.) sont donnés dans l'édilion ûncken, pp. 396, 409 et 440)".

■■* Infra, 1. II, cil. vu.

' Voyez Afanassiev, Commerce des céréales en France au xviiie siècle, passim.

LES PHYSIOCRATKS 185

tation dont l'hypothèse ne s'était jamais présentée à leur esprit. L'essentiel, pour eux, c'est de faire hausser les prix, pour relever le produit net des terres : or, « pour me procurer constamment et nécessairement ce plus haut prix possible, il est indispensable que je puisse librement préférer l'étranger, et que les consommateurs nationaux, au lieu de me faire la loi, la reçoivent de la concurrence' ». 11 faut aller à l'œuvre beaucoup postérieure de Le Trosne (1777) pour trouver, au milieu de certaines réminiscences et môme de certaines formules de Mercier de la Rivière, une véritable théorie du libre-échange basée sur l'avantage des consommateurs et du reste fortement influencée — voire même déterminée — par la certitude que la France n'a rien à craindre de l'importation étrangère, si ce n'est pour « quelques ouvrages de luxe et dépure fantaisie, objet futile et qui certes ne mérite aucune attention dans la masse des travaux : objet, d'ailleurs, dans lequel la France conservera toujours ses avantages- ».

Ne quittons pas ce sujet sans appeler l'attention sur la théorie des avances à la culture. Celles-ci comprennent : 1° les avances foncières, c'est-à-dire la formation même du terrain cultivable ; 2" les avances primitives, telles que bâtiments, matériels, etc., avances qui ont besoin d'être entretenues à peine de dépérissement; 3° les avances annuelles ou dépenses de culture proprement dites^

On peut voir dans cette distinction quelque chose d'analogue à celle du capital fixe et du capital circulant d'Adam

* Mercier de la Rivière, Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, éd. Daire, p. tiUG. — Item, Le Trosne : « Les gens qui n'ont jamais approfondi ni la source des richesses, ni l'ordre de leur distribution, ont penie à concevoir qu'une nation puisse s'enrichir par le surhaussement du prix de ses consommations, qui résulte de la liberté extérieure » {Intért-l social, ch. VII, J5 3, éd. Daire, Physiocrates, t. I, p. 968).

'^ Le ïrosne, Intérêt social, ch. viii, i^ 8, dans les Plujsincrates de Daire, pp. yy9 et s.

•' Quesnay, Analyse du tableau économique, etc. — Pour trouver une explication bien claire de cette division tripartite (très souvent on oublie les avances foncières), il faut voir V Explication du tableau économique de l'abbé Baudeau, ch. i, g;^ 2-8, éd. Daire, pp. 823 et s.

Smith. Smith n'a fait que généraliser pour toutes les industries une théorie que les physiocrates n'avaient énoncée que pour l'agriculture : encore Karl Marx accuse-t-il Adam Smith de « retomher, dans l'application, loin derrière Quesnay* », sans doute au point de vue du processus de circulation et de production.

A mesure qu'on arrive un peu plus tard, le mot « capital )) fait lui-même son apparition: avec Le Trosne, par exemple, dans V Intérêt social publié en 1777 -.

Telle est, dans son ensemble et ses principales conséquences pratiques, la théorie de la productivité de l'agriculture et de sa prédominance absolue sur les autres branches du travail.

Mais ce système ne garda pas longtemps de défenseurs aussi intransigeants que ceux que nous avons vus jusqu'à présent. Quelque excuse qu'il pût trouver alors dans l'importance relativement plus considérable de l'agriculture comparée aux manufactures, au commerce et aux transports, on s'aperçut bien vite qu'une pareille doctrine était inadmissible. Nous ne nous arrêtons pas à la discuter ici.

Dès 1766, Turgot écrivait déjà à Dupont : « A^ous êtes les protecteurs de l'industrie et du commerce, et vous avez la maladresse d'en paraître les ennemis. » Pourtant, avant d'abandonner entièrement la classification physiocratique, on essaya de faire disparaître l'appellation de « classe stérile », en la remplaçant par quelque autre nom qui fût moins évidemment impropre et qui n'eût pas le même caractère odieux. Turgot, dans ^e% Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, se mit à dire « classe sti-

' Karl Marx, Capital, t. 11, tr. fr., p. H(3. — Le processus de circulation de Marx n'est pas sans analogie avec celui de Quesnay (Voyez K. Jlarx, op. cit., t. II, pp. 399 et s.)

* « Au moyen de la durée plus ou moins grande des ouvrages de maind'œuvre, si une nation possède un fonds considérable de richesses — indépendant de sa reproduction annuelle — qui forme un capital accumulé de longue main... qui s'entretient et s'augmente toujours » (Intérêt social, ch. IV, § 8, éd. Daire, p. 9'28.)

pendiée^ », et Dupont propot^a l'expression de u classe subordonnée ». Tous ces mots avaient le même tort; ils niaient ou dissimulaient la productivité incontestable, et dès lors incontestée, de l'industrie manufacturière, des transports et même du commerce.

Troisième principe. — Des^potisme légal.

La loi — et je reux dire la loi positive ou loi de l'Etat — doit avoir un pouvoir ab.'^olu, parce que la loi, dans un peuple éclairé et instruit, ne peut vouloir que le bien et ne peut être que conforme au droit naturel"-. Quant au mot « despotisme légal », il est de Mercier de la Rivière.

Quesnay ne voulait même dans l'Etat aucune force qui pût faire contrepoids à Tomnipence du législateur^. La concurrence individuelle lui parait un des éléments essentiels de la richesse et de la prospérité d'un peuple, tandis qu'au contraire « les commerçants, les entrepreneurs de manufactures, les communautés d'artisans, toujours avides des gains et fort industrieux en expédients, sont ennemis de la concurrence et toujours ingénieux à surprendre des privilèges exclusifs* ». Il appelle cela la « proscription de l'intérêt particulier exclusif ». Ainsi le soin de l'égalité dans la concurrence est pour lui le motif de rémiettement nécessaire des forces économiques. C'est donc de lui, autant que de Jean-Jacques Rousseau, que les hommes de la Révo-

' Op. cit., g 15.

* « Il n'y a que la connaissance de ces lois suprêmes qui puisse assurer constamment la tranquillité et la prospérité- d'un empire; et plus une nation s'appliquera à cette science, plus l'ordre naturel dominera cliez elle et plus Tordre positif y sera régulier. On ne proposerait pas, chez une telle nation, une loi déraisonnable, car le gouvernement et les citoyens en apercevraient aussitôt l'absurdité » (Quesnay, Droit naturel, ch. v).

^ Il ouvre son recueil des Maximes générales du gouvernement économique par celle-ci : « Que l'autorité souveraine soit unique et supérieure à tous les individus de la société et à toutes les entreprises injustes des intérêts particuliers... Le système des contrepoids dans un gouvernement est une opinion funeste, qui ne laisse apercevoir que la discorde entre les grands et laceablement des petits ■> (i^ maxime).

* Despotisme de la Chine, ch. vin, § 8, éd. Oncken, p. 655.

lution s'inspirèrent en dissolvant toutes les associations préexistantes, en interdisant à l'avenir tout groupement et toute entente des citoyens entre eux, et en fondant l'absolutisme jacobin sur le principe de la dispersion de toutes les forces morales et sociales. Nous reviendrons d'ailleurs sur la suppression des corporations et sur Tinterdiction des associations ouvrières, avec d'autant plus de soin que le régime de fait du xviii" siècle est d'ordinaire moins -exactement connu et présenté.

Comment les ph^siocrates, partisans de la liberté économique, pouvaient-ils aboutir à cette formule du despotisme de la loi ? A première vue on s'en étonne, et bientôt on arrive à le comprendre. Ils avaient des intentions droites, jointes à des convictions inébranlables ' ; persuadés de l'excellence de leur sj'stème, ils éprouvaient cette tentation d'intransigeance que les fortes croyances donnent si facilement; bien plus, l'exactitude rigoureuse de leurs doctrines ne leur paraissait pas moins évidente pour les autres que certaine en elle-même. Ils se révoltaient donc à la pensée que quelqu'un pût y refuser son adhésion : partant de là, ils demandaient aux lois civiles, d'abord de convaincre quiconque aurait encore douté', puis de faire au besoin triompher par la force ces lois naturelles qui apportaient le bonheur au genre humain et auxquelles des insensés se seraient cependant obstinés à ne se point soumettre. Toute la Piévolution n'est-elle jioint là, avec le caractère tyranuique de ses prescriptions f

Jamais philosophe, ni sophiste — Proudhon excepté — ne poussa plus loin l'orgueil de ses découvertes. Et pourtant, au point de vue de l'économie politique pure, que reste-t-il

' C'est même une justice à leur rendre que, sauf Bandeau et Morellel, les physiocrates étaient plutôt moins dissolus que leurs contemporains. — Quesnay lui-même, placé auprès de la maîtresse du roi, parait avoir écarté ses enfants du milieu de Versailles (voyez éd. Oncken, p. 802 en note).

