L'ÉCONOMIE POLITIQUE NATIONALE
Ce que nous venons de dire paraît bien justifier le reproche maintes fois adressé à l'école libérale anglaise de n'avoir fait qu'une place trop étroite à l'idée de nationalité et d'avoir cru trop facilement que l'enricbis^^ement ■des individus, procuré par un régime à peu près absolu de liberté économique, doit amener fatalement la grandeur et la prospérité de la nation tout entière. Le leproche était sans doute injuste avec Adam Smith; mais il est difficile de contester que l'école de Manchester le mérite.
Une réaction était donc inévitable. On l'attribue à Frédéric List; on lui fait même gloire d'avoir fondé l'économie politique « nationale ». Mais quelque influence qu'il ait eue sur l'opinion et quelque part qu'il ait prise de fort loin au nouveau mouvement piotectionnisle qui s'est manifesté en Europe et en Amérique au cours des trente dernières années, il faut bien reconnaître que List a eu des précurseurs, et que ces précurseurs — qui ne sont point les mercantilistes des xvif et xviii* siècles — ont contribué puissamment à lui inspirer ses doctrines.
D'abord en Allemagne l'idée d'une économie politique nationale était apparue dès 1809, avec les Elemenle der Siaatskunst d'Aàam Millier'. D'après Millier, la doctrine <le Smith et l'économie politique moderne ne sont rien de plus qu'une théorie de propriété particulière et d'intérêts privés; elles ne tiennent nul compte de la vie du peuple
• Adam Millier ^779-1829). — Voir plus haut, p. 321.
comme d'un tout dans sa solidarité nationale et dans la continuité de son histoire; on y donne à peine une pensée à lentrelien d'une production collective pour les générations futures, ainsi qu'aux forces, aux professions et aux jouissances de l'intelligence. Pour le continent européen, il faut un sj'slème tout différent : c'est le souci de la vraie richesse de la nation, c'est le souci de la production et de la puissance nationale qui doit prédominer, au lieu du souci de la somme des richesses privées des individus. Et le capital intellectuel et moral doit faire l'objet de cette étude, aussi bien que le capital physique'. N'est-ce point prêter toutefois à Millier des idées qui ne sont ni de lui, ni de son temps- ?
Mais il ne semble point que List ait pris ses inspirations en Allemagne. Elles lui viennent vraisemblablement d'Amérique, peut-être d'Hamilton, et à peu près certainement de Daniel Raymond, qui lui-même avait connu l'Anglais Laudeidale. Un mot donc sur Hamilton d'abord, puis sur Lauderdale, avant que nous abordions Raymond.
Alexandre Hamillon (1757-lSOi) avait été aide de camp de Washington, puis avocat à New-York, et premier lord de la trésorerie fédérale entre 1780 et 1795. Ce serait son « Rapport sur l'industrie manufacturière et sur la protection qu'elle a besoin de recevoir », que List aurait connu et médité^.
En Angleterre, l'idée d'une richesse nationale distincte de la richesse privée se trouve exprimée par lord Lauder-
' Ingram, Histoire de l'économie politique, trad. franc., pp. 271-273.
- Eheberg fait au contraire fort peu do cas de Millier. » Neben vielen barocken, wenig wissenschaftiichen SaM/en, dit-il, neben seiner vœllig unhistorischen Behaiidiung des Gegenstandes, etc.. Er vermochte die breite smith'stbe Sliœinung nicht zu inodificireii, geschweige denn aufzuhailen... » (Eheberg, EialeilutKj zxi Fr. Listes nationaleni iSysteni der poiitischen Œkononiif, pp. 57 et 58).— Eheberg est un admirateur de List.
•' Hamilton avait rédigé deux autres rapports très remarqués, l'un sur le crédit public, l'autre sur l'institution d'une Banque nationale. — Ingram, aussi (Histoire de Véconomie politique, p. 245), lonjeoinre que List a dû connaître le rapport de Hamilton sur la protection industrielle.
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dale* dans ses Recherches sur la nature et les causes de la richesse ituhlique et sur les moyens et les causes de son accroissement (180i). Lauderdale cherchait surtout à combattre Adam Smith : le titre seul qu'il donnait à son ouvrage et qui était calqué, à quelques mots piès, sur le titre adopté par Smith, suffirait à faire pressentir chez lui cette constante intention.
