I. — France
Adam Smith jouit longtemps d'une autorité incontestée. Il était le maître que l'on commentait ; et les esprits les plus hardis cherchaient plutôt à ajouter à ses doctrines qu'à les réformer ou à les contredire'. En France, il avait trouvé un traducteur dans le comte Germain Garnier, dont les autres œuvres contrihuèrent également à répandre les mêmes opinions'-. Mais on ne le séparait guère de Say, de Malthus et de Ricardo, auxquels il avait tracé la voie. L'économie politique gardait encore ce caractère de secte un peu fermée que les physiocrates avaient jadis donné à leur école. L'heure de la vulgarisation n'était pas encore sonnée : tout au plus travaillait-on à la faire approcher.
Destutt de Tracy, plus connu comme philosophe sensualiste de l'école de Gondillac, publiait, l'année même de la mort de Ricardo, en 1823, un Traité d' économie poliU que.
* Nous devons citer cependant dans le sens des doctrines mercantilistes et protectionnistes Ferrier {Dn gouvernement dans ses rapports avec le commerce, 1802) et surtout Gaiiilh, qui ne manque pas toujours de certains mérites {Des systhnes cV éconoviie politique, 1809; et Traité de l'économie politique, 1815) M. de Saint-Chamaiis, auteur du Nouvel essai sur la richesse (1824), n'est, au contraire, qu'un rétrograde, que ses absurdités et ses sophismes ont discrédité absolument.
* Germain Garnier (175i-1821), député aux Etats-Ciénéraux. sénateur en 1804 et comte sous l'Empire, pair de France et marquis sous la Restauration. — Ne pas confondre le comte Garnier avec un autre économiste, .)oseph Garnier (1813-1881), que nous verrons à propos du mouvement libreéchangiste.
OÙ il exprimait les idées de J.-B. Say et apportait^lon concours à la théorie des débouchés'.
C'est également de Say que Dunoyer se rapprochait le plus*. Dunoyer, auteur de V Industrie et de la morale considérées dans leur rapport avec la liberté (^1825), puis de la Liberté du travail ou, simple exposé des conditions dans lesquelles les forces humaines s'exercent avec le plus de puissance (1845), était avant tout le panégyriste de la liberté économique, autour de laquelle il groupait tous les sujets. Il reprenait la théorie des richesses immatérielles, que Say n'avait fait qu'ébaucher : il la creusait plus avant, il la poussait jusqu'au point oii elle apparaît plus féconde en rapprochements ingénieux qu'en déductions rigoureusement exactes. C'est lui qui, après avoir distingué les industries améliorant l'homme, cherchait à les classifler selon qu'elles améliorent son physique comme fait le médecin, qu'elles développent en lui le goût du beau comme fait l'artiste, qu'elles exercent son intelligence comme font le professeur et le savant, ou bien enfin qu'elles font naître et perfectionnent en lui les habitudes morales comme le prêtre et le morj^liste^. Cette conception de la richesse était en parfaite harmonie avec l'idée éminemment vaste qu'il se faisait delà science économique et que le titre même de son livre aurait suffi à déceler. C'était lui, en effet, qui assignait comme objet spécial de
' Destutt de Tracy (1754-1836), issu d'une famille écossaise fixée en France depuis la guerre de Cent ans, avait débutt' dans la carrière militaire. Il fut député aux Etals-Généraux, emprisonné en 1793 et délivré par Thermidor, sénateur au 18 brumaire, enfin membre de la Cour des pairs en 1814. Hostile, dans le fond, à la Restauration, il mourut en voltairien impénitent, après avoir poussé à l'extrême, dans ses ouvraçres de philosophie, le sensualisme de Condillac et après avoir fait dériver des sensations toutes les facultés de l'homme
— ce qui ne pouvait manquer d'avoir logiquement les plus graves conséquences sur les applications de l'art économique.
* Dunoyer (1786-1802;, journaliste, poursuivi pour délits de presse sous la Restauration, fut sous Louis-Philippe préfet de l'Allier, puis de la Somme, et ensuite conseiller d'Etat, poste qu'il occupa jusqu'au coup d'Etat de 1851.
— On peut étudier sur lui \\\\e\,V Œuvre économique de Charles Dunoyer, Paris, 1899.
' Liberté du travail, 1. IX, ch. ii-vi (t. 111, pp. 7-38i).
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la science économique de « savoir précisément en quoi consiste l'économie de la société, comment tous les arts y entrent, quel rôle ils y remplissent, quelle influence ils y exercent les uns sur les autres, et à quelles conditions leur puissance est liée' ». De là cette pensée, que ceux qui opèrent sur les choses et ceux qui opèrent sur les hommes « réalisent également des utilités, qu'ils sont également des producteurs, et qu'ils contribuent à ^mettre l'espèce humaine en possession de quelque moyen particulier de force et de liberté d'action"' ».