* « La première loi positive, disait Quesnay, la loi fondamentale de toutes les autres lois positives, est l'institulion de l'instruction pulilique et privée des lois de Tordre naturel » (Droit naturel, ch. v).

aujourd'hui, que restait-il même à la fin du xviii' siècle, de ces formules sur la production ou la répartition, que les ph^siocrates avaient données comme d'immuables principes devant lesquels les siècles futurs devaient s'incliner jusqu'à la fin des âges? On a même exagéré la réaction : et il restera toujours aux physiocrates, non seulement la gloire d'avoir déterminé l'éveil de l'esprit économique à la veille du jour où les découvertes de la science allaient éveiller l'industrie, mais encore la gloire d'avoir semé bien des définitions auxquelles il n'a rien été changé et bien des observations fort judicieuses qui n'ont aucunement vieilli.

QDESNAY ET LES ECONOMISTES

Quelques rapides notices sur les principaux personnages de cette école vont suffire maintenant.

Quesnay doit venir le premier. Né en 1094, à Méré, près de Montfort-l'Amaury, et fils d'un avocat au Parlement de Paris, Quesnay se dirigea vers la médecine et lui consacra, non sans succès, la plus grande partie de sa carrière. Après diverses publications médicales qui l'avaient mis en relief, il fut nommé premier médecin ordinaire du roi ou plus exactement de la marquise de Pompadour, à qui il eut la chance de sauver la vie. Il ne commença qu'en 1756 à écrire sur des sujets économiques. Il prépara pour l'Encyclopédie divers articles' : deux sur les Fev/niers et les Grains, ({mX sont de 1756 et 1757; deux autres sur V Impôt et Vlniérêt de l'argent, qu'il retira au moment où Ils allaient être publiés et qui sont perdus; enfin, un dernier sur Y Homme, qui ne fut pas non plus inséré, mais qui, récemment retrouvé, ne présente pas d'intérêt pour nous. Il» cessa de collaborera l'Encyclopédie quand la faveur royale

' Il lui donna aussi Y Evidence en 1756.

fut retirée à cette publication, eu 1760. A ce moment, ses productions économiques se suivent avec une grande rapidité. En 1757, les Maximes générales du gouvernement économique d'un royaume agricole et notes sur ces maximes sont imprimées sous le faux titre : Extraits des Economies royales de M. de Sully. Elles sont réimprimées en 1759, avec des modifications, et précédées cette fois du Tableau économ,ique^. Les Questions intéressantes sur la population, V agriculture et le commerce sont de l'année précédente 1758. Les articles qu'il donna, soit dans le Journal de l'agriculture {il G5- il QQ), soit dans les Er)hémérides du citoyen (1768), sont trop nombreux pour que nous les citions tous : nous nous bornons aux Observations sur l'intérêt de l'argent, aux Dialogues sur les travaux des artisans, au Droit naturel, à l'Analyse du gouvernement des Incas du Pérou et au Despotisme de la Chine. Ce sont ces deux derniers ouvrages qui renferment la doctrine politique de Quesnay ou théorie du despotisme légal.

Dans la question de l'intérêt de l'argent, Quesnay, très conséquent d'ailleurs avec lui-même, prenait une position où ses disciples ne le suivirent point. Aussi cet article — paru dans le Journal de l'agriculture sous le pseudonyme de Nisaque' — ne fut-il pas recueilli par Dupont dans sa Physiocratie. CHiesnay part de cette idée que « l'intérêt est fondé de droit sur le rapport de conformité qu'il a avec le revenu des biens-fonds et avec le gain que procure le commerce de revendeur ». Mais puisque le commerce n'a pas de productivité propre, ses gains sont eux-mêmes en conformité avec le revenu des biens-fonds : par conséquent c'est ce dernier qui doit, a dans l'ordre naturel et dans l'ordre de la justice », dicter le taux de l'intérêt^. Ainsi.

• Sur la découverte et la vraie dale du Tableau économique, voyez supra, p. 172.

' Journal de l'agriculture, n" de janvier 176G, Oncken, pp. 39i) et s. 3 Loc. cit., pp. 401.

semble-t-il, l'intérêt de l'argeat ne serait légitime que dans les prêts à la production, ou bien — s'il s'agissait de prêts à la consommation — dans les cas seulement où le prêteur aurait pu placer son capital en biens-fonds. Pratiquement Quesnay demande que le prince détermine un taux maximum pour empêcher le prêteur « d'abtiser des besoins de l'emprunteur », et ce taux devrait être révisé au moins tous les dix ans;... sur l'estimation « unanime des notaires du district des villes principales de chaque province... d'après le pi-ix et le revenu des teires* ». Cependant cette réglementation ne s'étendrait ni aux opérations eutre marchands, ni à l'escompte ordinaire du commerce* .

A la mort de M'"^ de Pompadour, en 1764, Quesnay était tombé dans une sorte de disgrâce^. Il se tourna finalement vers les mathématiques et écrivit ses Recherches suy les vérités géométriques, ce qui fit dire à Turgot que « le soleil s'encroûtait ». Il mourut le 20 décembre 1774.

Quesnay, dans son Essai physique sur V économie animale (1747), s'était déclaré très nettement pour la liberté, pour l'immortalité de l'âme et pour les sanctions de la vie future, en ajoutant que « toutes ces connaissances et ces réflexions s'accordent parfaitement avec les lumières de la révélation ; et qu'elles concourent aussi à nous avertir de nous tenir sur nos gardes, dans l'attente d'une vie future qu'elles nous dénoncent et qu'il est très important de prévoir* ».

Le marquis de Mirabeau ('171"')-1789), père du fameux

1 Ihid., p. 402.

s Ibid., p. 404.

' li avait profité des largesses de la favorite pour acquérir une vaste terre dans le Nivernais, ce qui le fit seigneur de Beaurepaire, de Glouvet et autres lieux. Ce fait ne donne pas seulement l'origine du nom de son descendant, M. Quesnay de Beaurepaire, qui appartient à la politique et à l'histoire, plus qu'à la magistrature ; on y retrouve aussi l'origine du pseudonyme littéraire — Jules de Glouvet — sous lequel M. de Beaurepaire a éciit quelques-uns de ses romans.

* T. 111 de \ Essai physique. — Voyez Oncken, p. 792.

tribun, fat un esprit original, mais désordonné et sans repos ni méthode. En 1757, il donna VAmi des hommes. Traité de la population, ouvrage mal disposé, d'où il ressort que la vraie richesse ne consiste que dans la population, que la population dépend de la subsistance et que la subsistance ne peut être tirée que de la terre. Mais cet ouvrage, comme dit Dupont, « n'est point dans les principes de la science économique. Il les contredit même entièrement, puisque le fond de son plan est de regarder la population comme la source des richesses, et non les richesses comme la cause de la population • ». Paru en trois parties d'abord, il eu eut trois autres en 17.58 et 1759 et valut à son auteur le surnom d' « Ami des hommes », sous lequel le connurent ses contemporains. En tout cas, l'éloge exclusif que Mirabeau avait fait de l'agriculture, appartenait bien à la doctrine physiocratique. Mirabeau, en 1757, ne connaissait pas encore Quesnay : il fut subjugué par lui, lui voua une admiration profonde et s'inféoda dès lors à la secte, sauf à y perdre quelque chose de son originalité.

De lui on a encore la Philosophie rurale ", les Economiques et surtout la Théorie de V impôt (1760), où il entreprend de démontrer que les impôts, quels qu'ils soient, retombent toujours sur les propriétaires de biens-fonds, avec plus ou moins de répercussions intermédiaires. Cet ouvrage eut un énorrnê succès, puisqu'il parvint à sa dixhuitième édition. Mais les critiques qu'il contenait et les réformes dont il impliquait la nécessité, déplurent au roi : Mirabeau passa cinq jours en prison (décembre 1760), puis il fut exilé pour deux mois dans sa campagne de Bignon, et la disgrâce qui en rejaillit sur Quesnay, affecta profondément le patriarche de l'école.

* Dupont, Notice abrégée, sur l'année 1758.

- PhUosophie rurale ou Economie (jénérale et politupie de l'agriculture, réduite à l'ordre immuable des lais physiques et morales qui assurent la prospérité des empires, 1763.

Mercier de la Rivière* (1720-1793 ou 1794?), d'abord conseiller au Parlement de Paris, s'était distingué, en 17G2, en détendant la Martinique attaquée par les Anglais. « Intendant de justice, police, finances et marine dans les lies françaises du Vent de l'Amérique » depuis 1758, il y avait lait preuve de beaucou}» d'énergie, d'intelligence et de désintéressement. 11 en revint ruiné, y fut renvoyé une seconde fois, de 1762 â 1704, et revint cette fois ci disgracié, sous le ministère de Choiseul. A dater de ce moment, il se voua aux études économiques.

