SISMONDI ET SON INFLUENCE
Au début du xix^ siècle, le libéralisme économique régnait sans conteste dans la doctrine : par contre, dans la pratique, les souffrances des classes ouvrières et l'exploitation égoïste du travail sollicitaient impérieusement une intervention ou des réformes. L'heure était donc bonne pour douter de la vertu d'une liberté sans contrôle et sans frein.
Ce fut Simonde de Sismondi qui en inaugura la critique.
Sismondi (1773-1842), issu d'une famille originaire de Pise, qui s'était établie en Dauphiné au commencement du XVI* siècle et qui, devenue protestante, avait ensuite émigré en Suisse à la révocation de l'Edit de Nantes, est un des écrivains les plus variés et les plus féconds*.
Il avait publié, en 1803, la Richesse commerciale, où il s'inspirait encore d'Adam Smith sans dépouiller tout à fait les anciennes doctrines mercantiles, et où il négligeait l'agriculture et l'industrie pour s'intéresser surtout au ■commerce. Plus tard il voyagea beaucoup. Il fit un séjour en Angleterre, en 1818 et 1819, au moment de la grande crise qui suivit les traités de 1814 et de 1815. C'était alors ia période « chaotique « de la grande industrie ; des salaires très bas, une durée exagérée du travail, le surmenage des enfants poussé à ses dernières limites, une hygiène industrielle déplorable, que les factory acts n'avaient pas encore tenté d'améliorer, tout — y compris le blé à 40 francs les 100 kilos — concourait à un paupérisme industriel, qui
* Outre ses œuvres économiques, on a de lui une Histoire des républiques italiennes en 12 volumes, une Histoire des Français en 31 volumes, une Histoire des littératures du Midi de V Europe, etc. — 11 avait été en relations avec Necker et M"'» de Slael et était très hostile au catholicisme. — Sur Sismondi, voyez le fort bon travail de M. Afialion, Œuvre économique ■de Simonde de Sismondi, Paris, 1899.
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a été combattu très heureusement depuis cette date *. Sismondi en rapporta l'idée de son livre le plus connu : Nouveaux jy/'iticipes d' économie politique ou de la richesse dans ses i^apports avec la population, ouvrage paru en 1819 et réédité en 1827. Les chapitres qui en ont fait la réputation, sont ceux qu'il a intitulés : « De l'effet des machines sur la production industrielle ; des résultats de la concurrence pour produire à bon marché ; de la résistance à la multiplication des producteurs* ». Toutefois on ne connaît pas Sismondi tout entier si on laisse décote ses Etudes sur les sciences sociales (1836-1838), recueil de nombreux essais détachés, dont la plupart avaient déjà paru en articles dans des revues. Sismondi y reprenait ses plaidoyers contre le machinisme, la surproduction et la concurrence, en y mêlant, il est vrai, des pages historiques et descriptives d'un réel intérêt sur la crise irlandaise, sur la culture eu Italie et autres sujets.
Il s'anime surtout contre la surproduction. Pour lui, c'est là un phénomène essentiellement moderne, effet fatal des formes nouvelles du travail, conséquence nécessaire de la grande industrie et de la libre concurrence. Le développement prodigieux de la production a rendu, en effet, beaucoup plus difhcile l'équilibre de l'offre et de la demande. L'entrepreneur, exposé à de faux calculs, inonde le marché ; et quand son bénéfice a déjà diminué par la baisse naturelle des prix de vente, c'est par une production plus intensive encore qu'il cherche à abaisser de plus en plus son prix de revient. Ainsi le mal s'accroît par les efforts
' Sismondi reconnaît cependant que » daprès les observations des meilleurs juges, en Ani^leterre. les ouvriei's des manufactures sont supérieurs en intelligence, en instruction et en moralité aux ouvriers des champs... Vivant sans cesse ensemble, moins épuisés par la fatigue et pouvant se livrer davantage à la conversation, les idées ont circulé rapidement parmi eux > (^Op. cit., 2» édit., 1827, p. 397). — Pour la comparaison entre les ouvriers des villes et ceux des campagnes, c'est tout le contraire de lopinion formulée vingt ans auparavant, par Malthus (vovez plus haut, p. 309).