D'après Lauderdale, la richesse privée « consiste en tout ce que l'homme désire comme agréable ou utile pour luimême et qui n'existe qu'en un certain degré de rareté ». La l'ichesse publique consiste bien aussi « en tout ce que l'homme désire comme agréable ou utile pour lui" » : mais l'élément de rareté, qui t'ait partie du concept de richesse privée, ne fait pas partie du concept de richesse publique. Lauderdale cependant n'a pas encore l'idée de nation et d'économie politique nationale : comme le dira Daniel Raymond, « quoique lord Lauderdale ait conçu une vague notion de la différence entre la richesse privée et la richesse publique, il n"a su tenir compte ni de Tunilé de la nation, ni de l'unité de ses intérêts qui en e.-t la conséquence. Il n'a pas réussi à établir la distinction qu'il avait imparfaitement entrevue^. »
Aussi Daniel Raymond (^1786-1849) serait-il un inspirateur beaucoup plus immédiat et plus probable de List. Originaire du Gonnecticut et avocat à Baltimore, Raymond publia en 1820 ses Thoughts on political econoraij^, qui eurent un grand retentissement en Amérique et qui lui valurent, de la part de Mathieu Carey, père du grand économiste, l'offre d'une chaire à l'Université du Maryland,
1 Lord Lauderdale (1759-1839). ami de Fox et advei-saire de Pitt, était partisan de la Révolution française. — Son ouvrage a été traduit en français. Le titre anglais était : An inquifij into the nature and origine of public weallh and into the means and causes of its increase.
- Lauderdale, op. cit., pp. 56-57 de l'édition anglaise.
' Daniel Raymond, Thoughts on political economy, 2- édit. (entièrement refondue), 1823, pp. 174-175.
•* Pensées sur l'économie politique.
poiir laquelle Carey aurait versé 500 dollars chaque année. Il est juste de dire que Raymond est tout à fait inconnu ■en Europe *.
On doit à Daniel Raymond quatre propositions qui vont être la base de la doctrine de List :
1° La distinction de la richesse nationale et de la richesse privée. Raymond convient qu'il a puisé dans Lauderdale l'idée de cette distinction; mais la définition qu'il donne de l'une et de l'autre richesse est entièrement difféi-enle de la définition de Lauderdale.
Pour Raymond, tandis que la richesse individuelle consiste en u commodités », tandis qu'elle est caractérisée par le pouvoir d'échange et qu'elle se mesure par les valeurs, la richesse nationale, au contraire, consiste dans la capacité d'acquérir par le travail les choses agréables ou nécessaires à la vie-. Elle est donc faite de force, de pouvoir de travail, au lieu d'êlre faite de biens objectivement estimés. Ajoutons que les mouvements de ces deux richesses ne sont pas parallèles ;
2° Le caractère d'unité économique que possède la nation. Adam Smith et son école parlaient de richesses en un sens général et cosmopolite; ils faisaient abstraction de frontières. Raymond ne les suit pas ; et partant de là,
' Nous n'avons trouvé le nom de Raymond ni dans Ingram, ni dans Espinas, ni dans le Dictionnaire d'économie politique de Léon Say et Chailley- Bert, ni dans les Progrès de la science économique de M. Block (lequel, du reste, n'a pas nommé List une seule fois). — Sur Raymond, voyez une fort bonne étude de M. Lepelletier, dans la Hevue d'économie politique, n» d'octobre UdJU. <> Notre distini;ué collèi^ue des Facultés catholiques de Lyon, M. Kainbaud — y est-il dit — est le piemierqui, à notre comiaissiiice, ait parlé quol(]ue peu longuement de Raymond dans son excellente Histoire des doctrines économiques. Avant lui Cossa, dans son Introduzione allô studio deU'econonna politica, avait simplement noté en quelques lignes la nature des tendances de sa doctrine et cité son nom au nombre de ceux des premiers économistes améi icains. Mais les autres historiens des doctrines économiques, comme Espinas et Ingram, vont jusqu'à s'abstenir d'en faire mention. »
2 « A capacily for acquiring llie necessaries and comforts of life... ïhis capacily never can exist independent of labor. Labor is the cause and Ihe only cause of weaith » [Tliougltts, 4» édit., pp. 84 et s.).
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tout en admettant qu'une nation doive acheter au dehors des objets qu'elle ne pourrait pas fabriquer au dedans à un prix aussi bas, il aboutit à la nécessité d'un régime protecteur par la nécessité de mettre ou de maintenir en une activité continuelle les forces nationales de production';
3° La distinction de l'économie politique et de l'économie pricée. W économie polUicjue n'a pas à étudier comment les valeurs sont créées et acquises — ce serait de l'économie individuelle ou pi-ivée ; — elle a à étudier comment le gouvernement assure le plus grand bien-être de toute la collectivité nationale;
4° La distinction du travail productif ei du travail permanent. Le travail permanent est celui qui a pour but d'élargir les limites de la connaissance et d'augmenter la capacité d'acquérir les choses nécessaires ou confortables, tandis que le travail productif a pour but de produire des richesses en vue de leur consommation.
Frédéric List, dont nous devons nous occuper maintenant, eut précisément, dans sa vie fort agitée, le niojen de connaître l'œuvre de Raymond, quoiqu'on ne puisse pas prouver directement qu'il l'ait connue ■.
