CHAPITRE V
John Stuart Mill, esprit doué d'une remarquable puissance de raisonnement, marque la transition entre l'école de Ricardo, dont il est le plus brillant interprète, et le socialisme dit scientifique, sous lequel il est bien près de s'enrôler dans les derniers temps de sa vie. Nous lui devons une attention toute spéciale, sauf à remettre à un peu plus tard l'étude — très sommaire du reste — de ses idées socialistes.
Né à Londres en 1806, fils de James Mill que nous connaissons déjà, il dut son prénom de Stuart à la reconnaissance que son pèi-e avait vouée à son protecteur ^ir John Stuart. James Mill, père d'une nombreuse famille, fit seul l'éducation de cet enfant, qui montra autant de précocité que d'intelligence. A huit ans, Stuart Mill avait lu en grec Hérodote, la Cyropédie et six dialogues de Platon : il commençait alors l'étude du latin, en l'enseignant à une sœur plus jeune que lui. A douze ans, il avait lu les classiques grecs. Il se mettait alors aux malhémathiques, y compris l'analyse, puisa la philosophie, qu'il étudia sans maître; et il rédigeait un résumé de Smith et de Ricardo assez bien fait pour que son père le mît à profit. Mais ce surmenage le rendit morose et sceptique. Aucune idée religieuse n'avait pénétré en lui : car Stuart Mill aima plus tard à se vanter d'être du petit nombre de ceux qui n'avaient jamais quitté leur religion, parce qu'il était du petit nombre de ceux qui pouvaient se vanter de n'en avoir eu jamais aucune. Bentham, chez qui Stuart Mill avait été dans son enfance, lui inspirait un véritable culte. A dix-
sept ans, il se déclarait résolument pour la morale utilitaire de Bentham et fondait, avec une dizaine d'amis, une « société utilitaire » ou « utilitarienne », qui grossit le nombre des sectes mort-nées.
En 1831, quand il avait vingt-cinq ans, la rencontre de M""' Taylor, alors âgée de vingt-trois ans, lui révéla dans sou cœur une faculté d'aflfection qu'il ne se connaissait point. M"" Taylor devint son amie; c'est elle qui lui inspira dans son Autobiographie le chapitre intitulé « de l'amitié la plus précieuse de ma vie ». 11 était admis en tiers dans le ménage Taylor, en attendant que la mort du mari, survenue seulement en 1851, lui permit d'épouser celle qu'il aimait depuis vingt ans. Ce qui fut le plus étrange, c'est que M"^ Taylor et plus tard sa fille furent les Egériesdece philosophe si sec et si profondément abstrait. Longtemps employé de la Compagnie des Indes, avec un traitement qui valait celui d'un ministre, Stuart Mill fut élu, en 1805, à la Chambre des communes, où il ne donna que des déceptions à ses amis. Non réélu en 1868, il se retira en 1869 dans les environs d'Avignon, auprès du tombeau de M""" Taylor, et il y mourut en 1873.
Tel fut l'écrivain qu'on a rangé « parmi les hommes qui ont le plus grandement accru le capital intellectuel et moral de l'humanité' ». En morale, son œuvre n'a été que négative : qu'a-t-il donc apporté de nouveau dans l'ordre des connaissances intellectuelles?
C'est son Système de logique (1843) qui a fait sa réputation comme philosophe. Nous pouvons, quant à nous, en retenir le livre VI sur la méthode dans les sciences, lequel n'est pas sans intéresser de près l'économie politique-. L'année suivante (1844) il donne les Essays on some un-
' Fernand Faure, député, actuellement directeur général de l'Enregistrement, du Timbre et des Domaines, dans le Diclionnaire économique de Léon Say et Cliailley-Berl, v» Stuart Mill, t. II, p. 27i.
* Voyez Hlock, Progri's des sciences économiques depuis Adam Smith, 2'- édiL. t. I, pp. '.ib et s., et p(>. 7i ol s.
setiled questions of political economif, écrits dès 18*i9 et 1830; enfin, en 1848, ses Principles of political economy, icilh some of their applications io social philosophy ou Principes d' économie politique , «lont nous aurons à faire une étude détaillée.
D'autres publications achèvent ensuite de jeter un jour utile sur ses dispositions et ses sentiments : citons à ce titre la Liberté (18:9), les Considérai ions sur le gouvernement représentatif (1861) -, V Ulilitarianisme (1863), Auguste Comte et le positivisme (1865), enfin V Assujettissement des femmes (1869).
Une g-rande parenté d'esprit unissait Stuart Mill et Auguste Comte. Ils correspondirent longtemps ensemble. C'est au fondateur du positivisme que Mill doit l'idée de la sociologie comme science distincte et indépendante, en même temps que le concept d'une statique sociale et d'une dynamique sociale •*.
Stuart Mill doit être considéré aussi comme un des principaux promoteurs des théories féministes devenues maintenant en faveur. Sur la question des femmes, toutefois, une grave divergence séparait Mill et Comte. Suivant Comte, c'est une vérité naturelle, connue par l'observation expérimentale, que la femme est plus impropre que l'homme à la continuité et à l'intensité du travail mental; qu'elle est antipathique aux abstractions scientifiques, inhabile aux vues d'ensemble du gouvernement, et vivement impressionnable par susceptibilité affective. Stuart Mill expliquait ces différences par le lent effet des éducations différentes, tandis que Comte jugeait ces inégalités, soit
* Essais sur quelques questions non résolues de l'économie politique. — Ces Essais sont au nombre de cinq : le cinquième avait été déjà publié.
- La traduction française de ces deux ouvrages porte le norn de M. Dupont- White : elle serait en réalité, parait-il, l'œuvre de sa lille, qui devint M'"» Sadi- Carnot (de Laveleye, Revue des Deux-Mondes, n» du i^"" décembre 1889).
^ Scientiliquement c'est la cinématique, et non la dynamique, qui devrait être opposée à la statique. L'observation est de l'Américain Giddings, dans ses Principes de sociologie (tr. fr., 1897, p. 56 et tout le ch. m du liv. I)
morales, soit physiques, trop profondes pour que des moyens extérieurs eussent pu les faire naître ou pussent les effacer ' .
Stuart Mill glissa peu à peu vers un socialisme toujours plus accentué. lien a fait l'aveu dans son Autobiographie. Nous y reviendrons : mais c'est maintenant l'économiste seul que nous voulons étudier en lui, dans le dernier prolongement des théories ricardiennes, dussions-nous conclure, avec M. Block, que « sa réputation a dépassé son mérite comme économiste"^ ».
A cet égard, Stuart Mill, avec plus d'ordre et de méthode dans l'exposition et avec un cadre d'études qui prétend embrasser la science économique et même la science sociale dans toutes leurs parties, garde les défauts de Ricardo : la sécheresse et l'obscurité du raisonnement, une métaphysique abstraite, dans laquelle tout se déduit de quelques prémisses démontrées ou tenues pour telles, enfin une abstention sj'stématique à l'égard de tous les faits statistiques concrets dont les exemples pourraient éclairer ou confirmer ses thèses, trop souveni aussi les déranger.
Ses Principes d' économie politique sont divisés eu cinq livres, dont voici l'enchaînement logique.
Le premier est consacré à la « production ». Stuart Mill oppose ce livre aux suivants, en ce que « les lois et les conditions de la production des richesses partagent le caractère des vérités physiques. Ces lois n'ont elles-mêmes rien de facultatif et d'arbitraire », puisqu'il ne dépend pas de l'homme de faire ou d'empêcher que le travail soit rendu plus productif par le concours du capital, par l'habileté de l'ouvrier et par la division des fonctions. « Il n'en est pas de même, dit-il, à l'égard de la distribution des richesses; c'est là une institution exclusivement humaine. Les choses une fois créées, l'espèce humaine peut,
* Voyez Ferraz, Etudes sur la philosophie au \\\^ sii'cle, 2* édit., p. 353. 2 Block, Progrès des sciences économiques depuis Ada^n Smith, 2« éd., 1. 1, p. 16.
individuellement ou collectivement, en agir avec ces choses comme elle l'entend ^ »
Il s'ensuivrait, à première vue, que s'il existe des lois économiques naturelles relatives à la production, il ne saurait en exister dans les autres parties de l'économie politique ^ Telle n'est point cependant la pensée de Sluart Mill, qui se hâte d'atténuer sa première proposition au ])oint de l'effacer. Non seulement, en effet, il déclare que « les opinions et les sentiments des hommes », au lieu d'être « une chose soumise au hasard... »,(( résultent des lois fondamentales de la nature humaine, comhinée avec l'état actuel des connaissances et de l'expériepce, avec l'état des institutions sociales et de la culture intellectuelle et morale » ; mais encore il atîîrme que « les règles en vertu desquelles la richesse peut se distribuer, sont au moins aussi peu arbitraires et possèdent autant le caractère de lois physiques que les lois de la production ». Seulement je me demande alors ce qui reste de la distinction essentielle que Mill avait faite plus haut. Je me le demande bien davantage, quand j'apprends, comme Mill le dit ailleurs, que « des êtres humains, qui peuvent gouverner leurs propres actes, ne peuvent pas gouverner les conséquences de ces mêmes actes pour eux ou leurs semblables ». N'en était-il pas de même pour la production, oii les hommes, libres d'employer ou non des instruments, ne sont pas
' L. II, ch. I, § 1 (t. I de l'édition Guiilaumin, p. 233). —Cette distinction ne se trouvait pas dans le plan primitif de l'ouvrage : elle est seulement apparue dans la 2« édition anglaise des Principes, 1849.
- L. II. ch. I, Ji I (t. I de l'édition Guiilaumin, p. 23."}). — Mill revient sur cette distinction dans son AiUobiographie. « J'ai tracé, dit-il, une ligne de démarcation entre les lois de la production de la richesse, qui sont en réalité des lois de la nature et dépendent des propriétés des choses, et les modes de distribution de la richesse, qui, sous certaines conditions, dépendent de la volonté humaine. Quelques économistes confondent ces deux ordres de lois sous le nom de lois économiques, que nul elYort humain, suivant eux, n'est capable d'annuler ou de modifier. Ils attribuent la mémo nécessité aux lois qui dépendent des conditions immuables de notre existence, et à celles qui. n'étant que des conséquences nécessaires de certains arrangements, ne vont pas au-delà de ces arrangements. »
libres de faire que leur production soit aussi abondante s'ils n'en emploient pas que s'ils en emploient? La vraie et la seule différence, ce serait que les lois économiques sur la production découlent en même temps de la nature physique du monde et de la nature morale de l'homme, tandis que les lois économiques sur les autres parties de cette science ne découleraient que de la seule nature morale de l'homme. Et cependant, dans les lois du salaire et de la rente, n'y a-t-il pas une large part à réserver à la nature physique des végétaux et à la nature physique de l'homme lui-même?