' L. VI et VII.
même qu'on fait pour le combattre, jusqu'à ce que les concurrents les plus faibles s'échappent de ce cercle infernal par la porte de la faillite, seule voie par laquelle puisse revenir l'équilibre entre la production et la consommation *.
Est-ce un défaut d'équilibre? Est-ce au contraire une crise générale de surproduction? Sismondi, tout d'abord, n'avait pas discerné ces deux cas : mais plus tard il prit résolument parti pour la thèse des crises générales, plus rares cependant, dit-il, que les crises partielles*.
C'était se mettre nettement en révolte contre l'autorité de J.-B. Say ^. Comment ces crises générales sont-elles donc possibles? La réponse semble bien simple. Dans toutes les branches de commerce, les besoins des acheteurs, quoique indéfinis, sont extérieurement limités par les moyens de payer dont ces acheteurs disposent ; puis, en
* Sismondi présentait ses objections sous une forme saisissante, au moyen de son apologue de Gandalin et du sorcier. Le voici : « Au temps des enchantements, dit-il, Gandalin, qui logeait un sorcier dans sa maison, remarqua qu'il prenait chaque matin un manche à balai et que. disant quelques paroles magiques, il en faisait un porteur d'eau qui allait chercher pour lui des seaux d'eau à la rivière. Gandalin surprit un jour les paroles magiques : il ne put entendre cependant celles que le sorcier disait ensuite pour défaire son enchantement. Aussitôt que le sorcier fut sorti, Gandalin fit l'expérience. Il prononça les mots mystérieux, et le manche à balai porteur d'eau partit pour la rivière et revint avec sa charge. Il retourna et revint encore, une seconde, une troisième fois. « C'est assez, criait Gandalin, arrêtez! » Mais l'homme-machine ne voyait et n'entendait rien : il aurait porté dans la maison toute l'eau delà rivière. Gandalin, au dése.spoir, s'arma d'une hache: il en frappa à coups redoublés son porteur d'eau insensible. Il voyait alors tomber sur le sol les fragments du manche à balai : mais aussitôt ils se relevaient et couraient à la rivière. Au lieu d'un porteur d'eau, il en eut quatre, il en eut huit, il en eut seize : plus il combattait, plus il renversait d'hommes-rtachines, et plus d'hommes-machines se relevaient pour faire malgré lui son travail. La rivière tout entière aurait passé chez lui, si heureusement le sorcier n'était revenu et n'avait détruit le charme. — Les industriels entassent les productions sur le marché bien plus rapidement que les manches à balai ne transportaient l'eau sans se soucier si le réservoir était plein. Chaque nouvelle découverte, comme la hache de Gandalin, abat l'homme-machine, mais pour en faire relever quatre, huit, seize à sa place la production continue à s'accroître avec une rapidité sans mesure » {Etxi~ des, t. I, pp. GO et 01).
* Xoiiveaux principes, éd. de 1827, t. II, p. 404.
' Voyez Lettres à Malthus, pp. 443 et s. (Supra, p. 262)
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chaque ordre de produits, ils sont aussi limités par le temps qu'exige l'usure ou la consommation de chaque richesse. La surproduction qui cause la baisse des salaires et qui diminue le revenu de la majorité des ménages, agit donc sur elle-même pour se rendre plus intense, parce qu'elle resserre la demande en même temps qu'elle élargit l'offre même- Le grand nombre d'individus mal nourris, mal vêtus et mal logés ne prouve rien contre la surproduction générale. Ainsi, en résumé, la surproduction est funeste aux ouvriers comme aux entrepreneurs ; pour les uns comme pour les autres, elle présente ce caractère, que l'équilibre une fois dérangé va de lui-même en se dérangeant davantage jusqu'aux pires souffrances.
On dit que la liberté guérit les blessures qu'elle a faites. Non, répond Sismondi. Ni les capitaux, ni les hommes n'ont la mobilité que la théorie leur suppose : la nécessité de rester où ils sont, tout au moins la simple habitude les retient dans le même genre d'emploi ou de travail, obstinés dans cette concurrence acharnée qu'ils se font entre eux et qui déchaîne les crises. Les inventions successives des machines rendent chroniques, par leur incessante répétition, des souffrances qui n'auraient dû être que passagères. On va ainsi à des antagonismes inévitables, dont les explosions rappelleront les guerres serviles de l'antiquité.