En 1707, il fit paraître VOrdre naturel et essentiel des sociétés politiques, ouvrage où il s'efforçait de trouver le lien entre l'économie politique et le droit naturel. Le volume eut un grand succès, mais déchaîna une violente polémique. Le principal adversaire en fut Mably, qui y répondit par ses Doutes proposés aux philosophes économistes sur V ordre naturel des sociétés, œuvre nettement communiste". Voltaire, aussi, railla La Rivière dans V Homme aux quarante écus. Telle était cependant sa réputation que l'impératrice Catherine le fit venir en Russie pour rédiger des lois à l'usage de son peuple. Comme il est aisé de le comprendre, La Rivière échoua dans cette tentative, sans que les causes de cet insuccès soient partout présentées de la même manière. Les confédérés de Pologne le consultèrent aussi, concurremment avec Rousseau et Mably, pour le choix d'une constitution à donner â la Pologne. Puis La Rivière mourut oublié sous la Terreur, on ne sait ni où ni comment. Dupont avait fait, en 1768, sous le titre Origines et progrès d'une science

' Le Dictionnaire d'économie politique de Léon Say et Chailley-Bcrt rappellent x Le Mercier de la Rivière >> ; Ingram et ses traducteurs (.AIM. de VarignyetBonnemaison) le nomment constamment « Mercier-Lariviére ». Ce dernier nom est certainement inexact. Nous nous conformons ici à l'appellation consacrée.

2 Nous en avons fait plus haut de nombreuses citations (supra pp. 161 et .s.; pp. 181 et s.), notamment à propos de la propriété et du commerce international.

^ Voyez plus loin, à propos de socialisme, 1. IV, ch. m.

nouvelle, un abrégé de YOrdre naturel et essentiel des sociétés politiques.

Le Trosne ou Le Trône (lui-même employait les deux orthographes"), d'Orléans (1728-1780), avocat du roi au présidial de cette ville, fut un ami et élève du grand jurisconsulte Pothier. En outre de ses nombreux articles dans le Journal de V agriculture et les Ephérnérides du citoyen, on a de lui les Effets de Vimpôt indirect prouvés par les deux exemples de la gabelle et du tabac (1770) ; Y Ordre social (1777),' exposé de la pure doctrine physiocratique en matière de principes sociaux ; et un traité De Vintérêt social par rapport à la valeur, à la circulation, à Vindustrie et au commerce intérieur et extérieur (1777). Il y expose clairement les idées fondamentales de l'école et il s'attache surtout à réfuter les idées que son ami Condillac venait d'émettre dans son traité du Commerce et du g ouver vouent, soit sur la valeur, soit sur la productivité de l'industrie *. Le Trosne y a formulé cet axiome, dont cependant les adversaires de l'économie politique réclament avec fracas la paternité, à savoir qu'il « ne faut pas croire que toutes les valeurs soient du même genre, ni confondre les travaux et les services avec les productions : car ce serait confondre ceux qui payent avec ceux qui sont payés- ».

Une mention spéciale est due également à l'abbé Bandeau, qui fonda successivement les Ephérnérides du citoyen (1765-1772)^, puis les Nouvelles éphémérides {illA- 1776), et qui publia de nombreux et volumineux ouvrages, dont le plus important est la Première introduction à la philosophie économique ou Analyse des Etats policés, exposition générale du système de Quesnay, beaucoup supérieure i)ar le style, par la méthode et par la lucidité de

' Nous y reviendrons, in fia, p. 223.

2 Intérêt social, ch. Il, ^ 2 (('-dil. Daire, J'/i>jsiocrates, t. 1, p. 909).

3 hihebdoinadaires d'abord el plutôt liostiles à la physiocralio, puis favorables à partir de 1766. Elles devinrent mensuelles à dater de janvier 1707.

l'esprit aux travaux analogues de Miiabeau {Philosophie rurale) et de Mercier de la Rivière. Nous devons citer de lui la formule de la perception la plus économique des impôts', qui allait devenir une des quatre maximes" fiscales d'Adam Smith, et une définition des^iens et des richesse^, à laquelle il n'a rien été changé depuis lors*.

Acôté de « l'art productif », qui comprend : Tla chasse, la pêche et l'élevage; 2° la culture; 3° les mines', et à côté de a l'art stérile ou non productif », qui renferme l'industrie manufacturière et le commerce, Baudeau place la théorie de « l'art social », quijest « l'art d'exercer l'autorité et de la perfectionner de plus en plus^ »; pareillement, à côté des avances foncières, il introduit la théorie des « avances souveraines » (chemins, canaux, rivières navigables, ponts, ports, etc.), qui sont ce que nous appelons aujourd'hui « l'outillage national w^ : et quand il se demande si c'est de bras que manque l'agriculture, il rompt brutalement avec l'opinion courante, pour répondre que « les campagnes ont actuellement trop de bras dans presque toute l'Europe », et que « la grandeur des récoltes ne s'estime point du tout par le nombre des ouvriers de culture et par l'assiduité de leur travail..., mais par la grandeur des avances souveraines, foncières et mobilières'' ».

' Introduction à la philosophie écononiiijue, cli. vi, art. m, g 3 (édit. Daire, p. 75 i).

- Les biens sont les " objets propres à nos jouissances utiles et agréables M ; les richesses sont les biens « échangeables » {Op. cit., ch. i, art v

^ Baudeau est de tous les pliysiocrates le seul qui fasse ainsi une place aux mines, à côté de l'agriculture, parmi les industries productives, et à cet égard il tend la main à J.-B. Say, qui rangera plus tard mines et agriculture parmi les industries extractives. Cette place donnée aux mines est-elle conforme ou contraire à la théorie physiocratique? On peut discuter : mais rien ne prouve que Quesnay, s'il eût abordé ce sujet, n'eût pas vu dans les produits de l'industrie minérale le fruit d'une véritable mise au jour et tout autre chose par conséquent i[uune simple transformation.

^ Op. cit., ch. I. art. vi, pp. G63-6()i.

' Ibicl., ch. I, art. vu, pp. 666 et s.

'■ Ibid., ch. IV, art. IV, ^ 1, pp. 702-704. — Nous ne parlons pas de la dilférence entre lo commerce (vente du producteur aux marchands) et le trafic uovcnte entre marchands) (Op. cit., ch. v, art. v, ïj 1) : ce n'est qu'une

Nous arrivons ainsi à l'écrivain le plus fécond de toute cette pléiade, Du Pont, dit communément Dupont de Nemours (1739-1817).

Mirabeau et Quesna}" avaient remarqué de bonne heure ce jeune liomme : « Soignez-le, disait déjà Quesnay, il parlera quand nous ne serons plus. » Du Pont est dès lors le collaborateur infatigable des maîtres. En 1764, il débute avec son mémoire De V imporlallon et V exportation des grains et prépare, en concours avec Turgot, l'édit de liberté que le contrôleur général L'Averdy allait faire rendre par le roi. L'année suivante, il prend la direction du Journal de V agriculture , du coramerce et des finances. Du Pont se fait volontiers le vulgarisateur des idées d'autrui : en 1767 il publie, avec un Discours préliminaire de sa plume, le recueil des articles de Quesnay, qu'il intitule Physiocratie, et il résume, l'année suivante, le grand ouvrage de Mercier de la Rivière dont nous parlions il y a un instant. Après qu'il eut dirigé les Ephémérides du citoyen, qui disparaissent ensuite sous l'abbé Terray, nous trouvons successivement Du Pont à Carlsruhe auprès du margrave de Bade, puis en Pologne comme ])récepteur des enfants du prince Czartoryski. Turgot, nommé contrôleur général, le rappelle en France et en fait son confident plus encore que son secrétaire. Après Turgot, tantôt en faveur et tantôt en disgrâce, il perpétue la doctrine libérale et se sert des diverses fonctions qu'il remplit pour préparer et faire aboutir, en 1786, le traité de commerce avec l'Angleterre, bientôt suivi d'un traité semblable avec la Russie. C'est le triomphe momentané de la politique libérale des physiocrates.

En 1789, le bailliage de Nemours l'envoie aux Etats- Généraux, et de là lui vient le nom de Dupont de Nemours, sous lequel il est toujours désigné. Il prend en cette qua-

question de terminologie physiocratique, sauf que les physiocrates réservaient au Irafu' des anathèmcs dont ils se gardaient bien de charger le commerce (comp. Le Trosne, Intérêt social, ch. vi, Ji 3, éd. Dairc, pp. 957 et s.).