Le livre I contient ensuite une longue étude philosophique et descriptive de la propriété foncière rurale et particulièrement de son régime en France, tel que Sluart Mill le trouvait décrit pour la fin du siècle précédent par Arthur Youiig, dans le récit que celui-ci avait fait de ses voyages de 1787, 1788 et 1789 ^ Mais entre les voyages d'Arthur Young et la fin du règne de Louis-Philippe, il n'avait pas passé moins de cinquante ans, et ces cinquante ans, qui avaient vu la Révolution, les guerres de l'Empire, les machines à vapeur et le commencement des chemins de fer, devaient bien avoir changé quelque chose en France. Stuart Mill s'en doutait-il ?
Les livres II et III sont consacrés, l'un à la « distribution des richesses », l'autre à « l'écliange ». Avec le livre I, ils représentent la « statique de l'économie politique », par opposition à sa « dynamique ». La statique, c'est tt l'idée d'ensemble des i)hénomènes économiques de la société, considérés comme existant simultanément » ; la dynamique — que nous devrions appeler la cinématique, dirons-nous nous-même — c'est « l'étude de la condition économique dans les changements qu'elle peut subir » ;
' Voyez Voyages en France pendant les années il81, 1788, il89. par Arthur Voung, réédités par (îuillaumiii, 1860.
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elle est la « théorie du mouvement », comme la staticjue est la « théorie de l'équilibre' ».
Le livre IV, « Influence des progrès de la société sur la production et la distribution », est certainement le plus original. Nous en ferons dans un instant une étude détaillée.
Enfin le livre V est consacré à « l'influence du gouvernement », ce qui amène une théorie et une descri}»tion économique des impôts.
Passons aux principales idées adoptées ou émises par Stuart Mill. Nous examinerons les suivantes : 1° le travail improductif ; 2° la loi du rendement non proportionnel en agriculture, diminishing returns, qui conduit à la théorie ricaidienne de la rente et au malthusianisme; 3*" la théorie du fonds des salaires; 4° la valeur internationale ; 5" les théories et hypothèses de l'évolution économique.
I. Travail improductif . — Au lieu de s'éclairer des judicieuses observations de J.-B. Say et des considérations nouvelles de List, Stuart Mill tient encore à la formule de l'improductivité de certains travaux. « Le travail pi'oductif, dit-il en sommaire de chapitres, est celui qui produit des utilités fixes et incorporées à des objets matériels. Tout autre travail, quelque utile qu'il soit, est classé parmi les travaux improductifs * ». C'est une idée fausse, croyonsnous, du travail. Plus de vingt ans auparavant, Mae- Gulloch avait dit déjà avec beaucoup plus de justesse : « La plupart des auteurs qui ont écrit sur l'économie politique se sont livrés à de longues discussions sur la diff"érence qui existe entre ce qu'ils ont appelé le travail productif et le travail improductif. Mais on ne découvre pas facilement une base réelle à ces discussions ou à ces distinctions établies entre ces deux sortes de travaux... Ce
' L. rV', ch. I, §1 (t. II. p. 241).
* L. I, ch. III, sommaire des §§ 2 et 3.
n'est pas le genre de travail que nous devons considérer,
mais les résultats qu'il donne On peut même mettre
en doute que le travail manuel soit plus productif que le travail intellectuel. Il y a d'autres instruments que la charrue, la bêche et la navette : le bras n'est pas plus nécessaire pour exécuter que la tête pour inventer ; et quiconque est un peu familiarisé avec l'histoire de l'humanité, n'ignore pas que c'est au travail intellectuel, à des études patientes et à des recherches longtemps poursuivies, que nous devons des découvertes innombrables, dont plusieurs ont augmenté nos moyens d'action d'une manière incalculable et ont changé complètement l'aspect et la condition de la société'. »
Nous ne considérons pas davantage comme exacte la classification que Mill avait faite en rayant la consommation du nombre des parties de l'économie politique, sous prétexte qu'il n'existe « aucune loi de la consommation" ». Ce n'est pas, en effet, que des lois écohomiques manquent à propos du luxe, de l'épargne, de l'assistance des pauvres, des dépenses jjubliques et de bien d'autres sujets, Mill matérialisait vraiment outre mesure la production et l'économie tout entière.
IL Loi du 7'endeinent non propor/.ionnel en agriculture {diminishing reiurns). — Avouons cependant que cette loi n'est pas une idée neuve et originale : elle était déjà à la racine de la théorie de la rente de Ilicardo, puisqu'elle était le principe sur lequel reposait son troisième cas de rente différentielle, basé sur le rendement inégal et décroissant des capitaux additionnels; enfin, même avant Ricardo, elle avait été acceptée d'intuition par nombre d'économistes et notamment par Turgot ^.
^ Mac-Cullocli, J'rincipes d'économie politit/ue, i""" partie, ch. Ii (trad. franc., t. I, pp. 72-73i.
2 L'nsettled questions of palitical cconomy, 2« ('dit., 1874, p. 132.
' Turgtot, Observations sur te 7nrmoire de M. de Saint-Péravy (voyez (huvres, édit. Giiillaiimiii, t. I, p. 420).
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Mais Stiiart Mill y donne une importance inattendue. Après avoir formulé que « tout accroissement de produit de la terre exige une somme de travail ])lus que proportionnelle' w, il ajoute que « cette loi générale de l'industrie agricole est la proposition la plus imjiortante de l'économie politique ».
Or, nous tenons cette loi pour heureusement inexacte dans le sens absolu et mathématique que lui donnait Stuart Mill : nous pensons que, d'une part, les progrès dans les procédés de la culture des terrains anciennement cultivés, d'autre part, les progrès dans la conquête agricole des terres nouvelles peuvent déranger la formule de Mill, de la même manière que ces mêmes causes avaient démenti les ]>rophéties de Pvicardo.
La loi du rendement non proportionnel conduisait logiquement à la théorie de la rente et au malthusianisme : aussi Carey. qui n'a voulu d'aucune de ces deux conséquences, rejette-t-il énergiquement la prémisse. Stuart Mill, au contraire, qui avait posé cette prémisse, embrasse volontiers lune et l'autre conséquences. Cependant il se demande « si le revenu du capital incorporé au sol est rente ou profit » (profits du capital, cela va sans dire, suivant la vieille confusion que lui-même n'a pas répudiée-); et nous trouvons qu'ici la discussion est assez faiblement conduite et qu'elle reste fort i)eu démonstrative.
Mais venons au malthusianisme.
Ce n'est pas en théorie seulement, c'est en jiratique que Stuart Mill est un malthusien et un néo-malthusien. 11 lui semble essentiel de restreindre la natalité et d'agir en ce sens tout à la fois par les mœurs et par les lois. Rien ne soustrait les peuples à cette inéluctable nécessité : ils n'y peuvent échapper ni par l'égalité de la propriété^, ni par
' L. I, ch. xn, § 2.
2 L. II, ch. XVI.
•■' L. I, ch. XIII, ^ 2.
la liberté du commerce des subsistances ', ni par les encouragements et les facilités donnés à l'émigration-.
Bien plus, un des motifs de la haine de Mill contre FEglise, le catholicisme et le clergé, c'est de voir que « la religion n'a pas encore cessé ses encouragements » à la fécondité des unions et que « le clergé catholique estime partout que son devoir est de conseiller le mariage pour prévenir la fornication ^ ». Mill en vient jusqu'à s'insurger contre les lois fondamentales de la société domestique, en déclarant que, « entre tous les usages barbares que la loi et la morale n'ont pas encore cessé de sanctionner, il n'en est point de plus dégoûtant que celui qui permet à un être humain de penser qu'il a des droits sur la personne d'un autre ^ ». Est-ce là un vœu en faveur de l'union libre, vœu arraché à Stuart Mill ])ar la pénible pensée de la réserve que lui imposaient, à M'"* Taylor et à lui-même, la présence et la trop longue vie d'un époux cependant bien complaisant?
Pour la réforme en ce point, Mill compte sur la puissance de l'opinion, qui doit arriver à réprouver une paternité nombreuse comme elle réprouve l'alcoolisme ^ ; sur l'influence des femmes, qui doivent s'émanciper du mariage et de ses servitudes et s'élever au dessus des fonctions matérielles et dégradantes de la maternité"; et enfin sur .l'action plus ou moins directe de la loi, qui précisément trouverait dans le communisme une heureuse force de contrainte i)our « réprimer par des peines cette satisfaction
' L. I, ch. XIII, Jî 3.
* Ibid., ^ 4.
3 L. II, ch. XIII (t. I, p. 432). — {"'est lapplication du texte de saint Paul (7« Epitre aux Corinthiens, ch. vu, vv. 2 et U) ; mais ces passages ne doivent pas être détachés des versets 1, 7 et 8 qui les accompagnent.
< L. II, ch. XIII (t. I, p. 437).
■■ « On ne peut guère espérer que la inoralilé fasse des progrès tant qu'on ne considérera pas les familles nombreuses avec le même mépris que l'ivresse ou tout autre excès corporel n (L. Il, ch. xiii, § 1, t. I, p. 433, en note).
" Ibid., p. 43<;.
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coupable de rindividu aux dépens de la communauté* ». Mais comment cette répression léj^ale serait-elle pratiquée dans le régime communiste? C'est là un point — capital cependant — que Stuart Mill a omis de développer. Je le regrette.
III. Théorie dit fonds des salaires. — « Les salaires dépendent, disait Mill, des rapports qui existent entre le capital et la population », en entendant par capital seulement « cette portion du capital qui est employée à l'acquisition du travail... » Les salaires, « sous l'empire de la concurrence, dit-il encore, ne peuvent être affectés par aucune autre cause'. » Plus tard, cependant, et à la fin de sa vie ^, Stuart Mill abandonna cette théorie, dont la faveur allait toujours en diminuant et qui aujourd'hui n'a plus de défenseurs.