Mais il est plus facile de décrire le mal que île trouver le remède. Sismondi propose que les pouvoirs publics n'encouragent ni les inventions, ni les fortunes industrielles ; puis un impôt fortement dégressif à la base et le partage égal introduit là où il n'existe pas encore feront obstacle à la concentration des patrimoines, en même temps que la loi limitera la durée du travail, ce qui aura pour résultat d'empêcher les surproductions. Mais le meilleur, remède, parce qu'il combattrait la misère là où le travail ne peut pas l'écarter, ce serait ce que l'on peut appeler la garantie professionnelle; en effet, puisque le
patron, c'est-à-dire l'industrie, fait travailler l'ouvrier valide, il faut que cette industriel le nourrisse malade, valétudinaire ou infirme ^ Il en pourrait être ainsi si l'industrie était corporative comme autrefois. Mais Sismondi admire les corporations plutôt qu'il n'en souhaite le retour, et il reste très indécis sur la manière d'appliquer cette garantie professionnelle, comme aussi sur la manière de faire pratiquer la participation aux bénéfices, qui effacerait selon lui l'antagonisme du capital et du travail.
Sismondi a-t-il au moins bien vu que la garantie professionnelle doit impliquer en bonne justice la servitude de l'ouvrier? A-t-il bien vu que si le maître ancien pouvait être obligé de nourrir l'esclave infirme, c'est parce qu'il avait eu la propriété juridique de la personne et du pécule et qu'il avait pu et dû exercer la prévoyance pour le compte même de son esclave? A-t-il bien vu, en autres termes, que cette garantie professionnelle est incompatible avec la liberté moderne et avec la possibilité ou le devoir de l'épargne domestique? On peut croire que Sismondi a eu le soupçon de ces diflîcultés de principe : car, en retour de cette charge et des perspectives qu'elle ouvrirait aux patrons, il aurait accordé à ceux-ci le droit de permettre ou d'empêcher le mariage des ouvriers'-. Ce serait donc, sur ce point au moins, une réaction vers une des pires conséquences de l'esclavage, sous cette condition — nouvelle il est vrai — que le maître devrait ne se servir de sa puissance dominicale que dans un esprit de prévoyance malthusienne et de philanthropie.
D'ailleurs Sismondi ne craignait point les lois restrictives de la natalité, au moins d'après l'idée qu'il se faisait
* Nouveaux principes, t. II, pp. 359 et s.
* Nouveaux principes, i''^ édition, 1. VII, ch. ix. — Voyez le blâme qui en est exprimé par J.-B. Say, dans ses dernières éditions du Traité, 1. II, ch.viii, § 4 (8« édition, 1870, p. 40i). — Sismondi lit disparaître ce passage dans l'édition de 1827. — Voyez nos Eléments d'économie j^nlitique, 2<= éd.,
du rôle de l'Etat'. Mais il était libre-échangiste, parce que la protection aurait favorisé les gros industriels et encouragé le travail des manufactures.
Quelles que soient les exagérations et les erreurs que renferme l'œuvre scientifique de Sismondi, particulièrement en ce qui concerne les surproductions, et sans parler des solutions qu'il proposait en termes assez vagues, il est juste de reconnaître qu'il a inauguré l'étude de l'économie sociale comme distincte de l'économie politique pure ou chrématistique, et qu'il a hâté, par ses déclamations passionnées, l'intervention de la législation dans le régime du travail et dans les rapports entre patrons et ouvriers. C'est lui, enfin, qui a jeté cette idée, demeurée si vivace après lui, que le machinisme se résout en une opposition du travail et du capital et que « nous tendons à séparer toute espèce de propriété d'avec toute espèce de travail- ». Il est vrai que depuis lors cette formule a reçu un assez sérieux démenti par la vulgarisation des sociétés anonymes et par la dissémination démocratique de leurs titres.