LES FHYSIOCRATES 197

lité une pai-t importante à l'œuvre financière de la Constituante : il fait prévaloir très justement le principe de la proportionnalité et de l'universalité de l'impôt foncier; il fait supprimer les gabelles ; il combat les fausses théories qui se produisent à propos de l'émission des assignats; toutefois il recommande trop vivement le système des impôts directs, en conformité avec les idées des physiocrates. Le 10 août 1792, Du Pont est aux côtés du roi : il échappe quelque temps, est pris, enfermé à la Force, puis sauvé le 9 thermidor. Sous le Directoire il fait partie de la secte des théophilanthropes. En 1797, il est élu membre du Conseil des Anciens par le département du Loiret; proscrit après fructidor, il s'échappe en Amérique. Sous l'Empire, tout en défendant de son mieux, avec sa plume, la liberté du commerce et du travail, il se tient en dehors de la politique, où il ne réapparaît qu'en 1814, comme secrétaire du gouvernement provisoire au moment de l'abdication de Napoléon. Les Gent-.Jours sont pour lui un nouveau signal d'exil : Du Pont repart pour les Etats-Unis, refuse de les quitter après Waterloo, et y meurt deux ans plus tard^ en laissant à tous ceux qui l'avaient connu le souvenir d'un honnête homme, consciencieux et convaincu, et d'un écrivain de combat plutôt que d'un philosophe de cabinet. Il avait du reste très sensiblement adouci, avec les années, l'ardeur de ses premières opinions physiocratiques'.

^ En voici une preuve. En 1805, Dupont de Nemours éi rivait une notice nécrologique sur Quesnay de Saint-dermain, petit-fils du docteur Quesnay. Or, comme Sclielle le fait remarquer dans ses Physiocrates, Dupont, plaçant sur les Iè\Tes du irrand-père un discours que celui-ci aurait tenu à son petitfils en 1771, ne le lait plus parier de classe stérile, ni même de classe subordonnée ; Quesnay remplace " avances » par « capit.tl •<, c produit net » par « revenus nets «, et il montre les richesses naissant du travail au lieu d'avoir la terre pour source unitjue (Op. cit., p. 374). — Voyez ce dfscours dans le Quesnay d'Oncken. pp. 802-8<J5).

i98 LIVRE II — LES THÉORIES DES LOIS ÉCONOMIQUES

GODRNAY ET TURGOT

Passons au second groupe, en tête duquel brillent Gournay et Turgot.

Jean-Claude-Marie A^incent, qui devait être célèbre sous le nom de Gournay, élait né à Saint-Malo en 1712. Son père, qui était armateur, l'envoya de bonne heure, pour ses affaires commerciales, à Cadix, où il demeura quinze ans, de 1729 à 17i4. A^incent revient alors en France, se lie avec Maurepas, consacre les deux années 1745 et 1746 à des voyages à Hambourg, en Hollande et en Angleterre, puis revient s'installer à Paris. C'est alors qu'il prend le nom de seigneur de Gournay, d'une terre qui lui était venue par héritage. Il est nommé intendant du commerce en 1751. Il multiplie ensuite ses voyages à travers la France, souvent accompagné de Turgot, qui le regardait comme son maître. Gournay prend note des abus et prépare les réformes ; surtout il provoque les observations et les rapports, avec un esprit particulièrement minutieux et attentif aux détails. Il meurt en 1759, presque avant que les a économistes » se soient fait connaître.

Gournay n'a pas écrit. Il s'est borné à traduire un Traité de l'usure, de l'Anglais Gulpeper, puis l'ouvrage de Josiah Child, ByHef observatwns concerning irade and ihe inieresi on money, sous ce titre : Traité sur le commerce et les avantages qui résultent de la réduction de V intérêt de Vargent '. On a aussi, sous un pseudonyme, des Considérations sur le commerce, sur les compagnies, sociétés et maîtrises, qui furent rédigées sous ses yeux et avec ses conseils *.

' Voyez plus liaul, p. 119.

'' Dupont, dans sa Notice abrégée, à l'aniu''e 1758, donne ce mi'inoire comme fait par M. de l'Isle. Ce mémoire fut couronné par l'Académie d'Amiens.

LES PHTSIOCRATES 199

Sans avoir fait de livre, ni construit de théorie, Gournay n'en est pas moins un des fondateurs de l'économie politique libérale. Eclairé par sa longue pratique des affaires, par ses observations sur l'état du commerce et de l'industrie, et par les plaintes qu'il avait recueillies au cours de ses enquêtes personnelles, il fut le défenseur de la liberté du commerce et du travail et le grand adversaire des règlements de fabrication et des monopoles de métier. Il lui semblait avec raison que, si la liberté des procédés doit amener des produits inférieurs sur le marché, il y a aussi des consommateurs à qui conviennent et cette infériorité de qualité et cette différence de prix qui doit en être la conséquence. « Laissez faire, laissez passer » était sa devise, et c'était avec ce mot d'ordre qu'il demandait la liberté du commerce et du travail. Ce fut lui qui créa la première des Sociétés d'agriculture — celle de Bretagne — Sociétés auxquelles le Journal de l'agriculture, du commerce et des finances, illustré par les physiocrates, devait servir d'organe. Mais la nature éminemment pratique de Gournay ne pouvait pas ne pas le mettre en garde contre les exagérations de cette école. Tout en estimant Quesnay, il n'admettait pas la thèse de la stérilité de l'industrie, en ce sens que cette industrie lui semblait un élément important de la prospérité. Il « pensait, dit de lui Turgot, qu'un ouvrier qui avait fabriqué une pièce d'étoffe, avait ajouté à la masse des richesses de l'Etat une richesse réelle^ ». C'était toutefois chez lui une intuition et un sentiment, plutôt qu'une conviction faite d'arguments et de preuves.

Gournay nous est surtout connu par Y Eloge que Turgot fit de lui.

Turgot, baron de l'Aulne, était né à Paris en 1727. Il sortait d'une vieille famille normande, dont un membre, Claude Turgot, avait présidé la noblesse de Normandie aux

^ Tnr^oi, Eloge de Gournay .

Etats-Généraux de Blois de ICI l. Son père avait été prévôt des marchands de Paris. LejeuneTiirgotfut destiné à l'état ecclésiastique et envoyé, en 1749, à Saint-Sulpice. Il s'y lia notamment, soit avec l'abbé de Boisgelin de Cucé, qui clevait être successivement archevêque d'Aix, puis, après le Concordat, archevêque de Tours et cardinal, soit avec l'abbé de Gicé, qui devait être archevêque de Bordeaux. Des discours que Turgot eut à faire à la Sorbouue en 1749 et 1750, le mirent en évidence, et surtout celui de 1750 sur les Progrès de V esprit humain. En 1751, Turgot quitte l'état ecclésiastique pour lequel il ne se sent aucune disposition, et il se tourne vers la magistrature. On le voit successivement, en 1752, substitut du procureur, général, puis conseiller au Parlement, et, en 1753, maître des requêtes.

C'est le moment où sa vocation économique se dessine. Il écrit ses deux Lettres sur la tolérance, puis, sous le titre le Conciliateur, la Lettre d'un ecclésiastique à un magistrat, pour y soutenir la thèse du libéralisme religieux, avec cette formule « qu'aucune religion n'aie droit d'exiger d'autre protection que la liberté »; il adressée l'abbé de Cicé sa Lettre sur la liberté du prêt à inté^^êt ; enfin il écrit pour l'Encyclopédie les articles Etymologie, Existence, Expansihilité, Foires et marchés et Fondations. Ici toutefois il est regrettable que pour combattre l'idée même des fondations il apporte un souci exagéré des droits de l'Etat et qu'il adopte une thèse inconciliable avec le principe de la liberté ^ D'ailleurs Turgot avait fré-

' Turgot reproche aux fondateurs : 1° de vouloir éterniser l'effet de leur volonté; 2" de former des plans d'une exécution essentiellement impossible; 3° de soustraire les institutions au chanfiement ; A° de provoquer le luxe des édifices: 5" de vouloir soulager, soit des besoins qui, comme ceux de la nourriture ou de l'éducation, doivent être abandonnés aux elTorts particuliers, soit à des besoins qui sont purement accidentels, comme en cas de famine, ol qui, par conséquent, n'admettent pas d'institutions permanentes. Il finit on condamnant tout organe ou toute société quelconque entre les particuliers et l'Etal. « L'utilité publique est la loi su[irémo, dit-il, et ne doit être balancée ni par un respect superstitieux pour ce qu'on appelle l'intention des

quenté dans les salons des c philosophes », chez M"* Geofrin, chez la marquise du Deffant et chez M'" Lespinasse, et il avait accepté les idées philosophiques de ce milieu, pour les mêler aux idées économiques qu'il avait développées dans la société de Quesnay et des premiers économistes.

En 1750, Turgot com}iose son fameux Eloge de Gournay^ que Marmontel lui avait demandé pour le Mercure : nul,, d'ailleurs, n'était mieux fait pour ce travail que l'homme qui venait d'être l'ami, le confident et le compagnon de voyages de M. de (iournay.