IV. Théorie de la valeur internationale. — Stuart Mill répète icr, en la développant, une théorie qui avait été émise déjà par Ricardo^ et Robert Torrens et que luimême avait adoptée dans ses Unseitled questions.
L'importance et la difficulté de cette question, la place considérable qu'elle tient dans les théories économiques anglaises et le peu de place, au contraire, qu'elle a eu dans les auteurs français, nous obligent à détacher ce sujet pour en faire une étude historique isolée'"'.
II serait curieux de rapprocher ce système de celui de List, que Stuart Mill n'a discuté nulle part et auquel il
' L. Il, ch. I, î; 3 (t. 1, p. 2i2). — Voir encore sur le malthusianisme dans Stuart iMili, 1. II, ch. xi, S 3 (t. I, p. 40G).
2 L. II, ch. XI, § 1 (t. I, pp. 397-398). — Voir sur le wage-fund nos Eléments d'économie politique, 2« éd., pp. 518 et s. — Sur l'attitude de Stuart Mill duns la question du nage-fund, voyez Ingram, Histoire de l'économie politique, tr. fr., p. 228. Mais il est bien certain que Stuart Mill, dans sa grande œuvre didactique, c'est-à-dire dans les Principes, fut un ardent paitisan de cette formule.
^ Voir l'article publié à ce sujet par Mill dans la Fortnigthhj Beview de mai 1869.
' Ricardo, Principes de l'économie politique et de l'impôt, ch. vu (édit. Guillaumin, pp. 95-96).
• Infra, même livre, ch. vi.
n'a fait aucune allusion, malgré l'antériorité de l'ouvrage (le List. Pour lui, Garey est le seul économiste sérieux qui ait soutenu des doctrines protectionnistes.
D'ailleurs, s'il semble que les formules abstraites de Mill doivent conduire les hommes d'Etat à une discussion attentive des tarifs internationaux au point de vue de l'égalité de situation et d'avantages qu'il faudrait conserver, Mill ne s'en élève pas moins contre « la doctrine de la protection de l'industrie nationale », sans qu'il paraisse prendre le moindre souci des nationalités ^
Y. Théories et hypothèses de révolution économique. — Nous entrons ici dans le livre IV, consacré, comme nous avons vu plus haut, à la « dynamique » de l'économie politique.
Mill y pose tout d'abord en principe que « les progrès de la société tendent à nous rendre maîtres des forces naturelles, et à augmenter la sécurité et la coopération^ ».
Nous souscrivons à ce double jugement. Nous ne contestons point la grande loi de la soumission des forces naturelles, loi historique et impérative tout ensemble, loi qui, du même coup par conséquent, est une loi économique et une loi morale, loi que nous enfin, chrétiens, nous lisons aux premières lignes de la Genèse, dans le verset Replète terram et suhjicite eam. Quant à la loi de la cooi)ération, si nous l'acceptons aussi, nous ne voulons pas cependant qu'on en déduise la nécessité ou le devoir d'une évolution vers le socialisme. On nous dit sans doute que ce socialisme doit sortir d'une notion toujours plus nette de la solidarité sociale ; dans le monde universitaire et dans le monde politique, ce grand mot de solidarité sociale et autres analogues jouissent bien aussi d'une faveur toujours croissante. Mais nous n'en craignons pas moins, quant à nous, que leur abus ne fasse oublier à l'homme son individualité
1 L. V, (h. X, s -1 (t. 11. pp. 485, 493 et s.).
2 L. IV, ch. I, g 2 (t. II, p. 242K
STUART MILL -idô
morale, sa conscience d'être libre et responsable et par conséquent aussi ses devoirs et ses vrais droits.
Mil! se propose ensuite d'étudier séparément : 1" les variations futures des valeurs; 2" les variations futures des prix; 3° la répartition future du produit, avec partage du produit industriel entre les ouvriers et les fabricants, et du produit agricole entre les laboureurs salariés, les fermiers et les propriétaires.
En ce qui concei-ne les valeurs, celles-ci ne changeront pas respectivement entre elles, à mesure que les richesses seront obtenues avec moins d'efforts grâce à la loi des progrès simultanément accomplis dans l'ordre des inventions scientifiques et dans l'ordre de la sécurité et de la coopération. Les situations respectives demeureront donc les mêmes. Toutefois, si la population augmente, la loi du rendement moins que proportionnel de l'agriculture devra augmenter la valeur des denrées alimentaires, relativement à celle des produits manufacturés. Encore serat-il bon d'assimiler aux denrées alimentaires ceux des produits industriels dans lesquels une matière première tirée du sol ou du sous-sol forme un élément capital d'évaluation'. Pour ce motif, il y aura des alterations.de valeurs, dans le sens d'une baisse de la valeur des produits manufacturés, d'une hausse de la valeur des produits agricoles, et d'une situation intermédiaire des produits que l'on pourrait appeler mixtes comme résultant à la fois d'un travail facilité et d'une matière constituante raréfiée. Cependant Stuart Mill émet un doute sur l'absolutisme de sa formule d'une évaluation croissante des denrées alimentaires-, comme s'il se prenait malgré lui à trouver incertaine et conjecturale la loi du rendement non propor-
' L. lY, ch. II, ,^!j 1-3.
■' « Jusqu'ici l'agriculture n'est pas susceptible de perfectionnements aussi grands que certains genres de fal)rication industrielle : mais il se peut que l'avenir nous réserve des inventions qui renversent les termes de ce rapport » (Loc. cit., 1. IV, ch. II, § 2, t. IT, p. 250).
tionnel en agriculture, loi qu'il avait cependant préconisée comme la proposition la plus importante de toute l'économie politique.
Le problème de la variation des prix est beaucoup plus simple, une fois que l'on suppose résolu celui de la variation des valeurs respectives des richesses. 11 s'agit seulement de savoir si les perfectionnements et les découvertes dans les productions industrielles seront ou ne seront pas suivis parallèlement de perfectionnements et de découvertes dans la production des métaux précieux'. Mill oublie donc tous les autres procédés de paiement.
Beaucoup plus difficile et plus complexe, au contraire, est l'étude des variations dans la distribution du produit.
Le progrès industriel a pour traits caractéristiques : 1" l'accroissement des capitaux; 2*^ l'accroissement de la population; 3" le perfectionnement des moyens de production (et des transports)-. Mill se met à imaginer toutes les combinaisons ternaires que ces éléments peuvent présenter. Pour essayer de faire mieux comprendre ses hypothèses, nous allons les diviser en deux groupes, suivant que la population augmente ou reste slationnaire.
A. — La population augmente (r% 3' et 5* cas de Stuart Mill).
1° Si la population augmente pendant que les capitaux et les moyens de produire restent stationnaires, il doit y avoir une baisse de salaires (par l'effet de la loi du xragefund) avec une hausse des profits et des rentes^;
« L. IV, ch. Il, § 1 (t. II, p. 248).
=■ L. IV, ch. III, ;< 1 (t. 11, p. 259). — Est-il nécessaire d'examiner séparément laiiginentalion des capitaux et le perfectionnement des moyens de produire? Que je commence à posséder deux niacliines ou bien que je découvre le moyen de faire produire le double à mon unique machine, n'est-ce pas la même chose? Oui, à première vue, si l'on ne se préoccupe que de la force de production do la société; non, si Ion se préoccupe de la répartition (comme fait Mil!) et si l'on suppose, au préalal)le, que le perfectionnement des moyens de produire n'est pas tout entier le fait du capitaliste, tandis que le capital augmenté sera sa propriété pour le tout.
•' L. IV, ch. III, § 1 (t. II, p. 259).
2° Si la population augmente pendant que les capitaux augmentent aussi, mais sans que les moyens de produire se développent, il doit y avoir un état stationnaire des salaires — puisque le rapport de la population au capital n'est pas altéré; — mais il doit y avoir une baisse des profits, parce que l'entrepreneur aura plus de salaires totaux à supporter avec des moyens de production demeurés constants. Ici se révèle déjà, dans le système de Stuart Mili, la lacune résultant de ce qu'il n'a pas songé à rattacher le taux des salaires à la productivité du travail. La rente, pendant ce temps là, aura monté*;
3° Si la population augmente, pendant qu'augmentent aussi les capitaux et les moyens de pi-oduire, la solution à donner est beaucoup plus incertaine : elle doit varier avec les vitesses relatives et probablement inégales que présenteront les variations des divers éléments du calcul. Ce qui seul paraît certain, c'est la hausse de la rente-.
B. — La population n'augmente pas : elle reste stationnaire (2' et 4" cas de Stuart Mill).
1° Si la population reste stationnaire, pendant que les capitaux montent, mais sans que les moyens de produire se développent, il doit y avoir une hausse des salaires, par la loi du wage-fund; il doit même y avoir une hausse de la rente, parce que la population, sans être plus nombreuse, aura plus de moyens d'acheter des denrées alimentaires et par conséquent en demandera davantage ; mais les profits baisseront, par la concurrence des capitaux entre eux, avec maintien du même produit à répartir ' ;
2" Si la population reste stationnaire, pendant qu'augmentent à la fois les capitaux et les arts de la production, l'hypothèse est aussi complexe dans ces données qu'incertaine dans les solutions des problèmes qu'elle implique :
< L. IV, ch. m, g 3 (t. II, p. 26ij. * L. IV, ch. III. §5 (t. II, p. 272). •' L. IV, cil. III, ii 2 (t. II, p. 263).
les probabilités ne sont guère faciles à dégager, sinon pour une baisse de la rente*.
La conclusion d'ensemble de toutes ces recherches conjecturales serait que « le progrès économique d'une nation divisée en propriétaires, capitalistes et travailleurs tend à enrichir toujours la classe des propriétaires, tandis que le coût de la subsistance du travailleur tend à s'élever et les profits à diminuer. Pourtant les progrès de l'agriculture ralentissent ces deux derniers mouvements'. »
Tout cela, par malheur, reste absolument hypothétique, parce que les données des problèmes sont infiniment plus ■complexes que Stuart Mill n'a pu les entrevoir et les distinguer; et tout cela aussi est gâté par une confusion continuelle entre la classe des capitalistes et celle des entrepreneurs, entre le profit des uns et le loyer ou intérêt des autres.
