LE SYSTÈME DE LA MOINDRE ACTION DE L'ÉTAT
Nous avons vu l'Angleterre enfermée dans un régime nettement prohibitionniste, avec ses actes de navigation et ses droits exagérés sur l'importation des céréales. Le temps approche cependant où elle fera prédominer dans le monde la politique tout opposée du libre-échange. Comment cette révolution s'est-elle accomplie? Comment ces idées nouvelles se sont-elles dégagées peu à peu? Comment, enfin, ont-elles passé de la théorie dans les faits?
De loin, Adam Smith semble avoir déterminé cette évolution, avec son esprit à la fois individualiste et cosmopolite et avec la place relativement faible qu'il faisait au sentiment et aux besoins de l'unité nationale. Cependant, avec son admiration pour la politique de Cromwell et de Charles II et avec ses réserves en faveur des industries à protéger, ce n'est pas encore lui qui a été, en fait, l'inspirateur dernier de ce changement.
Il y a eu d'ailleurs deux choses bien distinctes dans cette orientation de l'économie et de la politique de l'Angleterre. Il y a eu la poussée des intérêts, qui croyaient être mieux servis par le libre-échange que par les régimes de prohibition ou de protection ; et il y a eu aussi la logique des doctrines, qui, érigeant en dogme le système de la moindre action de l'Etat, se refusaient à admettre que celui-ci iiénétrat dans les i-elations économiques des peuples aussi bien que dans celles des individus. Or, la morale utilitaire de Bentham, basée sur la recherche de l'intérêt privé, a préparé les esprits au triomphe de ces doctrines, infiniment mieux que n'avait pu le faire la philosophie de Smith.
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Jérémie Benlham (17i8-1832), destiné d'abord à la carrière du barreau, n'avait pas tardé à la quitter pour se livrer tout eatier à des spéculations sur la législation et la morale, dans lesquelles il prenait d'Helvétius pour maître et pour guide*. Son Introduction aux principes de législation et de morale, publiée en 1780, renferme déjà tout son système. Pour lui, l'homme est placé sous l'empire du plaisir et de la douleur ; toute la morale consiste à chercher l'un et à fuir l'autre; l'idée du juste est adéquate à l'idée de l'utile; et la « logique de l'utilité », critérium du bien et du mal, « consiste à partir du calcul ou de la comparaison des peines et des plaisirs dans toutes les opérations du jugement et à n'y faire entrer aucune autre idée' ». Mais comment un tel principe d'égoïsme individuel pourrait-il fournir une règle quelconque d'ordre social et de gouvernement ? Eli bien, de même que a ce qui est conforme à l'utilité ou à l'intérêt de l'individu, c'est ce qui tend à augmenter la somme totale de son bienêtre », ainsi « ce qui est conforme à l'utilité ou à l'intérêt d'une communauté, c'est ce qui tend à augmenter la somme totale du bien-être des individus qui la composent^ ». Le problème sera résolu par la liberté. La règle, ce sera de « ne pas trop gouverner et de laisser les hommes vivre à leur fantaisie, sous la seule condition qu'ils ne se nuisent pas les uns aux autres. Pour accroître la richesse, ■ce que l'Etat a de mieux à faire, c'est de ne rien faire. Rien : c'est-à-dire rien comme encouragement positif, car il ne. saurait trop ôter les entraves. » C'est dans cet esprit que Bentham avait écrit les fameuses Lettres sur l'usure
' Bentham a considérablement écrit. Ses œuvres, dont quelques-unes ont paru d'abord en français, ont été recueillies et même arrangées par Etienne Dumont, ministre protestant de Genève établi en Angleterre au commencement de la Révolution. Dumont a remanié plusieurs manuscrits de Bentham.
■- Pnncipes de législation i arrangés de Y Introduction aux principes de législation et de morale, parue en 1780), ch. i.
' Ibid.
(1787), OÙ il critiquait certaines idées d'Adam Smith, et son Manuel d' économie politique, qui est le formulaire le plus absolu du « laissez-faire » et « du laissez-passer * ». Mais au fond, auprès des hommes sérieux et des esprits philosophiques, Bentham, avec ses exagérations, a nui à la cause de la liberté économique plutôt qu'il ne l'a servie, parce qu'il a eu le tort de faire du principe économique la règle suprême du bien et du mal, règle jugée capable d'éclairer toute la conduite de l'homme et jugée digne aussi de l'inspirer. Le moraliste utilitarien a affaibli justement le prestige de l'économiste.
Profitons donc de cette occasion pour nous expliquer sur le principe économique, parfois si mal compris et si défiguré.
Il ne faut voir en lui qu'un procédé d'action, mais nullement une règle de conduite ou la loi du but à atteindre. Il est simplement la formule du moindre effort pour le plus grand résultat : à ce titre, s'il a une application toute particulière dans l'économie politique, c'est-à-dire dans l'ordre du travail et de la production, il en a d'autres aussi dans tous les ordres sans exception. C'est avec ce principe que le cultivateur choisit entre les genres de culture ou entre les semences à jeter dans le sol; c'est avec lui que le chercheur conduit ses études, pour apprendre le plus en le moins de temps; c'est avec lui que le maître détermine ses méthodes d'enseignement, pour faire apprendre le plus avec le moins à% peine; c'est avec lui.