La nomination de Turgot aux fonctions d'intendant du Limousin, en 1701, ouvre une nouvelle période de sa vie. Ce pays était alors ruiné. Le nouvel intendant entreprend d'y réaliser trois réformes d'une haute importance : 1** une meilleure répartition de la taille, très inégalement assise jusque là; 2° l'amélioration de la viabilité; 3° la suppression des corvées en nature pour les chemins. Sur ce dernier point, Turgot persuade aux paroisses de faire faire leurs travaux à prix d'argent par des entrepreneurs : il imputera ensuite la dépense sur la taille. Ce procédé avait pour résultat de décharger les paysans et de faire contribuer les citadins, mais non toutefois la noblesse et le clergé, dont l'une remplaçait la taille par le service militaire et dont l'autre s'en rachetait par les « dons volontaires », intermittents et accidentels en principe, mais assez réguliers en fait.

Par malheur, les mauvaises récoltes de 1770 et 1771, avec la disette qui en fut la conséquence, troublèrent l'administration de Turgot. Il maintint énergiquement la liberté du commerce intérieur, que les physiocrate^ avaient obtenue par l'édit de 1763, et il s'opposa à toute mesure par laquelle les uns voulaient empêcher les grains de sortir

fondateurs...., ni par la crainte de blesser les droits prétendus de certains corps, comme si les corps particuliers avaient quelques droits vis-à-vis de l'Etat » {Œuvres, .'d. Guillaumin, t. I, p. 308).

■de leur ville, ou par laquelle d'autres voulaient obliger les habitants de porter et de vendre immédiatement au marché tout ce qu'ils pouvaient avoir au-delà de leurs besoins personnels. Le malheur des temps inspira même à Turgot des expédients singulièrement autoritaires : ce fut ainsi qu'il mit à la charge des paroisses les pauvres incapables de gagner leur vie, et qu'il obligea les propriétaires à garder et à nourrir leurs colons partiaires, sous peine de fournir, soit en argent, soit en nature, pour chaque colon renvoyé, l'entretien de quatre pauvres.

Mais il faut nous arrêter ici pour reprendre cette question des blés, sans laquelle le mouvement économique du xviii'^ siècle en France resterait à peu de chose près un livre fermé.

Majnon d'Invau, qui, en 1768, avait remplacé L'Averd}" au contrôle général et qui, malgré quelques préventions contre le système des économistes ', rappelait plutôt Bertin, donna sa démission de contrôleur général des finances en décembre 1769. Il eut pour successeur le trop fameux abbé Terray.

A ce moment treize ports — sur trente-six au début — restaient seuls ouverts à l'exportation des blés. En juin 1770, le Conseil interdit sévèrement l'exportation par toute frontière quelconque; puis Terraj' exprima l'intention de limiter la circulation intérieure; enfin le Conseil, en décembre 1770, sans abroger formellement la déclaration de 1763, en réduisit à néant les dispositions essentielles et replaça, de fait, le commerce des grains sous le régime des ordonnances et règlements d'autrefois, avec « défenses d'enarrher ni acheter les blés et autres grains en vert, sur pied et avant la récolte », défenses même « d'aller au devant de ceux qui amèneront les blés au marché' ».

'De Montyon, cité par Afanassiev, Commerce des céréales en France au xviil« sirclf, p. 236 en note.

'^ Voyez pour le texte et les détails, Afanassiev, op. cit., pp. 182 et s.

Le service des « blés du roi » prenait une importance inattendue '. La « commission pour les blés » taisait etïectuer des achats dans les provinces, en violation des règlements et au détriment des populations locales.

Bandeau écrit un mémoire sur le « monopole des blés <'xercé dans tout le roj'aume dei)uis 1770 ». 11 y démontre qu'aucun négociant ne peut lutter contre « les commissionnaires du roi trafiquant avec les deniers de son trésor » et vendant à perte, « k très grosse perle ». « Xommez-moi. dit-il, le marchand que vous voudrez, soit étranger, soit national, et je vous le ruine infailliblement le premier- ». Aussi le commerce libre, relevé par les réformes de 1703 et 17G4, était-il de nouveau désorganisé ; et un ancien condisciple de Turgot, Mgr de Boisgelin, archevêque d'Aix, écrivait très justement à Terray, le 30 septembre 1772 : « Si les approvisionnements faits parle gouvernement sont nuisibles, il ne faut pas qu'ils deviennent nécessaires. Ils sont nuisibles parce qu'ils détruisent le commerce : ils deviennent nécessaires quand le commerce est détruit^ ». Désastreux pour le pays, ce système était aussi fort onéreux pour le roi, dont les agents spéculaient très maladroitement, mais avec d'énormes commissions. Ainsi se créa la légende qui, bien après le traité Malisset, persista à accuser le gouvernement d'avoir constitué une compagnie de monopoleurs officiels, coupable de vouloir centraliser entre ses mains et à son profit toutes les opérations sur les grains ^

Dès la fin de 1700" et par conséquent avant la désastreuse récolte de 1770, avaient paru les Dialogues sur le

' Pour toute cette phase de la question des hlés. étudier Afanassiev, op. cit.,

* Cité par Afanassiev, op. cit., p. 323. ^Cité par Afanassiev, op. cit., pp. 331.

* .\fanassiev, op. cit., pp. 338 et s.

^ On place ordinairein^it en 1770 les Dialogues sur le commerce des grains. Il est probable que le livre fut postdaté, comme il est de coutume en librairie; car c'est le 17 janvier 1770 que Turgot répond à l'abbé Morellet. qui lui avait écrit au sujet du volume (Afanassiev, op cit., p. 236 en note».

commerce des blés, de l'abbé Galiani. L'Italien Galiani, qui était alors à Paris comme secrétaire d'ambassade pour le roi de Naples, s'était déjà fait remarquer par un fort bon traité sur la monnaie ^ Ses Dialogues sont une œuvre vive et spirituelle, quelque chose d'assez superficiel et d'assez éclectique pour pouvoir plaire au monde des salons. Le succès en fut prodigieux. Voltaire les louangeait beaucoup et en disait, avec sa légèreté ordinaire de grand seigneur: « Si cet ouvrage ne fit pas diminuer le prix du pain, il donna beaucoup de plaisir à la nation, ce qui vaut mieux pour elle- ». Galiani croyait, à l'encontre des phjsiocrates, que le bon marché du blé est une condition nécessaire de la prospérité de l'industri-e manufacturière : mais ce n'était pas du système prohibitif q.n 'il attendait ce bon marché. Gomme conclusions pratiques, il demandait, à l'intérieur, la liberté entière du gros commerce et une révision de la réglementation du petit commerce, avec rachat de tous les droits intérieurs au moyen de taxes sur l'importation et l'exportation ; à l'extérieur, il demandait, non pas la liberté absolue de la circulation, mais des droits réciproques d'importation et d'exportation calculés de telle sorte qu'il fût plus avantageux d'exporter de la farine que du grain, et plus avantageux d'importer du grain que de la farine^. Toutefois les faits étaient inexactement connus de lui, e.t Morellet n'eut pas de peine à relever ses erreurs et ses contradictions sur la population et l 'agriculture de la France *. Galiani ne manqua pas de contradicteurs. L'abbé Roubaud, qui venait de faire, en 1769, ses Représentations aux magistrats — car les Parlements avaient vivement combattu les réformes de 1763 et 1764^ — écrivit, en huit lettres correspondant aux huit dialogues de Galiani, ses

' Délia moneta libri cinque, 1750. — Voyez Gaudemet, Galiani, Paris, Rousseau, 1899.

* Voltaire, Questions sur l'Encyclopédie, article Blés. ^Lire surtout le 7« Dialogue (édition (luiliaumin, pp. 107 et s.). ■'Voyez .\fanassiev, op. cit., pp. 24<i-247. ' Supra, p. 155.

Récréations économiques ou lettres à M. le chevalier Zanobi, principal interlocuteur des Dialogues (1770). L'ironie y est aussi lourde qu'amère. L'abbé Morellet', à la sollicitation de l'urgot, prépara la même année une Réfutation de l'ouvrage de Galiani intitulé Dialogues sur le comraerce des blés, livre qui ne fut publié qu'en 1774 après la chute de l'abbé Terray. La thèse de Morellet, c'est que l'exportation, en provoquant les hauts prix, provoquera la culture : mais ces hauts prix opposeront eux-mêmes une barrière à l'exportation. On aura certainement la quantité. Quant aux prix élevés, ils ne sont pas préjudiciables nécessairement, et ils ne le sont point du tout quand la liberté, à côté d'eux, sert à les refréner. L'ouvrage de Morellet a le mérite d'une rigoureuse logique, et il flétrit très justement la légèreté et l'insouciance qui avaient bien pu Taloir à Galiani les sympathies de Voltaire, mais qui n'étaient assurément point -de mise en un tel sujet". A ce moment Morellet, ancien condisciple de Turgot à la Sorbonne, venait de publier contre la Compagnie des Indes, en 1709, des mémoires assez âpres, qui contribuèrent à la suppression de celle-ci ; il venait aussi d'entreprendre un Nouveau dictionnaire du commerce, dont le Prospectus — seule partie qui en ait été publiée, en un gros volume — contient une bonne distinction de l'utilité et de la valeur, ce qui était encore assez nouveau en 1709.