Ce n'en est pas moins, au point de vue métaphysique, une heureuse correction aux théories trop simplistes de Ricardo, quoique nous nous hâtions de faire remarquer que les prédictions de l'un ont reçu de l'expérience un démenti tout aussi manifeste que les prédictions de l'autre. •Ce désaveu résulte, entre autres motifs, de ce qu'ils ont trop négligé l'un et l'autre de tenir compte des variations en pourcentage qui peuvent se produire et qui se produisent très réellement au cours des temps et suivant les pays, entre les parts faites dans, les masses totales à répartir^. Il est certain — et aucun observateur sérieux ne le conteste plus — que, dans le demi-siècle écoulé depuis l'apparition de l'ouvrage de Stuart Mil], la condition moyenne des salariés de l'industrie est allée en s'améliorant d'une manière très sensible, tandis que la situation relative des capitalistes et propriétaires n'exploitant pas directement leurs capitaux ou leurs terres est devenue de moins en
' L. IV, cil. III, s 4 (t. 11, p. 265). 2 L. IV, vh. III, i^ 5 (l. Il, p. 275). ' Voyez sur ce point nos Eléments d'éconoiuie politique,'!'^ éà., pp. 500-501.
STUART MII.L 369
moins privilégiée ou prépondérante. La « dynamique » sociale de Mill est prise en faute.
Le chapitre suivant de StuartMill, sur la « tendance des profits à descendi'e à un minimum », est meilleur, malgré la même extension abu.sive qu'il donne au mot « profits ». Mill y démontre notamment que « dans les pays riches les profits sont ordinairement rapprochés du minimum ' », mais que celte tendance à descendre au minimum est combattue par les crises commerciales, les perfectionnements dans la production et l'émigration des capitaux '-.
L'idéal de Mill, c'est l'état stationnaire, dans des pages qui sont demeurées célèbres^. « Je ne puis éprouver, disait-il, pour l'état stationnaire des capitaux et de la richesse cette aversion sincère qui se manifeste dans les écrits des économistes de la vieille école... 11 serait bien préférable à l'état actuel \ » Pourquoi donc cet enthousiasme ? Parce que : 1° l'état stationnaire implique le staiu quo de la population; or, « une restriction du principe de la population est une condition indispensable d'une distribution meilleure de la richesse ^ » ; 2° il se prête mieux à la modération des fortunes (lesquelles d'aillenrs, d'après Mill, devraient être viagères et personnelles) ; 3» il sauvegarde le pittoresque et la poésie des régions peu habitées; enfin, 4" il serait d'autant plus conciliable avec le progrès moral, artistique et philosophique que « les âmes cesseraient d'être remplies du soin d'acquérir des richesses*' ». Sur ce dernier point je me permets d'émettre un doute. En quoi, demanderai-je, l'état stationnaire chan-
' L. IV, ch. IV, ^ 4 (t. II, p. 283). — Beaucoup des idées exprimées dans ce chapitre se trouvent reproduites dans V Essai sur la répartition des richesses de M. Paul Leroy-Beaulieu. — Karl Marx a formulé de même dans le livre III de son Capital la loi de la baisse du taux du profit.
2 Loc. cit., %% 5, 6 et 8.
3 L. IV, ch.^'i.
* Loc. cit., t. II, p. ;}04.
' Ibid., p. 305 in fine.
« Loc. cit., t. II, p. 306-307.
gera-t-il la nature morale des hommes? J'y verrais une révolte de rhumanité contre la loi divine de son progrès; mais je n'y verrais pas le principe d'une réforme de ses penchants ou d'un abaissement du niveau de ses devoirs'.
Plus remarquable et plus connu encore est le chapitre consacré à « l'avenir probable des classes laborieuses - ». Stuart Mill lui-même y voyait son plus beau titre de gloire : mais il aimait à en reporter le mérite à M""" Taylor, qui, plus encore que les saint-simoniens, lui en avait in-piré les idées et qui lui en avait presque dicté les termes ^. L'amélioration de la classe ouvrière se fera par l'indépendance, indépendance à la fois économique et morale, qui affranchira l'ouvrier de toute relation de patronage et de tout devoir d'attachement, et qui, non contente de l'affranchir de toute sujétion à l'égard des autorités sociales, l'affranchira même de ses devoirs domestiques et de la vie de famille. Nous y reviendrons à propos des idées socialistes de Mill.
— L'autorité de Stuart Mill fut longtemps dominante: au témoignage de Bagehot, les étudiants de cette génération ne regardaient les anciens économistes qu'au travers
' Il est étrange de voir l'immobilité et presque la routine préconisée par un des liommes que les courtisans du progrès célèbrent comme un des esprits les plus hardiment novateurs. Le jioèlc des Ilarnionirs n'avait-il pas une notion plus juste et plus vraie du monde et de l'histoire, lorsqu'il chantait, dans ses Révolutions, la loi du progrès que Dieu nous a donnée après se l'être faite à lui-même pour ses œuvres? Ecoulez-le criant à l'humanité : En vain le cœur vous manque et votre pied sp lasse : Dans Tœuvre du Très-Haut le repos n'a pas place ; Son esprit n'est pas votre esprit.
Ici c'est chez le poète, et non chez le philosophe professionnel, que se trouve la philosophie la plus profonde et la plus vraie.
» L. IV, ch. vu.
' « Le chapitre, dit-il, qui a exercé sur l'opinion plus d'iniluence que tout le reste du livre, 1. IV, ch. vu, est dû tout entier à M'"" Taylor. Dans le premier plan du livre, ce chapitre n'existait pas. La partie la plus générale de ce chapitre est en entier une reproduction de ses idées et souvent dans les termes mêmes que je recueillais de sa bouche... .le tenais ces vues en partie des idées qu'éveillèrent en moi les doctrines des saint-simoniens; mais c'est .sous l'inlluence de ma femme qu'elles devinrent le souflle vivant qui anime mon livre » {Aulohiographie) .
STUART MILL i'.Tl
de Mill et n'en voyaient que ce qu'il leur recommandait d'en voir '. C'est là un culte que nous avons peine à nous expliquer maintenant.
A coup sûr l'économiste qui en subit le plus vivement l'influence, sans accepter toutefois les idées socialistes de Mill, fut l'Irlandais John Elliot Cairnes (1824-1875), successivement professeur à Oxford, à Galway et à Londres, et auteur, entre autres ouvrages, de Choracter and lofjical method of political economy (1857), de The slave poiver (18G2) et de Some leading principles of political economy neii'hj expounded (1874) *.
La mélbode déductive triomphe avec Cairnes. Selon lui, a les phénomènes relatifs à la richesse, tels qu'ils se présentent à notre observation, sont au nombre des plus complexes que les esprits spéculatifs puissent avoir à envisager. Ils sont le résultat d'une grande varie' té d'influences, qui agissent simultanément en se renforçant, en se contrariant et en se modifiant les unes les autres. Refuser de prendre un autre chemin que celui de l'induction, c'est se condamner a raisonner jusqu'à la fin du monde, sans arriver à une conclusion de quelque valeur^. »
C'était avec la méthode déductive que Cairnes prétendait examiner et résoudre la question de l'esclavage, qui venait de faire éclater la guerre de sécession. Il ramenait à trois les désavantages économiques de ce régime : 1" l'esclave travaille malgré lui : par conséquent le travail servile a besoin d'être concentré sur un petit espace, que quelques surveillants puissent bien embrasser du regard; 2" l'esclave n'est pas un travailleur intelligent et instruit; bien plus, par crainte de révolte, on le tient dans une ignorance obligatoire : donc son industrie sera toujours de
' Bagehol, Economie studies, p. SiT).
- Sur Cairnes, voyez Priée, History of political economtj in England, 2" édit., ch. Y (pp. 115 et s.) ; — Ingram, Histoire de Féconomie politique, pp. 221 et s.
^ Cairnes, Choracter and logical method of political economy.
celles qui demanderont peu d'intelligence; enfin, 3° il manque de souplesse et d'adaptation : donc son œuvre est forcément uniforme. La culture du coton, dans les Etats du Sud, s'accommode de ces défauts ; mais l'exploitation du sol y reste nécessairement toujours la même, le régime manufacturier ne peut pas s'y implanter, et le pays court à sa ruine, pendant que les planteurs, manquant de capitaux,deviennent forcément les tributaires des régions à travail libre. Il est difficile de contester l'originalité et la profondeur de ces vues, que rex})érience n'a pas contredites.
Les Some leading principles contiennent trois livres : V valeur; 2° travail et capital ; 3" commerce international.
La valeur, pour Cairnes, est essentiellement la valeur d'échange, et elle est déterminée par la loi de l'offre et de la demande dans toute sa rigueur.
Là cependant Cairnes fait intervenir la théorie — ou plutôt ia qualification nouvelle — des non-compeihig groups (ou groupes non concurrents), avec cette remarque fort juste, que travailleurs et capitalistes peuvent gagner plus ou moins en retour d'efTorts égaux ou d'emplois égaux de capital, s'il n'y a pas, en effet, un libre déplacement de capitaux et de bras. Ce phénomène des groupes non concurrents sert à expliquer : 1" les inégalités de salaires entre professions, parce que les professionnels d'un métier forment un groupe dans lequel il existe bien une concurrence intérieure, mais qui ne peut subir une concurrence extérieure, ni en faire une ; 2° les inégalités de la concurrence internationale, où les écarts de prix sont souvent beaucoup plus élevés que les simples frais de transport ne le comporteraient'.