Sismondi a fourni sans doute des arguments aux revendications des socialistes; cependant il n'est pas lui-même socialiste; il n'a procuré aucune thèse, ni aucun argument, à notre socialisme scientifique contemporain, et il ne s'est pas davantage commis avec le socialisme communiste et mystique d'alors, que représentaient Saint-Simon, Owen et Fourier. Bien plus, avec ses répugnances pour le suff"rage universel et même ses terreurs de l'avenir, il nous apparaît bien davantage comme un aristocrate philanthrope.
Il a bien parlé sans doute de « mieux-value^ », bien
' 8 Le dépositaire du pouvoir de la société est appelé à seconder l'œuvre de la Providence, à augmenter la masse du bonheur sur la terre et à n'encourager la multiplication des hommes qui vivent sous les lois, qu'autant qu'il peut multiplier pour eux les chances de félicité » (Nouveaux principes, 2« éd., t. I, p. 9).
* Nouveaux principes, 2« éd., t. I., p. 103; t. II. p. 347; — Etudes, t. 1,
^ L'entrepreneur, dit Sismondi <• s'efforce de ne laisser à l'ouvrier que justement tout ce qu'il lui faut pour maintenir sa vie, et il se réserve à lui-
avant que Marx eût pris la « plus-value » pour une des bases de sa théorie; mais il ne semble point que Marx se soit inspiré de cette conception, et Sismondi ne répudiait pas non plus le principe d'une rémunération propre et légitime du capital.
Le disciple le plus direct de Sismondi fut Buret (1811- 1842), auteur de la Misère des classes laborieuses en France et en Angleterre (1842). Mais Buret va beaucoup plus loin que Sismondi. Partisan du droit éminent de l'Etat et du droit social qui se superposerait aux droits privés, il croit que l'Etat pourrait reprendre les biens au décès des propriétaires et que, sans aller pratiquement jusque là pour des motifs d'opportunité, il devrait au moins limiter les successions, en ce qui concerne, soit le montant des parts héréditaires, soit les degrés successibles de parenté. Dans la production industrielle, il faudrait des conseils du travail pour arrêter le taux des salaires et pour circonscrire la production d'après les besoins du marché. On voit donc, que, sauf le maintien de la propriété individuelle sous la condition de son morcellement, Buret adopte des conclusions du socialisme.
Par contre, dans un ordre d'idées assez analogue à celui de Sismondi, mais très éloigné de celui de Buret, le comte de Villeneuve-Bargemont avait essayé d'introduire une économie politique chrétienne. Préfet des Bouches-del'Ebre, puis de Sambre-et-Meuse sous Napoléon I-"", ensuite du Tarn-et-Garonne et du Nord sous la Restauration, enfin député d'Hazebrouck de 1846 à 1848, M. de Villeneuve- Bargemont devait à cette longue carrière administrative promenée de Tortosa jusqu'à Namur une connaissance exacte de la situation économique et morale des popula-
mème tout ce que l'ouvrier produit par delà la valeur de cette vie... L'entrepreneur ne gagne pas parce que son entreprise produit beaucoup plus qu'elle ne coûte, mais parce qu'il ne paie pas tout ce qu'elle coûte... Le chef d'atelier a profité seul do tout l'accroissement des pouvoirs productifs qu'a opéré la division du travail » {Nouveaux principes. 2^ éd., 1. 1, pp. 91, 92, 103).
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tions. Lui aussi, mais en catholique ardent et convaincu, s'éleva au dessus des conceptions purement scientifiques de l'économie politique ang-laise, et il produisit un système complexe de science et de morale, de théories et d'œuvres, d'intérêts économiques et de charité pure, qu'on a maintes fois essayé de rajeunir.
Telle est la pensée qui inspira à M. de Yilleneuve-Bargemont, pendant les années de repos forcé que la Révolution de juillet lui imposait, son volume Economie politique chrétien7ie ou recherches sur la nature et les causes du paupérisme en France et à V étranger et sur les moyens de le soulager et de le prévenir (1834). C'est une œuvre estimable à plus d'un titre, qui, en visant à une amélioration effective des conditions sociales, se place sur le terrain des réformes charitables beaucoup plus que sur celui des doctrines scientifiques. Tous avons cité déjà de cet auteur un hommage rendu à Malthus*.