Mais revenons à Turgot, qui ne restait point inactif dans cette lutte pour l'agriculture et la liberté — le double idéal des économistes d'alors.

Du 30 septembre au 2 décembre 1770, après les premières réformes de Terray et la mauvaise récolte de cette

' Morellet (1727-1815), né à Lyon, d'une famille de petits marchands. Après la Révolution on le retrouve, en 1808, membre du Corps législatif, el il y siégea jusqu'à la fin de l'Empire.

- Mercier de la Rivière lit également, en 1770, une réfutation sous le titre V Intérêt général de l'Etat ou la liberté dti commerce des blés démontrée conforme au droit naturel, etc., etc.

année là, il écrit au contrôleur général ses sept fameuses Lettres sur les grains, datées de Limoges, Tulle, Angoulême, etc. Trois malheureusement (les 2% 3* et 4*) furent perdues par Louis XVI, qui se les fit communiquer plus tard ; on n'en a que la notice succincte rédigée parDupont. La thèse générale, c'est que la liberté augmentera le revenu du propriétaire et les ressources du cultivateur,, sans augmenter le prix moyen du blé : donc ni les producducteurs, ni les consommateurs n'ont à la redouter. Turgot y faisait en même temps des vœux pour la réduction du métayage au profit du fermage ^

Turgot se consacre treize ans à son Limousin. Mais Louis XVI, en prenant le pouvoir, se hâte de l'appeler auprès de lui. Il lui donne le portefeuille de la marine le 20 juillet 1774, et le contrôle général des finances le 24 aoiit de la même année, en remplacement de l'incapable et malhonnête Terray.

Turgot se met à l'œuvre en se donnant comme programme : « Point de banqueroute ; point d'augmentation d'impôts; point d'emprunts. Pour remplir ces trois points, il n'y a qu'un moyen : c'est de réduire la dépense au dessous de la recette ". »

De ses réformes administratives et économiques, nous

' Le métayage, suivant Dupré de Saint-Maiir, aurait couvert les 4/7*^ du territoire. ïurgot, en exprimant l'espoir que la prospérité le fera reculer {6^ Lettre, édition Guiliaumin, t. l, pp. 211-212), no faisait que constater ou pronostiquer un fait d'une expérience constante : encore en notre siècle, c'est le déclin de l'agriculture qui a fait augmenter après 1880 les surfaces soumises au métayage.

■^Nous recommandons à l'allention de nos ministres des finances, tels qu'ils se succèdent depuis vingt-cinq ans, cet admirable début de la lettre de Turgot à Louis XVI : — « Les principes qui dirigeront ma conduite sont ceux-ci : — Point de banqueroute, ni avouée, ni masquée par des réductions forcées; — point d'emprnnis... parce que tout emprunt diminue toujours le revenu libre; il nécessite au bout de quelque temps ou la Itanqueroule ou raugmentation des impositions. 11 ne faut, en temps de paix, se permettre d'emprunter que pour liquider les dettes anciennes ou pour rembourser d'autres emprunts faits à un denier plus onéreux... — Pour remplir ces trois points, il n'y a ((u'un moyen, c'est de réduire la dépense au dessous de la recette... Sans cela, le premier coup de canon forcerait l'Etal à la banqueroute... »

détachons au premier rang: l"rédit du l.iseptembre 1774, pour la liberté du commerce et de la circulation des grains'; 2" ledit du 0 février 1776, pour la suppression de la corvée et son remplacement par des impositions; enfin, 3° un autre édit plus fameux du même jour, (j février 1776, pour l'abolition des jurandes et maîtrises.

L'édit du 13 septembre 1774 proclame la liberté du commerce et de la circulation des grains: il supprime absolument les achats pour le compte du roi ; enfin il autorise la libre sortie des blés entrés en France, mais sans permettre l'exportation proprement dite. Sur ce dernier point Turgot ne pouvait ou n'osait revenir à l'édit de L'Averdy de 1764. De plus les « règlements particuliers â la ville de 'Paris » étaient maintenus. Un peu plus tard il suspendit les droits d'octroi sur les grains et farines dans les généralités où sévissait alors la disette, Paris excepté (juin 1775); il abrogea « le droit de rêve », qui se percevait sur toutes les marchandises, grains et autres, qui sortaient ou resortaient de Lyon (septembre 1775), et finalement il supprima les offices sur les ports, quais, halles et marchés de Paris (février 1770).

Mais la récolte de 1774 fut très mauvaise, et les adversaires de Turgot exploitèrent contre lui les hauts prix qui en furent la conséquence et que ses primes à l'importation n'avaient point conjurés*. La question des blés, envenimée par les adversaires de Turgot, provoqua des troubles à Dijon, en avril 1775, puis une émeute à Versailles — c'est

' « Les négociants, est-il dit dans le préambule de cet édit, par la multitude des capitaux dont ils disposent, par l'étendue de leurs correspondances, par la promptitude et l'exactitude des avis qu'ils reçoivent, par l'économie qu'ils savent mettre dans leurs opérations, par l'usasre et l'habitude de traiter les alïaires de commerce, ont des moyens et des ressources qui manquent aux administrateurs les plus éclairés et les plus actifs. ■> — Il y aurait d'autres raisons à invoquer : et en sens inverse le marché commercial est plus facile à connaître aujourd'hui qu'il y a un siècle. Mais la grande ditlérence, c'est toujours l'absence de stimulant personnel, sans lequel l'esprit d'initiative et d'invention ne peut être qu'exceptionnel.

■2 Arrêt du Conseil du 25 avril 1775.

•ce qu'on appela, avec exagération, la « guerre des farines ». — De son côté, la suppression des corvées aurait atteint, comme disait l'édit, u les privilégiés qui possèdent une grande partie des propriétés foncières du royaume », bien que pour la taxe de remplacement que cette mesure exigeait, on leur eût encore consenti, entre autres faveurs, l'exemption d'une ferme de quatre charrues et des parcs attenant aux châteaux. Enfin la suppression des maîtrises ne pouvait qu'irriter les artisans privilégiés, en les dépouillant de leur monopole '.

Nous ne revenons pas sur le préambule trop connu de l'édit supprimant les maîtrises ^ ni sur le sens général des ■dispositions qu'il renferme. Le choix des professions devient libre; toutefois les maîtres et les commerçants autres * que négociants en gros devront encore faire une déclaration préalable auprès du lieutenant de police; les règlements de fabrication sont maintenus; et des syndics et adjoints seront élus, annuellement et par quartier, par les marchands et artisans, « pour veiller sur les commerçants

^ Nous ne pouvons reprendre ici la question, trop connue par ailleurs, des corporations sous lancien régime. Nous nous bornons à citer les ouvrages les plus classiques sur ce sujet : Levasseur, Histoire des classes ouvrières en France, 1859; — Hubert-Valleroux, les Corporations d'arts et métiers et les syndicats professionels, 1885 ; — Martin-Saint-Léon, Histoire des -corporations de métiers, 1897;— Germain Martin, les Associations ouvrières au xvni" siècle, 1900. — Pour la période antérieure, voyez liauser, les Ouvriers du temps passé (xv^ et xvi« siècle), 1899.

2 II faut connaître quelques-uns des passages les plus élevés de cette magistrale composition. « Dieu, y est-il dit, en donnant ;'i l'homme des besoins, ■en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tout liomme, et cette propriété est la première, la plus sacrée et la plus imprescriptible de toutes. Nous regardons comme un des premiers devoirs de notre justice et. comme un des actes les plus dignes <le notre bienfaisance d'adranctiir nos sujets de toutes les atteintes portées à ce droit inaliénable de l'humanité. Nous voulons, en conséquence, abroger <;es institutions arbitraires qui ne permettent pas à l'indigent de vivre de son travail; qui repoussent un sexe à qui sa faiblesse a donné plus de besoins et moins de ressources, et qui semblent, en le condamnant à une misère inévitable, seconder la séduction et la débauche; qui éleignenl Témulation et l'industrie, et rendent inutiles les talents de ceux que les circonstances excluent de l'entrée d'une communauté... )>

et artisans de leur arrondissement, sans distinction d'état ou de profession* ».