Personne, enfin, n'a poussé plus loin que Cairnes la notion de l'économie politique considérée comme une
' Voir la discussion sur les non- corn petinq groups dans Ingram, op. cit., pp. 126 el s. — Eludiez le cliapilre suivant, surtout pp. 'M8 et 'Md.
science de pure théorie. Pour lui, récouomie politique est une science comme l'astronomie et la chimie. Son objet, comme celui de toutes les sciences naturelles, n'est pas de faii-e atteindre un résultat pratique, mais seulement de révéler des lois naturelles et de montrer un enchaînement de causes et d'ellets entre des phénomènes. Elle se tient donc en dehors de tout sjstème particulier sur l'état social et sur l'industrie : quels qu'ils soient, elle est neutre entre eux tous. Elle nous fournit des données pour que nous nous formions une opinion saine; mais ces données sont d'autant plus loin de déterminer nos jugements, qu'il y a moins de problèmes pratiques dans lesquels le côté économique soit exclusif et ne soit pas mélangé aux côtés politiques, artistiques et moraux. L'économie liolitique n'a donc pas plus à voir avec le régime du Jaissez-faire qu'avec le communisme. Aussi est-ce se méprendre complètement que de s'associer à ces réformateurs sociaux qui se croient appelés à dénoncer et à ridiculiser l'économie politique, parce que leur idéal de régime industriel implique tout d'abord une modification des conditions actuelles du travail et de la société- A cela, d'après Cairnes, la véritable économie politique demeure indifférente'.
Le défaut de Cairnes, c'est d'isoler trop complètement l'économie politique de la vie concrète et réelle, pour l'enfermer dans un monde d'abstractions; c'est, en autres termes, de la disposer à nous apparaître beaucoup trop comme une science hypothétique — défaut que l'école mathématique accentuera davantage encore.
Quant à la formule des non-competing groups, elle n'est pas sans renfermer une sérieuse menace contre la théorie ricardienne de la rente. En effet, bien que j'admette que les détenteurs des blés apportés de divers pays sur un même marché forment entre eux tous un groupe
' Cairnes, Essays in poliLical economij theoretical and appUed, pp. 252 et s. ; — Price, llistorij of poUtical economy in England, pp. 186 ot s.
concurrent, et bien que j'admette que la loi d'indifférence s'applique entre eux pour les obliger à mettre leurs blés en vente à un prix uniforme S rien ne me prouve cependant que les divers producteurs de ces blés — par exemple les salariés et les entrepreneurs de culture de la Beauce, des Flandres ou de la Guienne, à plus forte raison ceux de Russie, d'Australie et d'Amérique — aient formé entre eux tous un competing group unique,, avec égalité de salaires, de profits et de loyers de capitaux. Donc, les supériorités de fertilité ou de proximité de certaines terres peuvent fort bien n'avoir pas tourné au profit des propriétaires et n'avoir engendré de rente d'aucune sorte". Celte bypothèse est même certainement la plus vraisemblable, pour ne pas dire la plus exacte.
Nous allons retrouver Cairnes dans la discussion de la valeur internationale.
' Yoir nos Eléments d'économie politique, 2^ éd., p. 493. - Nous avons développé déjà ces considérations dans nos Eléments d'économie politique, 2^ éd., pp. 500-501.
LA THÉORIE DE LA VALEUR INTERNATIONALE 'nS
Stuai-t Miil avait repris et longuement développé la théorie de la valeur internalionale , qui, fameuse en Angleterre, est restée assez peu approfondie en Fiance '. Dans notre langue, en eflet, Cherbuliez et léconomiste mathématicien Cournot, avec lû. Vilfredo Paieto, de Lausanne, seraient les seuls qui l'auraient étudiée'; même M. Maurice Block n'a pas craint de dire que « les économistes du continent ont hien fait de la laisser de l'autre côté de la Manche^ ». Quoi qu'il en soit, elle est trop importante pour ne pas avoir droit à une place dans une histoire des doctrines économiques; elle est en même temps trop diflicile à saisir pour ne pas mériter une étude isolée et distincte. Stuart Mill y voyait à bon droit « les questions les plus compliquées qu'il y ait en économie politique... et une de ces matières qu'il est presque impossible de rendre élémentaires^ ».
Le mercantilisme, plaçant la richesse dans la possession
' Sur ce point, outre Ricardo, Stuart .Mill et Cairnes, on peut étudier la T/iéorie du conirnerce international, par Bastable (l''« éd., 1887), traduction française de M. Sauvaire-Jourdan, 19110. — Ce dernier ouvTage est malheureusement fort obscur, même sur les points où il serait facile de se faire comprendre, par exemple sur la distinction capitale entre la balance du commerce et la balance des comptes — ce que Bastable appelle l'équation des dettes {Op. cit., pp. 99 et s.).
- Cherbuliez, Précis de la science économique et de ses principales applications, 1862, t. I, 1. II, ch. VIII ; — Cournot, Principes de la théorie de.'t richesses, 1863, 1. III, ch. iv-vi ; — Vilfredo Pareto, Cours d'économie politique, 1897, n" 852-892.
• Block, Progrès de la science économique depuis A darn ^mith. 2«éd., t. II, p. 171.
* Stuart Mill, Principes d'économie politique, 1. III, ch. xviii, § i (éd. fiuillaurain, t. II, p. 117).
de l'or et de l'argent, avec lesquels s'achètent toutes choses, s'attachait finalement, daus le commerce international, à l'excédent des exportations sur les importations.
Adam Smith éhauchait la théorie des débouchés ; puis J.-B. Say la mettait après lui en plus complète lumière : mais l'un et l'autre, d'après l'opinion expresse de Stuart Mill sur Adam Smith, ne trouvaient au commerce extérieur d'autre mérite que celui de fournir des débouchés à l'excédent des produits du pays et celui de permettre à une partie des capitaux indigènes des placements non moins utiles que lucratifs en dehors du pays*. Dans un cas comme dans l'autre, le pays devait importer seulement : 1° les richesses qu'il ne pouvait aucunement produire ; 2° les richesses que, capable sans doute de produire, il n'aurait pu produire qu'avec plus de peine que les autres pays.
Bastiat ne s'est pas élevé au dessus de cette conception, malgré sa formule du travail épargné : et il faut bien reconnaître que la simplicité de cet énoncé lui a valu beaucoup d'adhésions, surtout dans le monde des affaires et parmi les hommes qui ont la vanité d'être économistes plutôt qu'ils n'en ont la science.
Au contraire, la forme ardue de la théorie de la valeur internationale a rebuté forcément quiconque ne pouvait fixer longuement son attention sur des problèmes assez semblables, par intervalles, à la discussion des valeurs positives et négatives des équations algébriques.
Ricardo, James Mill, Stuart Mill et Cairnes — ce dernier cependant avec quelques corrections fort importantes — sont les principaux représentants de la tliéorie de la valeur internationale. Comme les libre-échangistes disciples de Say et de Bastiat, ils reconnaissent bien qu'entre nations les produits s'échangent entre eux et que, abstraction faite des envois de numéraire, qui ne sont jamais très
' stuart Mill, np. cit., I. III, .h. xvii, ï; 1 (t. II, p. 112).
considérables ou jamais continus dans le même sens, et abstraction faite aussi des lettres de change, qui ne sont que des instruments de compensation entre localités différentes, le commerce international au de haut n'est pas autre chose qu'un échange de marchandises contre marchandises, autrement dit un simple troc. Mais sur quelles bases de valeur, demande Ricardo, ce troc va-t-il avoir lieu ? •
C'est ici que la question se posait pour eux.
N'oublions pas que Ricardo fondait la valeur de chaque richesse sur le travail que coûtait la production courante des richesses de ce genre : il en était ainsi, avait-il dit, au moins pour toutes les « marchandises dont la quantité peut s'accroître par l'industrie de l'homme' ». La formule était f^sse sans doute : mais étant donné que les choses se passent ordinairement comme si elle était juste, et étant donné que la valeur, au lieu d'être engendrée par le travail, procède comme lui de notre sentiment du besoin, qui inspire à la fois l'acte du travail et l'estime de la valeur — ce qui maintient l'harmonie de fait entre ces deux quantités d'ordre différent — il n'y a pas lieu de s'arrêter à cette erreur de Ricardo sur la valeur causée par le travail.
Donc les richesses, comme le veut Ricardo, s'échangeront bien ordinairement entre elles d'après la quantité de travail que des richesses de ce même genre — car je ne dis pas les richesses mêmes qui sont in specie l'objet du troc — renfermeront couramment en elles-mêmes. Partant, c'est donc tout naturellement par la quantité de travail que Ricardo va vouloir mesurer la valeur internationale des marchandises — un certain nombre de journées de travail en Angleterre achetant un certain nombre de journées de travail en Pologne ou bien eu Portugal.
Dans l'intérieur d'une nation, l'échange se ferait sur un
' Principes de l'économie politique et de l'imp>'>t ch. I, sect. ii.
pied d'égalité, eu ce sens que nous ne donnerions pas vingt journées de travail, ancien ou nouveau, incorporées eu une certaine marchandise, pour nous procurer une certaine autre marchandise que nous aurions pu fabriquer nous-mêmes en quinze journées. Autrement dit, le travail acheté serait toujours tout au plus égal au travail épargné. Voilà bien la théorie du coût absolu. « Dans un même pajfsr, ajoute Ricardo, les profits sont, en général, toujours au même niveau, ou bien ils ne diffèrent qu'en raison de ce que le capital peut être consacré à un emploi plus ou moins sûr et agréable ' ». La raison en est que, si une partie du pays avait un avantage marqué pour produire une certaine richesse avec moins d'efforts, le travail et le capital y afflueraient vers cette production jusqu'à ce que les producteurs les moins favorisés des autres régions se fussent arrêtés de produire, ce qui nivellerait à nouveau les profits. « S'il y avait, dit Stuart Mill, un avantage spécial à fabriquer des chaussures sur la rive gauche de la Tamise, on n"en fabriquerait point sur la rive droite : car, les cordonniers, s'ils n'étaient pas établis dès l'origine sur la rive gauche, s'empresseraient d'y transporter leur travail et leurs capitaux'-. »
« Mais il n'en est pas de même d'un pays à l'autre », se hâte d'ajouter Ricardo, parce que, de pays à pays, ni le travail, ni le capital n'ont cette même mobilité*.
Notons ici le caractère beaucoup trop tranché de ce contraste entre deux iirovincesdu même pays, d'une part, et deux pays différents, d'autre part. Il nous semble téméraire d'allirmer qu'entre deux provinces le capital et le travail se déplacent tout naturellement et qu'au contraire ils ne le puissent pas entre deux nations. L'une et l'autre de ces
^ Principes de l'économie politique et de Vimj)C)t, ch. vu (éd. (aiillaiimin, p. 95).
■^ Stuarl Mill, Principes d'économie politique, 1. III, ch. .wii, i^ 1 (f. II,. p. 107).