On doit aussi à Dunoyer une division des industries qui est devenue classique et qui s'est substituée à toutes les autres. C'est la division en industrie agricole, extractive, manufacturière, commerciale et des transports^.
Dunoyer avait embrassé avec conviction les théories de Malthus sur la population, et il avait le tort de vouloir eu faire passer toutes les déductions dans la pratique*.
Adolphe Blanqui, qui succéda à J.-B. Say comme professeur d'économie industrielle au Conservatoire des Arts et Métiers, est connu surtout pour son Histoire de Véconomie politique parue en 1837 ^ C'est du reste tout autre chose qu'une histoire des doctrines économiques, doctrines qui d'ailleurs n'auraient pu prétendre à une place importante que pour les dernières générations écoulées. Blanqui a fait beaucoup une histoire générale des institutions et
* Dictionnaire d'économie politique,^'' Gourernenient, article de Dunoyer. ■^ Liberté du travail, 1. 1., p. 439.
* Liberté du travail, 1. VIII, ch. i (t. II, pp. 109 et s.).
* C'était dans ses tournées officielles comme préfet de la Somme qu'il recommandait publiquement à ses administrés de >< proportionner le nombre de leurs enfants à leur capacité de les élever »,
'•> Adolphe Blanqui (1798-1854), né à Nice et fils d'un ancien conventionnel, député de 1846 à 1848, premier rédacteur en chef du Journal des Economistes. — Ses nombreux travaux descriptifs, relatifs à l'histoire et à la géographie économiques, le font ranger à tort par Ingram (Histoire de l'économie politique, p. 313) dans l'école historique. — Ne pas le confondre avec le socialiste révolutionnaire Auguste Blanqui (1805-1881), qui passa une partie de sa vie en prison, soit après les émeutes de 1848, soit après la Commune de 1871.
des régimes économiques, et c'est ainsi qu'il a pu consacrer près de la moitié de son ouvrage à l'antiquité et au moyen âge; il l'a écrite, de plus, dans ce style vague et solennel qu'on appelle le style académique et dont le goût s'est perdu de plus en plus depuis 1830.
Blanqui mérita quelque peu de la science par ce travail : il mérita bien mieux encore de l'humanité par ses louables et généreux efforts en vue d'obtenir une loi sur le travail des enfants dans les manufactures. Ce fut notre loi du 23 mars 1841, destinée à mettre fin à des abus dont nous avons perdu le souvenir et que nous avons peine maintenant à nous imaginer. Cette loi fut la première loi générale que l'Europe ait vue sur cette matière. Blanqui avait eu pour collaborateur dans cette croisade le docteur Villermé (1782-1863), qui s'occupa beaucoup de dresser des statistiques sur la population et sur le régime du travail, et qui publia, en 1840, son vaste Tableau de Véiat physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie. Il était impossible que l'opinion publique restât indifférente aux souffrances que Blanqui et Yillermé lui révélaient.
La personnalité la plus illustre de cette période est Pellegrino Rossi (1787-1848).
Né à Carrare, Rossi était étudiant à l'Université de Bologne, quand Napoléon le remarqua. Il débuta dans cette ville comme avocat, puis comme professeur à l'Université. La chute de la domination impériale parut briser sa carrière : mais ce n'était que la première des nombreuses péripéties de cette vie qui devait connaître toutes les extrémités de la fortune. En 1815, Rossi s'attache à la cause de Murât essayant de reconquérir le trône de Naples. Par bonheur, Rossi échappe au désastre, s'enfuit et vient à Genève. En 1819, il ouvre dans cette ville un cours libre de droit. Trois mois plus tard il -est nommé professeur à l'Université de Genève, et il est le premier catholique qui y enseigne depuis Calvin. En 1820, il est
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naturalisé Genevois, puis élu représentant. Mais celte seconde patrie ne lui suffit pas, et il vient en France on 1830, pour en chercher une troisième. En 1833, il est nommé professeur d'économie politique au Collège de France, eu remplacement de J.-B. Say et par préférence à Charles Comte, gendre du défunt. Il obtient en 1834 la grande naturalisation et, quinze jours après, la chaire de droit constitutionnel à la Faculté de droit de Paris. Il est pair de France en 1839, doyen de la Faculté de droit de Paris en 1843, ambassadeur de France à Rome en 1844, jusqu'à ce que la Révolution de février le rende à la vie privée, où Pie IX va le chercher pour en faire le ministre de l'intérieur de son cabinet libéral. Il meurt bientôt, assassiné au Quirinal, le 15 novembre 1848, par les carbonari conjurés.