Aux yeux de la postérité, c'est la suppression des corporations qui est restée comme l'œuvre capitale du ministère (le Turgol. Momentanée avec lui, elle allait, en effet, bientôt devenir définitive, avec les deux lois des 2 mars et 14 juin 1791, dont la première supprimait l'obligation, et l'autre la faculté de l'association professionnelle entre gens de même métier. On a beaucoup critiqué surtout cette dernière interdiction : mais nous-mêmes, témoins des conséquences de la loi du 21 mars 188 i, qui, en ayant eu le mérite de donner la. liberté des associations professionnelles, a eu le tort de ne pas organiser leur responsabilité à côté de leur liberté, nous pouvons nous demander si au xviii" siècle l'acclimatation de la liberté du travail n'exigeait pas un certain isolement du travailleur, comme un moyen de prévenir les coalitions de l'esprit de corps armé contre les nouveaux concurrents. Autour de Turgot, on se demandait si la liberté du travail était conciliable avec les associations de métiers. On répondait négativement à la question : et la réponse, inexacte si on la prend en son sens absolu, peut bien avoir été vraie pour le milieu social oii elle était donnée"-.

« Edit de février 1776, art. 2 et 10 {Œuvre.^, éd. Guillaumin, t. II, pp. .Si;2- 313). — Les chapelles et les biens affectés aux fondations religieuses devaient revenir aux évèques dans leurs diocèses respectifs; et l'excédent de l'actif des communautés après paiement de leurs dettes devait être réparti entre les '( maîtres actuels desdits corps et communautés » (Edit, art. 15 et 22).

* « Ce serait — disait Bigot de Sainte-Croix, alors président aux requêtes du palais à Rouen — retomber dans tous les abus des jurandes que de permettre aux agents d'une même profession d'avoir, entre eux, aucun point de ralliement... La loi doit porter une défense générale et expresse à tous les membres d'une même agrégation de s'assembler entre eux, ni d'élire des gardes ou jurés. » — Sur la suppression des corporations et les abus qui y régnaient, sur l'esprit des ouvriers et les conllits d'alors entre le capital et le travail, voyez des Cilleuls, Histoire et régime de la grande industrie en France aux xvii« et xviii* sii-cles, pp. lO'.i et s., etc. ; — Germain Martin, la Grande industrie en France sous le règne de Louis XV, III* partie, ch. III, g 2; — voyez surtout du même auteur les Associations ouvrières au wiiv- siècle (1700-1792), Paris, 1900.

Quoi qu'il en soit, tous les ennemis du ministre se coalisèrent contre lui. Le Parlement refusa d'enregistrer les édits de février 1776. Vainement le roi tint-il un lit de justice le 12 mars; il faiblit lui-même devant les résistances, et le 12 mai il donna l'ordre à Turgot de démissionner. Celui-ci vécut peu longtemps dans sa retraite et mourut le 18 mars 1781.

C'était un homme probe et énergique, mais raide par caractère, non moins que timide et embarrassé pour parler en public. Il valait mieuxpour concevoir ou pour exécuter en sous-ordre, que pour faire accepter un programme et tourner ou désarmer des oppositions.

Bien d'autres réformes eussent complété son œuvre, s'il avait pu demeurer plus longtemps au pouvoir. Ses projets d'assemblées paroissiales, puis cantonales et provinciales, élues les premières par les propriétaires et les autres par les assemblées inférieures, auraient eu quelque chance d'habituer graduellement le paj^s à la liberté administrative, puis à la liberté politique, et de désarmer à temps l'absolutisme royal. Il fut trop tard quand on voulut, quinze ans après, inaugurer la liberté : comprimée trop longtemps, elle devait éclater tout de suite dans la licence.

Au milieu des sollicitudes que lui donnait l'administration du Limousin, Turgot avait trouvé le temps de composer des œuvres qui ont achevé d'illustrer son nom.

En 176G il écrivait, pour deux jeunes (Chinois, Ko et Yang, qui retournaient dans leur pa3's après leurs études faites, ses Réflexions sw^ la formation et la disti'ibution des richesses. Ce fut le premier ouvrage didactique destiné à vulgariser les principes fondamentaux de la science. Le système physiocratique y est succinctement présenté, mais sans les exagérations au milieu desquelles Quesiiay l'avait irrémédiablement compromis. Toute la partie consacrée aux capitaux en général, à la valeur, à la monnaie, aux richesses mobilières et à l'intérêt de l'argent, }'

est particulièrement remarquable* : nous y citons entre autres les observations sur les inégalités de rendement des capitaux -, la fameuse comparaison du taux de l'intérêt avec le niveau d'un étang qui, en s'abaissant, rend des terres à la culture^, enfin la théorie nouvelle et fort judicieuse du calcul de la richesse nationale*. On a voulu trouver dans ces Rèf exions une première ébauche de la loi du salaire nécessaire" que Lassalle formulera plus tard. Mais les expressions de Turgot, placées dans un parallèle tout phj'siocratique qu'il établit entre l'ouvrier et le laboureur, signifient simplement que l'ouvrier ne produit rien, qu'il ne gagne que son salaire et que ce salaire, limité parla concurrence des ouvriers, lui sert seulement à vivre, tandis que « la position du laboureur est bien différente », puisque ^ la terre, indépendamment de tout autre homme et de toute convention, paye immédiatement à ce laboureur le prix de son travaiP ».Tout au contraire, de l'opinion qu'on avance, Turgot a eu la conviction de la variabilité du taux des salaires au dessus du minimum de la loi d'airain ; bien plus, il a eu aussi l'intuition du rapport naturel de ce taux avec la productivité du travail ^

» Op. cit., %% 31-91.

3 O-p. cit., ^ 85-86.

3 Op. cit., ^ 89.

* Op. cit., i^ 90-91.

' « En tout genre de travail il doit arriver et il arrive en effet que le salaire de l'ouvrier se i)orne à ce qui lui est nécessaire pour lui procurer sa subsistance » {Op. cit., ^ 6).

' Loc. cit., '^ 1. — Les mots cités ici suivent immédiatement la prétendue formule du salaire nécessaire.

' « Il y a, a-t-il dit, entre les richesses produites, le revenu et les salaires, une proportion naturelle qui s'établit delle-mome et qui fait que ni l'entrepreneur ni le propriétaire n'ont intérêt que les salaires baissent au dessous de cette proportion. Outre qu'en tout genre l'homme mal payé et qui ne gagne pas par son travail une subsistance abondante, travaille moins bien, l'homme salarié, s'il gagne moins, consomme moins ; s'il consomme moins, la valeur vénale des productions du sol est moindre... La haute valeur vénale des denrées du sol et le fort produit mettent le cultivateur et le propriétaire en état de donner de forts salaires aux hommes ({ui vivent de leurs bras. Les forts salaires mettent ces hommes salariés en état de consommer davantage et d'augmenter leur bien-être » {Ohsen'ations sur le mémoire de M. Gra.'ilin, Œuvres, t. L pp. 437-438*.

Turgot, sans doute, ne contestait pas que le salaire ouvrier soit limité par la concurrence, mais il tenait surtout à établir que c'est par la nature que Je gain du laboureur est limité.

Les Réflexions ne furent publiées qu'en 1770, dans les Ephémérîdes du citoyen, par Dupont, qui y fit des modifications importantes et nombreuses. Turgot se fâcba et demanda que le texte primitif fût rétabli, ce qu'il ne put obtenir qu'en partie *.

La question du prêt à intérêt et l'abrogation des lois qui le prohibaient, étaient parmi les plus graves questions de ce temps là : Turgot y revint, à propos d'un procès, dans son Mémoire sur les prêts d'argent, composé en 1769. Il explique la prohibition de la manière suivante. C'était l'aversion du peuple contre les usuriers qui, surtout en présence de voies d'exécution beaucoup trop rigoureuses autrefois, avait inspiré le sentiment catholique; puis le sentiment catholique avait suscité à son tour l'argumentation des scolastiques ; enfin les théologiens étaient parvenus à imposer la prohibition aux jurisconsultes".

On sépare ordinairement — et nous l'avons fait nousmême — Turgot du groupe de Quesnay et de ses disciples proprement dits. La distinction est-elle donc exacte et sur quoi se base-t-elle^?

Il est clair que Turgot professe la théorie générale de l'école sur la prééminence de l'agriculture, seule industrie productive, et sur la justice de l'impôt direct, qu'il fau-

• Cette restitution n'eut alors lieu que dune manière incomplète, au moyen de cartons. C'est seulement de nos jours que le texte original a été complètement rétabli, grâce aux travaux de M. Schelle.

2 Op. cit., ^ 29. — Turgot y expose et y discute l'argumentation de Potliier : celui-ci copiait à peu près l'argument que saint Thomas avait tiré de l'impossibilité où l'on est d'exercer à l'égard des choses fongibles un jus utendi qui soit distinct du jus abutendi {Op. cit., ^^ SG-^T, pp. 123 et s. du 1. 1 des Œuvres) (édition Guillaumin). — Voyez plus haut, p. 59.