Si l'économie politique classique avait fait fausse route, selon M. de Villeneuve-Bargemont, c'est parce que « le but de la société ne saurait être seulement la production delà richesse » ; ce but est bien plutôt « la plus grande diffusion possible de l'aisance, du bien-être et de la morale parmi les hommes ». La conclusion, c'est que « les théories de l'école anglaise ne sauraient y conduire, et qu'elles doivent se modifier ou faire place à des doctrines plus sûres' ». Nous souscrivons à cette pensée de placer à côté de la science un art économique profondément imba de charité chrétienne : mais nous craignons que la distinction entre l'un et l'autre ne soit seulement entrevue et pas sullisamment approfondie par M. de Villeneuve-Bargemont. En tout
^ M. de Villeneuve-Barj:emoiit s'était encore exprimé ainsi dans son Economie politique chrétienne : « Le système de ^[althus, avait-il dit, fondé sur une morale irréprochable, est complètement daccord avec les principes du christianisme... Malthus aurait complété sa démonstration, s'il avait su ou osé s'afifranchir des préjugés du protestantisme » (L. I, ch. v, p. 93 de l'édition de 1837i. — Voyez plus haut, p. 275.
' Introduction, p. 38 de l'édition de 1837.
cas, avec son attachement à tous les grands principes sociaux, tels que les envisageaient les esprits les plus élevés de ce temps là, et avec les appels incessants qu'il adressait à la seule charité, il est impossible de songer un instant à le rattacher au socialisme chrétien. Si ce dernier plongeait des racines jusque dans ces temps éloignés, ce serait dans l'école de M. de Lamennais qu'il faudrait en chercher les premières traces*.
On a encore de M. de Villeneuve-Bargemont une Histoire de l'économie politique ou Etudes historiques, philosophiques et religieuses sur Véconomie politique des peuples anciens et modernes (I8^i). Le plan en est analogue à celui de l'ouvrage de Blanqui : les idées en sont dififérentes, conformes d'ailleurs à celles que nous connaissons chez l'auteur de l'Economie politique chrétienne.
A coup sûr, ce que Ton pouvait constater partout depuis longtemps, c'est qu'il n'j" avait plus d'unité dans le mouvement économique qui agitait le monde. Xi les préoccupations, ni la méthode n'étaient uniformes, comme elles l'avaient été aux temps d'Hume, de Smith, de Malthus et de Ricardo. Autrefois, en effet, si l'on avait des idées différentes, c'était au moins dans le même état d'esprit, et l'on se comprenait encore, quand même peut-être on ne s'accordait pas sur les détails. Mais il n'en est plus ainsi, à mesure qu'on approche du milieu du xix® siècle. Les questions du libre-échange passionnent les hommes d'affaires ; ils y ont réduit toute l'économie politique et ils ont construit des théories pour s'en faire des arguments en faveur de leurs intérêts. Les esprits philosophiques, avec Stuart Mill et Cairnes, s'enfoncent toujours plus avant dans les abstractions; à la suite de Ricardo, ils s'égarent
' M. l'abbé AVinterer, à propos de labbé de Lamennais, s'exprime ainsi : « A ces noms (ceux de Fournier, Cabet, Pierre Leroux, Louis lilanc et Proudhon) nous avons la douleur do joindre celui de Lamennais » fSocialis))ie contemporain, 4» édition, tr. fr., Paris, lUOl, p. '242).
toujours plus loin des réalités concrètes de la vie. Déjà aussi les publications de Garlyle, succédant à l'œuvre de Sismondi et coïncidant avec l'agitation chartiste, ouvrent davantage les âmes aux émotions de la pitié, en attendant que le vent de l'historisme souffle à son tour de l'Allemagne et détermine une réaction, peut-être nécessaire, contre les abus de la métaphysique. Désormais, par conséquent, il va nous falloir diviser notre attention, ou plutôt il va falloir que nous la portions successivement sur des courants simultanés d'idées quelque peu divergentes. C'est dire que l'ordre chronologique ne peut pas être suivi plus longtemps : nous lui substituons donc désormais le groupement par écoles, avec l'étude des caractères qui les différencient les unes d'avec les autres.