•' Uicardo et Stuart Mill, loc. cit.
deux })ropositions est trop absolue pour être rigoureusement exacte.
Aussi bien Stuart ^iili lui-même remarque-t-il que « les capitaux deviennent de jour en jour plus cosmopolites ' » ; quant à Cairnes, il combattra radicalement la théorie sur ce point là".
Nous signalons au passage cette concession de l'un et de l'autre : venant de libre-échangistes comme eux, elle peut être exploitée avec fruit contre le libre-échange luimême. En tout cas, il est simultanément vrai que les capitaux, le travail et les populations aussi peuvent émigrer de nation à nation, et que dans l'intérieur d'une même nation les salaires et le standard of life présentent — en France particulièrement — d'immenses dénivellements. Ricardo avait donc le double tort de croire que l'émigration et par conséquent le nivellement sont impossibles de peuole à jteuple, et de croire qu'ils sont nécessaires et pour ainsi dire immédiats au sein de chaque nationalité.
Aussi Sidgwick, pour distinguer le commerce intérieur et le commerce extérieur, s"attachera-t-il à la question des^ distances et des frais mutuels de transport, plutôt qu'à la différence ethnographique ou politique des nationalités '.
Mais revenons à la thèse que nous voulons exposer : à savoir que la comparaison du coût absolu, qui commande les échanges à l'intérieur, doit être remplacée, à l'extérieur, par la comparaison des coûts relatifs. Le théorème à démontrer, c'est que la condition nécessaire et suffisante d'un échange international est la différence de la
* Stuart Mil], loc. cit.
5. Cairnes, Some learl'ng principles, \. III, ch. i,§l (p. 36-2). « The assutnplion commonly made in treatises of polilical economy is that, as l)et\veen occupations and localitios witliin the same country, the fieedorn of movemenl for capital and labour is perfect, wtiiie, as between nations, capital and labour move %vith difficully or not at ail. In striclness neither member of Ihis assumplion can be maintained ». — Voyez aussi Bastable, Théoriedu commerce internaiional, ch. i (tr. fr.. pp. 12 et s).
' Sidgwick, Principles of polilical economy, 1. II, cli. m.
valeur relative de deux marchandises dans les deux pays, quand même l'une et l'autre de ces deux marchandises seraient à la fois plus chères dans un pays et moins chères dans l'autre '.
Torrens paraît avoir été le premier à entrevoir cette formule-, que Ricardo, puis James Mill ont illustrée, que Stuart Mill, enfin, a développée d'abord dans ses Unseiilecl questions^ avant d'y revenir dans ses Principes''.
A. Condition nécessaire. — Mettons le théorème en exemple en prenant pour commencer les chiffres mêmes de James Mill> reproduits par son fils.
Une certaine quantité de blé et une certaine quantité égale de drap coûtent et valent toutes deux 150 jours de travail en Angleterre et 100 jours en Pologne. Y aura-t-il commerce sur ces deux articles à supposer qu'ils soient seuls? Non, malgré la différence de coût absolu. Le commerce extérieur ne s'ouvrira que le jour où iuterviendra nue troisième marchandise, qui réaliserait les données du théor#me par rapport au blé et au drap considérés dès lors comme un seul et même article de trafic. En attendant donc, les échanges n'auront pas lieu, parce que la valeur relative du blé et du drap est uniforme dans les deux pays, au rapport de 1/1, quoique le coût absolu de ces deux articles soit 1 en Pologne contre 1,5 en Angleterre.
Mais supposons que le blé produit en Angleterre coûte 200 jours de travail. Alors la valeur relative des deux marchandises, au lieu d'être la même en Angleterre et en
^ « The one condition, therefore, at orne essential to, and also suflîcient for. Ihe existonce of international trade, is a dilFerence in the comparative, as contradistingdished fioin tlie alisohile, cosl of producing tlie oonimodities exchanged » (Cairnes, Soiiif leadhig princ'qiles, 1. III, cii. i, j^ 3. pp. 371-372.)
* « Le colonel Torrens, dit Stnart Mill, en réimprimant un de ses premiers écrits (les Kcononiistrs n'f'utt's), a établi qu'il avait droit de partager avec Kicardo l'honneur d'avoir découvert celte doctrine et de l'avoir publiée le premier » (Principes d'i'cononiie politique, lac. cit., p. 108 en note.)
^ Essai 1".
* Principes d'économie polili'/ue, 1. 111. ch. xvii, § 2 (t. 11, pp. 108 et s.).
Pologne, reste 1/1 eu Pologne et devient 1/0,75 en Angleterre.
Cette fois ci, les relations des valeurs entre elles étant ditlérentes dans les deux pays, l'échange international pourra commencer : il se fera par l'exportation du blé de Pologne échangé contre le drap d'Angleterre, c'est-à-dire que chaque pays importera la marchandise en échange de laquelle il en recevra une autre qui lui représentera pour lui-même une plus forte quantité de 'son propre travail.
L'Angleterre importera du blé (pour lequel l'unité de quantité payée en drap représentera 150 journées de travail anglais contre 200 en hlé du pays), et la Pologne importera du drap (pour lequel l'unité de quantité, payée en blé, représentera 100 journées de travail polonais).
Bien entendu, pour ne pas compliquer le problème, nous faisons abstraction des frais de transport, non sans faire observer que ceux-ci neutralisent jusqu'à due concurrence la différence des efforts épargnés. Du reste, si la thèse de la valeur internationale basée sur la comparaison des coûts relatifs est exacte prise en soi-même, les modifications ou les complications pratiques que la question des ports y pourrait apporter, ont perdu beaucoup de leur importance par le bon marché des frets et le perfectionnement général des voies de communication.
Bref, l'inégalité des relations de valeurs est la condition nécessaire du commerce international.
Déjà la conséquence générale qui eu résulte, c'est qu'une égale quantité de richesses est obtenue avec une somme moindre d'efforts : car, sans l'échange international, la Pologne aurait dépensé 200 journées de travail pour avoir blé et drap, et l'Angleterre en aurait dépensé 350 : total, 550 journées; au contraire, avec l'échange, la Pologne en dépense bien encore il est vrai 200, mais l'Angleterre n'en dépense plus que 300 chez elle : total, 500. D'où cette formule deStuart Mill, que « les avantages du commerce consistent dans l'augmentation de la puissance de production
du monde ». C'est le fruit de la « division territoriale y du travail, achevant l'œuvre de la division professionnelle, puis mécanique, qui est d'abord pratiquée dans chaque pays'.
Cette différence dans les relations des valeurs entre elles est aussi, disions-nous, la condition suffisante du trafic international, et l'échange peut impliquer une importation de richesses pour lesquelles le pays importateur aurait sur l'autre l'avantage d'un coût absolu moins élevé.
B. Condition suffisante. — Pour le démontrer on n'a qu'à modifier les chiffres précédents.
La Pologne produit la quantité de blé dont il s'agit avec 100 journées de travail et la quantité de drap avec 150 : donc la valeur respective de ces deux richesses y est de 1/1,5; par contre, eu Angleterre, le blé coûte et vaut 200 journées, et le drap, 175 seulement, soit le rapport 1/0,875. En l'état, la Pologne importe du drap anglais, quoique le coût absolu en soit plus élevé que chez elle (175 contre 150), et elle exporle du blé ; sans échange, les deux pays auraient dépensé en blé et drap 625 journées (100 -j- l'O-f 200-f 175 = 025) ; avec l'échange (abstraction toujours faite des transports), ils n'en dépensent que r,.50 (100 -f 100 -}- 175 4- 175 == 550) -.
— Nous avions vu tout à l'heure* dans quels deux cas, selon l'opinion courante, un pays importerait de l'étranger. Ce devrait être seulement, disait-on : 1° pour avoir ce
' Sluard Mill, Principes d'économie politique. 1. III. ch. xvu, Ji 3 (t. II. p. 110) ; — Torrens, The economists rcfnted, p. 14.
- Cuirnes, Sotne leading principles, 1. III, cli. i, § 3 (p. 369). (c Under Ihe circuinstances supposed (tlie superiorily in productive power lying in llie case of evei y brandi of industry on the side of ono counfry) (il rnay y), et be for tbe intorest of botb to satisfy tboir wants by engaging in Uiii\e,provided onli/ tliat the advanlage enjo^yed bij the countnj possessing the superior industrial ressources be not equalhj great in each instance, in olher words, provided that each counlry possesses, in respect to tbe olher, a ^.'reater advantage or a less disadvantage in the production of some Ihan in (bat of olher commodities. » — Comparez Stuart Mill, loc. cit., pp. 106,107, lO'J, etc. — Voyez aussi Bastable, op. cit., p. 77.
3 Supra, p. 376.
LA THÉORIE DE LA VALEUR INTERNATIONALE ^>i?>
qu'il ne peut pas produire; 2" pour avoir ce qu'il ne peut pas produire avec aussi peu de travail que n'en met l'étranger.
Or, la formule des valeurs relatives laisse bien subsister la première de ces deux explications, parce que celle-ci n'est point contraire à la formule ; mais elle infirme et renverse la seconde toutes les fois qu'elle ne pourrait pas s'accorder avec elle. Plus exactement elle s'y sul)stitue d'une manière universelle, donnant elle-même les conditions nécessaires et suffisantes de tout échange. Car toute importation doit provoquer une exportation quelconque correspondante ; et dès que nous pénétrons dans l'échange réciproque, nous devons nous en tenir à la théorie de la valeur internationale.
Sluart Mill étendait ses raisonnements à l'hypothèse de plus de deux marchandises et de plus de deux pays*. Mais, sans que nous entrions dans cette analyse, on conçoit que, dès que la théorie est acceptée, les choses doivent se passer de môme dans ces cas là, quoique avec des complications toutes nouvelles.
On a vu plus haut que l'avantage de l'échange international se résout — avec la formule de Ricardo et de Stuart jNIill comme avec celle de Bastiat — en une économie de travail total. La question la plus délicate est celle de savoir comment va se partager cette économie. La thèse un peu trop simpliste de Bastiat admettait que le gain fût pour tout le monde; mais la théorie anglaise n'oblige pas à le penser. Il y a un gain sans doute : toutefois il peut ou bien se partager, soit également, soit inégalement, entre les deux pays, ou bien au contraire aller entièrement à l'un des deux. La solution d'après Stuart Mill, est influencée :
1° Par la nature des industries dont les produits sont 'échangés entre eux, selon que ces industries obéissent à la
' stuart Mill, Principes d'économie politique, 1. 11 L cli. xviii, f^ 4 (pp. 12iet s).