=■ Cette question nous semble insuflisamment traitée par Daire (Notice historique sur Turgot : — voyez Œuvres de Turgot, t. I,p. xlv en note, avec le renvoi à une note de Dupont sur VEloge de Gournay, ibid., p. 26(3 et s.. en note).

drait pouvoir substituer aux impôts indirects' : bien plus, son impôt direct — sens assez différent du sens actuel — n'est que celui que le propriétaire paye immédiatement sur le revenu net de ses seules terres, à tel point que « les maisons, ne produisant aucun revenu qui puisse être regardé comme un nouveau revenu dans l'Etat,.., doivent être taxées, non à raison de la valeur des bâtiments, mais à raison de la valeur du terrain qu'elles occupent- ». Turgot professe également que, « le laboureur fournissant à tous... leurs aliments et de plus la matière de presque tous leurs ouvrages..., ce n'est pas ici une primauté d'honneur ou de dignité, mais de nécessité physique^ ». Cependant ces derniers mots semblent indiquer déjà que Turgot est prêt à plaider les circonstances atténuantes pour le système de son école. Voilà pourquoi le « capital » et les « capitaux b tiennent une place considérable dans ses Réflexions sur la formation et la distribution des richesses ; \oi\k pourquoi la classe « stérile » des premiers économistes devient avec lui la classe « stipendiée » ; voilà aussi pourquoi la classe « propriétaire » deQuesnay devient ici la classe « disponible ^», afin que Turgot puisse y faire entrer, à côté des propriétaires fonciers, les capitalistes qui prêtent de l'argent à l'industrie^. Il peut, d'ailleurs, « exister d'autre revenu que le produit net des terres et que ce soit encore la terre qui a fourni tous les capitaux qui forment la masse de toutes les avances de la culture et du commerce*' ».

Mais ce qui devient plus apparent, c'est que Turgot, très

' Voyez en particulier son mémoire intitulé Comparaison de l'impôt sur le revenu des propriétaires et de l'impôt sur les consommations (Œuvres, t. I, pp. 409 et s.) et les Obserrations sur le mémoire de M. Graslin, lib. p. 434).

* Observations sur un mémoire de M. de Saint-Péravy (Œuvres, t. I, .p. 423).

' Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, % 5.

* Op. cit., § 15.

» Op. cit., % 93. »

* Ibid,, g 99.

indépendant à l'égard de la méthode de calcul appliquée par le Tableau économique, ne se se gêne point pour la critiquer*.

A coup sûr aussi, dans la pratique, plus certainement encore que dans la théorie, Turgot et Gournay se montrent les protecteurs dévoués et sincères de l'industrie, tout aussi hien que s'ils eussent été parfaitement étrangers à la doctrine qui avait cours parmi les économistes*.

Enfin, la grande différence, c'est que le sentiment de la liberté est autrement vif et qu'il opère sur un champ hien autrement étendu avec Turgot qu'avec Quesnay. Sur la question du prêt à intérêt, le contraste est frappant, et il révèle une divergence appréciable aux points de départ. Tandis que Quesnay légitimait et tout ensemble limitait l'intérêt par la considération du rendement parallèle des achats de biens-fonds, et tandis qu'il empruntait ainsi, mais inconsciemment, quelque chose à la doctrine canonique du lucrum cessans^, Turgot, au contraire, entend ne procéder que de la liberté et du droit de propriété, identique sur l'argent, sur les terres et sur n'importe quel objet. Parce que je suis propriétaire de mon argent, je puis le vendre contre des marchandises : c'est aussi parce que j'en suis propriétaire que je peux le louer en quelque sorte par le contrat de prêt. Dans un cas comme dans l'autre, dans le louage comme dans la vente, les conditions, c'està-dire le prix, seront le résultat de la loi de l'offre et de la demande*. Enfin, bien que Turgot reste convaincu, comme ses amis, qu'il n'y a « point de nations qui soient commerçantes et industrieuses par opposition à l'agri-

' Observations sur le mémoire de M. di' Saint-Péravy (Œuvres, t. I, pp. 419 et s.).

' M. Germain Martin, dans son beau volume de la Grande industrie en France nous le règne de Louis XV, examine les actes plutôt que les théories et les formules (Op. cit., pp. Ç et s., pp. 30 et s.).

' Supra, p. 62.

* Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, gg 73-75.

culture' » et que, hors le cas d'un délaut d'aptitude du sol, les pays suffisent à se nourrir, si, d'autre i)art, « une fausse police et le défaut de liberté n'ont pas resserré la culture- », il n'en professe pas moins une sorte de libéralisme cosmopolite dont Mercier de la Rivière, pour ne parler ici que de lui, se serait fort mal accommodé. Rien de plus tranchant à cet égard que la lettre de Turgot à M"* Lespinasse : « Quiconque, lui écrivait-il en 1770, n'oublie pas qu'il y a des Etats politiques séparés les uns des autres et constitués diversement, ne traitera Jamais bien aucune question d'économie politique^ ».

Sur Turgot, une dernière question reste à examiner. Les Réflexions de Turgot ont-elles pu inspirer Adam Smith*? Ou bien est-ce au contraire Adam Smith qui aurait inspiré Turgot?

Dans le premier sens, on fait observer que lesRéffexions de Turgot ont été publiées dès 1770, envoyées à Josias Tucker et traduites en anglais, tandis que la Richesse des nations d'Adam Smith est seulement de 177G. De plus, Adam Smith était venu en France en 1763 et 1765 ; il avait connu Turgot et les physiocrates; lui-même a déclaré que « le système économique de Quesnay, avec toutes ses imperfections, était l'opinion la plus voisine de la vérité

' Observations sur un mémoire de M. Graslin {Œuvres, t. I, p. 440).

■^ Obseii-ations générales à la suite de Vétat des récoltes de illO {Œuvres, t. I. p. 600 1.

' Correspondance, Lettres, vin (éd. (iuillaumin, t. II, p. 800). — << L'utilité de la liberté indéfinie du commerce, dit-il encore dans ses Observations sur le mémoire de M. Uraslin, est établie sur tant de motifs incontestables, que la certitude n'en dépend nullement du système qu'on embrasse sur la nature des richesses et du revenu... Le raisonnement de ceux qui, pour faire peur de la liberté, supposent que les étrangers achèteront toutes nos matières premières, s'empareront de toute notre industrie et feront tout notre commerce, est du même genre que celui des gens qui ont peur que la liberté de vendre notre grain aux étrangers ne nous fasse mourir de faim > {Œuvres, t. I, p. 435). — Ce qui est certain, c'est que Turirot n'a pas soupçonné la complexité du problème, complexité qui cependant était vue. quoique mal vue, par Mercier de la Rivière.

^ En ce sens. Espinas. Histoire des doctrines économiques, p. 251.

qui ait été encore publiée sur les principes de cette importante science* ».

Les Anglais ont soulevé néanmoins des doutes. Adam Smith avait professé la philosophie morale à Glasgow, de 1752 à 1763. Il est vrai que ses cours n'ont pas été publiés et qu'Adam Smith n'avait pas voulu que rien en fût conservé. Mais il vient de se retrouver une copie des notes qu'un de ses élèves aurait eu prises à ce cours, copie qui, transmise de génération en génération jusqu'à M. Charles Maconochie, fut révélée par ce dernier en 1895 et fut publiée en 1890 par M. EdwinCannan, sous le iiire Lectures on justice, police, revenue and arms'-. On y reconnaît les idées de plusieurs passages importants de la Richesse des nations. Notamment, après toute une première partie consacrée à la justice, c'est-à-dire au droit politique, administratif et privé, on retrouve dans les Lectures à peu près le plan des premiers chapitres des immortels volumes de Smith^, Il est donc certain que Smith avait ébauché ses idées bien avant ses voyages en France, c'est-à-dire avant qu'il eût rien pu connaître de Turgot et avant même que Turgot eût rien écrit sur ces sujets. On ajoute aussi que l'ouvrage de Turgot ne s'est point trouvé dans la bibliothèque de Smith*. Finalement il reste assez probable que Smith et Turgot ne se sont rien fourni l'un à l'autre, sinon en puisant dans ce foiids commun d'idées où s'alimentaient alors les entretiens des jihilosophes.

Terminons avec le nom de Trudaine. Celui-ci, intendant d'Auvergne en 1730 et devenu en 1734 un des quatre intendants des finances, avait dans ses attributions le « détail des ponts et chaussées ». Ce fut en cette qualité qu'il

' Cilé par Blanqui, dans la Notice sur la vie et les travaux d'Adam Smith (éd. Guillaumin, '18i3, p. xv).

* Oxford, 18U6. — Une longue introduclion de M. Kdwin Cannan donne tous les détails sur la curieuse découverte de ce précieux manuscrit.

3 II*» Part, ii-i Division, §S 2-9.

* Cannan, Introduction aux Lectures on justice, police, revenue and arms, p. xxiii.

créa l'Ecole des Ponts et Chaussées, dota la France de routes nouvelles et s'associa à l'œuvre de Turgot. Il eut pour successeur dans ses fonctions, de 17G9 à 1777, son fils Trudaine de Montigny, qui appartint au même groupe.

YI

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