* « Les actes spontanés des individus dans la carrière de l'industrie et du commerce, dit ]}entham, dépendent de trois conditions : l'inclination, la connaissance et le pouvoir... Par rapport à l'inclination, le gouvernement n'a rien à faire, pas plus que pour augmenter le désir de boire et de manger. Par rapport à la connaissance, il [leut contribuer à la répandre... Par rapport au pouvoir, en tant qu'il consiste en capital pécuniaire, le gouvernement ne peut pas le créer : tout ce qu'il donnerait à un individu serait ôté à un autre. Mais il y a une autre brandie de pouvoir consistant en liberté d'agir, et celui-là le gouvernement peut le donner sans frais. Il suffit d'abroger les lois gênantes, d'écarter les obstacles, en un mot de laisser faire » {Manuel iVéconomie politique, ch. I>.
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enfin, que l'ascète lui-même ordonne ses efforts vers le bien, pour monter le plus vite au plus près de la perfection. Ainsi en est-il du postulatum de géométrie qui nous montre la ligne droite comme le plus court chemin d'un point à un autre, mais qui, lorsque nous sommes en un certain point, ne nous dit pas cependant vers quel autre point nous devons tracer cette ligne droite. Le principe économique ne nous apprend pas davantage si c'est vers la richesse ou vers la vertu que nous devons nous diriger. Il nous guide seulement sur la manière d'atteindre l'une ou l'autre ou bien l'une et l'autre, une fois fait notre choix. Il y a donc un abîme entre le principe économique, tel qu'il est de son essence, et la formule de la jouissance immédiate et personnelle, que Bentham voulait mettre à la base de la morale tout entière.
Un demi-siècle plus tard, on trouvera dans les manifestes de l'école de Manchester des formules analogues à celles de Bentham.
Mais tout d'abord, sur le terrain des faits, une rapide étude du mouvement libre-échangiste anglais est ici nécessaire, avec Huskisson, Peel, Cobden et Bright, placés au premier rang des hommes qui ont provoqué cette grande et pacifique révolution.
William Huskisson, né en 1770, avait été élevé en France, où il s'était attaché à la cause de la Révolution. Rentré en Angleterre, il se lia avec Pitt. Nous le voyons successivement membre de la Chambre des communes depuis 1804, secrétaire de la Trésorerie, agent de la Compagnie coloniale de Ceylan de 1812 à 1823, et président du Board of trade (sorte de ministère du commerce) de 1823 à 1827. Il meurt en 1830, les jambes broyées dans un accident survenu à l'inauguration du chemin de fer fle Liverpool à Manchester. Mais Huskisson n'est point un écrivain. Ce qui le distingue, c'est sa campagne au Parlement, de 1816 à 1819, pour la suppression du cours forcé des billets delà Banque d'Angleterre; ce sont surtout
les mesures progressives qu'il prend, comme président du Board of trade, pour abaisser graduellement les barrières commerciales qui isolaient l'Angleterre. Suppression de prohibitions d'importer et d'exporter, abaissement de droits, simplification de règlements, abolition delà douane intérieure entre la Grande-Bretagne et l'Irlande, démolition progressive de l'acte de navigation de 1660 et conclusion de traités de navigation avec concessions réciproques*: telles sont en quelques lignes les mesures qui marquent le passage d'Huskisson aux affaires. Dans un autre ordre d'idées, il faut savoir gré à cet homme sincèrement libéral de ses efforts pour l'émancipation des catholiques et particulièrement des catholiques irlandais.
Ganning, ami d'Huskisson et son successeur à la présidence du Board of trade, maintint les premiers résultats acquis.
En 1828, les lois sur les blés commencèrent à être adoucies. L'Angleterre établit alors une véritable échelle mobile, avec des droits d'importation qui allaient en croissant dès que le blé commençait à valoir moins de 73 sh. le quarter (41 fr. 25 les 100 kil.). L'importation, au lieu d'être défendue à moins que les blés ne valussent au moins 70 sh. le quarter (39 fr. 55 les 100 kil.) comme avec la loi de 1824, commençait à être permise dès qu'ils valaient 53 sh. (29 fr. 95). Le droit, en ce cas, atteignait son maximum (33 sh. 8 d. fe quarter, c'est-à-dire 19 francs les 100 kil.), pour décroître progressivement jusqu'à un minimum de 1 sh. (ou 0 fr. 56 les 100 kil.), minimum qui était atteint avec les cours de 73 sh. le quarter (41 fr. 25 les 100 kil.). C'était un immense progrès.
* Pour la suppression de l'acte de navigation, lluskisson faisait valoir, entre autres, cet argument, que les repiésailles provoquées par l'aUitude de l'Angleterre avaient pour résultat d'obliger les navires anglais partis avec un chargement de l'Angleterre pour IWmérique à revenir sur lest de l'Amérique (et réciproquement les navires américains venus en Angleterre avec un chargement en repartaient aussi sur lest). Il y avait là une perte que les armateurs anglais sentaient tout aussi bien que les armateurs américains.