384 LIVRE II LES THÉORIES DES LOIS ÈCONOrvIIQDES
loi du rendement plus que proportionnel ou bien qu'elles soient commandées au contraire par celle des revenus décroissants'. L'avantage, ici, sera pour les pays dont l'exportation répondra à la première hypolhèse". D'où cette conséquence, dans l'opinion de Stuart Mill, que ce seraient les pays d'industrie manufacturière, comparés aux pays d'industrie agricole, qui devraient plus gagner à la réciprocité des échanges;
2° Par les conditions de « l'équation des demandes entre nations », ce qui va nous introduire dans un nouvel ordre de considérations non moins abstraites.
La loi de « l'équation des demandes entre nations », c'est le théorème d'après lequel a les produits d'un pays s'échangent contre les produits des autres pays à un rapport de valeur tel que la somme des exportations de ce pays égale exactement la somme de ses importations^ ».
Cette formule cependant, ne serait-elle point contredite par la simple lecture d'une balance du commerce se soldant en différence? Non, répond la théorie; car on lit les deux pages de cette balance toutes deux en poids d'or et d'argent supposés de pouvoir partout égal, tandis que ce serait en pouvoirs différents de monnaie qu'on devrait lire une page d'abord, puis l'autre.
Voilà, à proprement parler, la théorie de la valeur internationale.
« En tout lieu, dit Stuart Mill, la valeur d'une chose dépend de ce qu'elle coûte à acquérir dans ce lieu; et par
' Op. cil., 1. m, di. XVIII, § i-5 (t. [I, pp. 124 et s.).
- Unseltled questions, el Principes d'économie politique, 1. III, ch.xvili, S 2 (t. II, p. 121). « 11 est possible de concevoir un cas extrême dans lequel tous les avantages de l'écliange prolileraient à une seule des deux nations, sans que l'autre y f,'agnàt rien. » — Item, Principes, lac. cit., ^ 4 (p. 125) : « Si Ton demande le(iuel des deux pays retire le plus grand avantage du commerce avec les autres, il faut répondre : le pays dont les produits sont le plus demandés dans les autres et dont la demande est le plus susceptible de s'étendre par l'abaissement du prix. » — Item, Kastable, Théorie du commerce international, tr. fr., pp. 37 et s.
■• Stuart Mill, loc. cit., § 4 (t. Il, p. 127).
conséquent celle d'un article d'importation dépend du coût de l'article d'exportation dont le prix a servi à payer l'article importé' ».
Ainsi dans chacun des deux pays les valeurs des marchandises entrées et des marchandises sorlies s'adaptent d'elles-mêmes aux quantités de ces marchandises, pour pouvoir être égales de part et d'autre : voilà pourquoi nous avions admis tout à l'heure que 100 journées du travail de la Pologne, exprimées en blé, achetaient 150 journées du travail de l'Angleterre, exprimées en drap. Et celte adaptation n'épargne pas non plus la monnaie, puisque celle-ci n'est pas autre chose qu'une marchandise. La théorie des débouchés de Say ne s'occupait pas du mouvement de la monnaie : la théorie ricardienne de la valeur internationale l'embrasse au contraire dans ses applications". Or — nous sommes bien obligés de le reconnaitre — Piicardo a pour lui le sentiment commun, que la pure théorie libérale voulait bon gré mal gré, mais certainement à tort, désintéresser de cette observation des entrées ou des sorties de numéraire^.
l'out cela se comprend mieux si l'on songe que la monnaie, étant une marchandise comme une autre, obéit comme une autre à la loi de comparaison des valeurs relatives et que, à supposer qu'elle soit exportée au début des opérations commerciales, bientôt la raréfaction en élèvera la valeur par rapport aux autres marchandises du même pays, à tel point que la quantité restante, retenue par cette inversion des rapports, ne puisse plus émigrer^. Voila pourquoi, dirons-nous, si la loi faussement dite de Gre^ham peut dépouiller un pays de toute sa bonne monnaie en pré-
' Stuart Mill, Principes d'économie politique, 1. III, ch. xviii, J- 1 (t. Il, p. 117).
* Sauvaire-Jourdan, Prélace à la traduction de la T/téon du commerce international de Bastable, pp. x et s.
' En ce sens, de Laveleye, la Monnaie et le bimétallisme international, 26 édit.
* Bastable, Théorie du commerce international, ti. r.,pp. 72 et s.
sence d'une mauvaise, le défaut d'équilibre commercial manifesté par la tension considérable du cliange n'y parvient jamais, s'il n'y a pas, à C(Mé de la monnaie métallique franche, une monnaie dépréciée ou fictive qui permette à la loi de Gresham de s'appliquer. La monnaie, dit Bastable, est ainsi « employée comme un agent prêt à remédier à toute rupture dans Téqualion des demandes internationales* » : autrement dit, elle est un instrument qui s'ajuste de lui-même aux conditions dans lesquelles il doit servir.
« Chaque pays, disait Ricardo, ne possède que la quantité de numéraire nécessaire pour régler les opérations d'un commerce avantageux d'échanges... L'or et l'argent ayant été choisis comme agents de la circulation, la concurrence du commerce les distribue parmi les différentes nations du monde dans des proportions qui s'accommodent au trafic naturel qui auiait eu lieu si de tels métaux n'existaient pas et si le commerce de pays à pays se bornait à l'échange de leurs produits respectifs- ». Ensuite l'axiome que « chaque pays n'a que la quantité de numéraire nécessaire pour régler les opérations d'un commerce avantageux d'échange », va nous acheminer vers la solution du problème des changes internationaux.
De ce théorème de l'ajustement spontané des prix aux valeurs internationales, Ricardo tirait en bonne logique les déductions suivantes : 1° que le progrès industriel d'un pays tend à changer la distribution des métaux précieux parmi les divers peuples; 2*" qu'il tend à accroître en quantité et à renchérir en prix les denrées dans le paj^s dont les manufactures progressent; 3° que ce progrès et cette
* Basfable, loc. cit.
* Ricardo, Principes rfe Vécononiie politique et de l'impôt, ch. vu (p. 98; voyez aussi p. 101). — M. Sauvaire-.Ioiinian dans la traduction de B.istable (p. 75 en iiole) critique la traduction de Riiardo(par Fonteyraud) romine étant ici « inexacte et peu intelligible «. Klle est cependant le mot à mot de Ricardo. — Ricardo avait dt'jà professé cette opinion dans son Hiffh price of bullion (18œ).
hausse amènent une hausse des salaires nominaux sans variation des salaires réels; 4'' que l'afflux du numéraire n'augmente ni le capital national, ni ses pi-ofits (quoique ce capital puisse augmenter par le nouveau matériel industriel, s'il }'■ en a réellement un qui soit intioduit ou créé)*. Toutefois ces deux dernières déductions de la théorie de Ricardo, relatives à la répartition, ont été longuement discutées par Cairnes, qui ne les admet point avec leur rigidité*.
Bref, « Tangent n'a jamais une même valeur dans deux pays différents*. » Cela vient- il de ce que la valeur des marchandises change par rapport à lui ou bien de ce que la sienne change par rapport à elles ? Ricardo étudie encore cette question là, quoique assez confusément*. En tout cas, quand le change à Londres sur Hambourg monte ou descend, on ne peut pas aisément affirmer si c'est à Londres ou bien à Hambourg que se produit le changement absolu d'où procède le changement relatif constaté par la cote^.
Il est hors de doute que toute cette théorie, dans sa partie relative à la valeur comparée de la monnaie en divers pays et à l'équation des dettes internationales (ou balance des comptes), a jeté beaucoup de jour sur la question des changes internationaux. On a même conclu parfois® que l'ajustement spontané des prix et l'oi'ientation qui en résulte pour le sens général du commerce extérieur, ramènent forcément le change au pair et que tout dérangement d'équilibre y est essentiellement momentané. Faut-il aller jusque là, devant les exemples obstinément contraires de toutes ces dernières années? Faut-il penser qu'il suffise,
' Ricardo, loc. cit., pp. 102, 103.
2 Cairnes, Sortie leasing principles, l.III. di. ii, i^ 3-5.
^ Ricardo, loc. cit., p. 103.
* Loc. cit., pp. 104-105.
s Loc. cit., p. 109.
• Gide, Principes d'économie politique, l" édit., pp. 275-276. — Voyez nos Eléments d'économie politique, 2^ édit., p. 446.