Rossi avait professé l'économie politique au Collège de France, de 1833 à 1840, entre J.-B. Say et Michel Chevalier. Son cours a été publié, en grande partie d'après sa propre rédaction, et pour le reste sur les notes sténographiées qu'un de ses élève? avait prises. Rossi est clair plutôt qu'original; il excelle à exposer, à rectifier même des inexactitudes de détail. M. Paul Leroy-Beaulieu, un peu trop sévèrement il est vrai, le qualifie « un écrivain qui a merveilleusement reflété les idées d "autrui, sans en avoir aucune en propre* ». On lui doit une fort judicieuse distinction entre la science, qui ne tend qu'à connaître, et l'art qui se propose d'appliquer.
Un bon travail de la même période, c'est le petit volume de Gustave Droz, intitulé Economie politique ou principes de la science des richesses (1829)*. On y trouve.
' Traité théorique et pratique d'économie politique, 2«édit., t. IV, p. 520.
- Gustave Droz (1773- 1850 1, de Besançon, fixé à Paris vers la fin de la Révolution après avoir pris une part honorable aux guerres extérieures de la France. 11 débuta en 1801 par les Lois relatives aux progrès de l'industrie, où il combattait énergiquement tout projet de rétablissement des maîtrises. — Son Economie politique eut un réel succès. La 3» édition (1854) est précédée d'une préface de Micliel Chevalier.
parmi beaucoup de vérités simples et non répandues alors dans le public, la division de l'économie politique en ses quatre parties généralement acceptées depuis lors : formation de la richesse; circulation (ce que Droz appelle encore un peu obscurément « lormation et distribution »); distribution; consommation.
C'est de lui qu'est ce mot souvent cité : « En lisant certains économistes, on croirait que les produits ne sont pas faits pour les hommes, mais les hommes pour les produits* ». Cependant ce souci de la répartition ne détache pas encore Droz des doctrines classiques exclusivement professées de son temps. Il rejette l'ingérence de l'Etat dans le domaine économique ; et s'il s'afflige de la modicité des salaires, s'il déclare que l'intérêt des patrons eux-mêmes est d'accorder une rémunération plus élevée à l'ouvrier dont la productivité augmente avec la hausse des salaires, ce n'est encore que pour demander aux entrepreneurs plus d'humanité, comme il demande aux riches plus de charité". Il assigne sans doute à l'art économique un but humanitaire que ni Smith, ni Ricardo n'avaient envisagé : mais ce n'est pas, à vrai dire, avec la pensée de se séparer de la science économique qu'ils avaient fondée ou développée. Si l'on tient, comme Blanqui, aie ranger parmi les « économistes-sociaux » de l'école française^, encore fautil bien se garder de le rapprocher de Sismondi et même de Villeneuve Bargemont.
Entre temps, une grave question de morale, qui avait souvent occupé l'attention des économistes, disparaissait de toutes -les préoccupations : je veux dire la question de la licéité du prêt à intérêt. Sous la pression de l'opinion et des circonstances, les lois civiles en étaient venues à admettre l'intérêt, même de plein droit dans une foule de cas; et les lois ecclésiastiques ne tardèrent point trop à
< Droz, op. ci^jS^édit., pp. 57-58.
2 Droz, op. cit., 2« édit., pp. 2'd, 257, 263.
' Histoire de l'économie politique, ch. XLI, 2« édit., t. Il, pp. 282-283.
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suivre les lois civiles, sinon dans la théorie, puisque les principes posés par Benoît XIY ne furent jamais rapportés, mais au moins dans la pratique, lorsque Pie VllI sanctionna, le 18 août 1830, un décret de la Congrégation de la pénitencerie répondant le fameux non esse inquietandos à ceux qui la consultaient sur la règle de conduite à suivre. La question, depuis lors, a disparu des controverses; elle ne s'est réveillée, du moins en ces derniers temps, que dans le groupe étroit de la démocratie chrétienne ou dans son voisinage*.
Nous avons expliqué ailleurs comment, selon nous, les solutions actuelles de l'Eglise se rattachent à la théorie du lucrum cessans, où déjà la plupart des scolastiques voj^aient un titre légitime pour la perception, non pas d'une usura formelle, mais bien d'unquod interest équivalent. Au xix^ siècle, en effet, il est bien certain que les emplois rémunérateurs de toutes sommes d'argent sont toujours possibles, à tel point que le lucrum cessans ^w'isse être présumé d'une manière générale, au lieu d'avoir besoin, comme autrefois, d'être constaté en fait pour chaque opération particulière qui se présentait. Nous croyons donc que la législation ecclésiastique, interprétée en ce sens, échappe au reproche de contradiction qui lui a été si souvent adressé'.