pour les expliquer, d'accuser une politique protectionniste qui ferait obstacle à l'ajustement des prix? Non : mais ces variations du change, intenses et persistantes comme elles sont avec certains pays, font elles-mêmes partie de l'ajustement des prix, puisque le vendeur du pays à change déprécié gagne tout l'écart sur le pair, en même tempsqu'à côté de lui il voit perdre cet écart par les négociants importateurs'. Au contraire, l'hypothèse de la nécessité
' Les raiiïonnpments sur l'équation des demandes internationales et sur les problèmes du change extérieur ne peuvent pas être disjoints de l'observation attentive des jihrnomènes tels que la pratique les produit. — Prenons des chiffres. Je suppose que les douanes françaises de Marseille, de Cerbère et d'Irun ont constaté une sortie de 100 millions de francs en marchandises a'iant de France en Espagne et une entrée de 200 millions de francs de marchandises venant d'Espagne en France. Nous admettons que les prix de la statistique administrative soient les prix exacts des contrats, que les transports soient faits en propoi'tions égales par chacune des deux nations et que le change à Paris sur Barcelone et Madrid cote 35 "/o de perte (c'est vrai à l'heure où nous écrivons ces lignes). En ce cas, les deux pays régleront leurs opérations par traites payables au domicile de l'acheteur, cest-à-dire payables à Paris pour les marchandises espagnoles et a Jladrid ou Barcelone pour les marchandises françaises. Puis, dans la prévision de la perte au change, les négociants français auront vendu en dessous du pair de la monnaie espagnole, et au lieu d'être créanciers de *JG millions de piécettes, ils le seront de i'dO millions. Cependant nous ne faisons pas l'hypothèse inverse pour les marchandises espagnoles importées en France, parce que, évaluées en monnaie française par la douane française, c'est bien 200 millions de francs qu'elles valent en France — ce qui, à Madrid et à Barcelone, avec le change à 35 o/o Pi Ifi P''"" ds '** monnaie à lOi en chiffi-es ronds, correspond à peu près à 2(i0 millions de piécettes. — Donc, par le fait de cet échange de iOO et 200 millions de francs de marchandises, les Espagnols ont une puissance disponible de l.'^O millions de piécettes (ou 135 millions de francs) qu'ils peuvent appliquer, à Madrid et à Barcelone, au paiement des dividendes et coupons d'intérêts dus à des étrangers. Nous disons 130 millions de piécettes : c'est l'excédent de 260 (prix de leurs traites sur Paris) sur les 130 millions de traites (pii vont leur être présentées à IMadrid ou à Barcelone. Toutefois, s'il s'agissait de coupons stipulés payables à Paris (comme ceux de l'Extérieure 4 %, etc., etc.), l'excédent d'exportations de 100 millions de francs constaté aux douanes françaises ne donnerait bien à l'Espagne qu'un pouvoir de paiement de 100 millions de francs. On voit donc que la clause « payable à Paris », c'est-à-dire payable au lieu du change élevé, empêche que les écarts du change ne viennent aider à l'ajustement des prix des marchandises. En ce cas, l'écart du change continue bien à agir sur lui-mémo, mais au lieu d'agir pour se diminuer, il agit pour se tendre et s'augmenter toujours davantage. — Dans tout ce qui précède, nous avons supposé que le vendeur fiançais laisse à l'acheteur espagnol toute la perte au change. Or, il n'est pas sur qu'il en soit ainsi, et dans ce cas le calcul précédent doit èli e reclilié en faveur de l'Espagne : mal-
d'un lelour du change aux coui-s du pair est incompatible avec la théorie de Ricardo sur la valeur internationale et sur l'ajustement des pouvoirs de la monnaie. Et ici, c'est à Ricardo que l'expérience de la fin du xix" siècle a donné raison — contre l'optimisme par exemple de M. Gide.
Telle est dans ses traits essentiels la célèbi-e théorie de la valeur internationale d'après Ricardo et Sluart Mill. Elle est certainement beaucoup supérieure à la théorie des débouchés et à celle de l'économie des eflorts : mais peut-être bien, comme dit Cairnes ', n'est-elle pas ii'réprochable. A coup siir elle a besoin d'être sérieusement •examinée.
Gairnes fait i^emarquer d'abord que si l'économie dans les eflorts est la raison dernière de l'échange international, ce n'en est pas moins la différence des prix absolus qui en est la cause prochaine pour le mardi md : car « toute transaction commerciale — comme dit Ricaido luimême — est une opération indépendante* ». Or, dans chaque pays le marché intérieur obéit à la loi du coiit de production, si la concurrence est libre^ et à celle de l'offre et de la demande, si la concurrence ne l'est pas. Il en sera de même entre nations, celles-ci étant considérées, les unes par l'appoit aux autres, comme des non-corn-
gré une vente de 100 millions de francs, ce sera pour moins de 130 millions de piécetles qu'il seia tiré sur l'Espagne. On sait, en ellet, que 1 industrie abaisse souvent ses prix pour l'exporlalion lointaine, atin de gaider une production aljondante qui laisse appliquer la loi du revenu plus que proportionnel. Même a l'intérieur, la même pratique est souvent observée : par exemple les Compagnies de mines ont des zones concentriques de débouchés à prix décroissants; et celles de Saint-Etienne, hors des cas de demande intensive comme en 1900, vendent plus cher à Saint-Etienne que sur vagon à destination de Lyon (à cause de la concurrence du ba>sin de Saône-el-Loire) et plus cher surtout que sur vagon à destination de Lausanne ou de Marseille (à cause de la concuiience des charbons allemands en Suisse, des charbons anglais et du Gard a Maiseille).
* « The doctrine, dit Cairnes, though undoubtedly comprising the more fondamental conditions deleimining the interchange of nations, is, neveitheless,in certain respects defeclive » (Some leading principtes, l.lll. ch.ii, ii 1, p.3«-2).
* Cairnes, loc. cit., pp. 382-383.
peting groups^. Précisément Ricardo a toujours compté des quantités de travail; et il n'a pas examiné les laux de salaiies, parce qu'il avait constamment aflirmé que les variations des salaires n'influent que sur les profits des capitalistes et nullement sur les prix des marchandises. Mais si Ricardo a raison pour l'intérieur d'un même pays, c'est- â-d ire dans un coynpeting group où les salaires et les prix se nivellent assez rapidement, il n'en est pas de même sur le marché du monde, où les diverses nations, considéi'ées comme non-competing groups, ont des salaires réels et des standards of life absolument différents. Donc ce n'était pas par des ([uantités effectuées de travail que la valeur internationale devait être mesurée. Première observation ".
Nous ne croj'ons pas cependant que l'on doive adopter sans réserve la formule que la différence des prix absolus est pour le marchand la cause immédiate de l'échange inlernational, pour le motif donné plus haut que toute transaction commerciale est une opération indépendante.
Pour bien nous expliquer, revenons à l'hypothèse des deux Mill citée déjà plus haut^. L'Angleterre produit le drap avec l.!-0 jours de travail et le blé avec 200; la Pologne produit blé et drap également avec 100 jours : néanmoins la Pologne achète le drap anglais.
On dira que c'est pratiquement impossible, parce qu'il n'y aura pas de marchand polonais qui veuille payer 150 journées aux Anglais plutôt que 100 aux Polonais, et parce que, d'autre part, les coûts relatifs ne pourraient être comparés que par un marchand universel et unique faisant à la fois tous les articles. L'objection est sérieuse : elle n'est pas décisive cependant si l'on se souvient que les échanges internationaux se règlent en lettres de change, que ces lettres de change sont libellées en monnaies du
' Ibid., § 2, p. 388.
» Ibid., ^ 3, pp. 389 et s.
' Supra, p. 380.
pays OÙ la traite est payable, et que cette monnaie du pays tiré p'^t être cotée au dessus du pair au pays tireur, conformément au principe de l'ajustement du pouvoir de la monnaie d'après le besoin qu'on en a.
Vient une autre critique. Stuart Mill a suppo-é un équilibre obtenu par la seule balance des importations et des exportalions '. Cairnes critique très justement cette formule, en montrant les effets des placements faits à l'étranger ou reçus de l'étranger. En un mot, à l'étude d'une balance du commerce même rectifiée par la comparaison des valeurs relatives de la monnaie, il substitue l'étude d'une balance complète des comptes internationaux*. 11 a parfaitement raison.
11 subsiste cependant ici une grave lacune. On a oublié de dire ou de faire assez remarquer que l'équilibre des comptes — autrement dit l'équation des demandes internationales — peut être obtenu par des mouvements de capitaux aussi bien que de produits, et que par conséquent cet équilibre n'est pas inconciliable avec l'appauvrissement de l'un des deux pays au profil de 1 autre ^.
C'est là la grande menace de la politique du libreéchange. Les partisans de la théorie de la valeur internationale, c'est-à-dire Ricardo, Stuart Millet même Cairnes — quoique ce dernier dans une moindre mesure* —
' Supra, p. 38't. — Stuart Mill, il est vrai, avouait un peu plus loin qu'il y a d'autres CH uses de payements" dont l'origine n'est point commerciale et en jéchange desquels on n'aUend et ne reçoit ni monnaie, ni marchandises ». Et 1 cite « les rentes envoyées à des propriétaires absents, les intérêts payés à descréanciers étrangers ou des dépenses de gouvernement au dehors » {Principes d'économie politique, 1. III, ch.xxi, § 4, t. Il, p. 167). Mais, outre que Stuart Mill ne parlait de cela qu'en passant, il se trompait gravement en supposant qu'on ne reçoit pour ces motifs « ni monnaie, ni marchandises «.Au contraire, grâce aux négociations des papiers de change, c'est en marchandises et en excédents favorables de la balance du commerce que se payent toutes ces créances sur l'étranger.
'•' Cairnes, S'orne leading principles, 1. III, cli. m, § ô (pp. 424 et s., et particulièrement p. 429).
' Voyez sur ce point nos Eléments d'économie politique, 2" édition, pp. 38<3-388.
* Voyez supra, p. 379. — Item, pp. 262-263.
avaient moins à se préoccuper de ce danger, puisque d'après eux le critérium de la différence entre la nation et l'étranger, entre le commerce intérieur et le commerce internalional, était précisément l'impossibilité ou du moins la très grande difficulté d'un déplacement du capital et du travail*. Mais leur opinion importe peu, si en fait elle est fausse; et il est bien difficile de nier qu'elle le soit, puisque les facilités matérielles et morales des déplacements de population et de capitaux ont été toujours en augmentant et ne peuvent qu'augmenter encore davantage. Les derniers doctrinaires du libre-échange absolu ont été plus cyniques : ils ont pr'oclamé nettement que l'émigration des habitants et des capitaux, lorsqu'elle est amenée par les conditions naturelles de la concurrence internationale, est un bien pour le paj's qui les voit émigrer et qui les perd. « Lorsque la différence, dit Bastable, entre le taux des salaires et des profits dans deux nations est considérable, alors un mouvement de capital et de travail aura probablement lieu vers le pa^s de productivité plus grande... ; et le pays intérieur verra sa situation améliorée, puisque sa population sera réduite d'autant et que les portions les moins productives de son capital auront été envoyées au loin"-. » D'ailleurs, selon lui, «si une nation ne possède pas de manufactures, ce seul fait est une preuve concluante que, économiquement parlant, il vaut mieux pour elle s'en passer. » On voit donc qu'ici la théorie des droits éducateurs, quoique admise par Smith, est énergiquement répudiée. Quant à la protection agricole, « il est difficile, dit Baslable, de prétendre que l'un ou l'autre des résultats qu'elle doit entraîner, augmente la puissance ou le bien-être d'une nation^ ».
' Voyez supra, p. 378.
* Baslable, Théorie du contmevce international, ir. fr., pp. 217-218.
' Op. cit., pp. 192 et 199,
l'économie politique nationale •'.'••3