1 Sur les causes et le caractère du protectionnisme de Raymond, voyez Neili. i)awiei Raymond, anearhj rhnpter in tite histor]i of économie liteonj, in the United Slales, Baltimore, 1H'J7, p. 36.
2 « Le protectionnisme moderne, c'est-à-dire la restriction de la concurrence étrangère et l'encourascment du commerce intérieur aussi libre quepossible, a iHé le caractère de la poliiique économique des hommes qui ont en ce siècle façonné des empires... Ce protectionnisme moderne est pour une lart;e part l'œuvre des Américains. La politique d'Alexandre Hamiltoii est la première expression ferme et raisonnée de celle doctrine. L'imion de celte politique avec celle des progrés intérieurs, telles ((u'on les trouve ensemble dans le système appelé système américain, a donné à Frédéric List l'idée définitive sur laquelle il a fondé son protectionnisme et son agitation en vue du Zollvereinel du développement des chemins de fer en Allemagne C'était en libre-écliangisle qu'il était venu en .\mérique. Mais ce fut sous l'inlluence de ses relations dans l'Etat manufacluiier et protectionniste de Pensyivanie,. ce fut dans son contact avec des hommes comme Mathieu Carey et dans la lecture d'écrits protectionnistes comme le Rapport sur les manu factures d'Hamillonet les Pensées sur l'économie politique de Daniel Raymond, que List apprit toute la puissance que la proteclion peut avoir pour asseoir la force de production d'un grand peuple. Le protectionnisme de List est regardé à
Né en 1789 à Reutlingen en Wurtemberg, List était le fils d'un tanneur. Il débuta comme Steue-r-und-Gûterbuchcommlssar {on em])]oyé ducadastre).Eu 1817, ilfutnom'iié professeur de Staatspraxis (ou droit administratif et politique) à l'Université de Tûbingen. Il fonde alors, avec un petit groupe de négociants, \e Handelsverein ou « Union du commerce », pour demander la suppression des douanes entre les Etats de la Confédération germanique et pour faire reporter les barrières aux frontières même de la Confédération. 11 quitte sa chaire en 1819 pour être plus libre, se met à parcourir l'Allemagne pour y semer ses idées, est élu député, invalidé, puis réélu, en même temps que ses manœuvres en vue de réformes libérales à obtenir le font trailer de démagogue. Condamné de ce chef, en 1820, à dix ans de fortei-esse, il s'échappe et habilG successivement Strasbourg, Paris, Londres et la Suisse. Mais un retour imprudent sur le territoire wurtembergeois le fait emprisonner à deux reprises successives. Finalement il est mis en liberté en 1825, sous la promesse de se rendre en Amérique. Là, il accompagne La Fayette dans son voyage triomphal à travei's les Etats-Unis; il lance des affaires de mines de houille et amasse rapidement une jolie fortune. Son premier livre, les Ouilines of an American political economy ou Esquisses d'une économie politique américaine, paru en 1827, est un manifeste protectionniste dirigé contre la suprématie commerciale de l'Angleterre. List y montre une très remarquable intuition du rôle économique que les chemins de fer pouvaient être appelés à jouer. C'est dans ce séjour aux Etats-Unis que List aurait connu l'ouvrage de Raymond, publié dès 1820. Après un premier retour en Europe, à la fin de 1830, avec mission officielle de négocier un traité de commerce entre la France et les Etats-Unis, et après un second voyage en
bon droit comme am«^ricain par son origine : List est le successeur d'Hamilton et de Raymond '•■ (Sidnoy Sherwood, Tendencies m American économie tlioug/it, Baltimore, 1897. pp. 1.5-16).
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Amêi'iqiie eu 1831-i832, List revient délinitivement en Allemagne, d'abord à Hambourg, puis à Leipzig à dater de 1833.
Doué d'une activité infatigable, il mène une vive campagne pour la construction des chemins de fer. Il est à ce titre un des principaux promoteurs du Leipsig-Dresdener, qui est une des plus anciennes lignes de l'Europe continentale. Il essaie même, au cours de voj^ages en France et en Belgique, de créer une agitation semblable pour activer la construction de notre réseau français. Sa grande œuvre, le Système national de Vêconomie politique, parait en 1841. Puis malade, ruiné, aigri par l'impuissance de ses efforts et fatigué par l'éternelle agitation de son esprit, il se tue à Kufstein, en 1846, après un dernier voyage en Angleterre, où il s'était flatté de faire accepter ses idées par les Anglais, qu'il n'avait jamais cessé de combattre, en Allemagne aussi bien qu'en Amérique.
List, peu connu et peu estimé en France, est un des hommes qui ont eu l'action la plus puissante sur les transformations politiques et douanières de l'Allemagne. Son nom. à ce titre, peut être associé de loin à celui du prince de Bismarck. Il a concouru à la formation de l'unité politique de l'Allemagne, d'un C(Mé, par son ardente campagne en faveur du Zollverein, d'un autre côté par sa théorie des nationalités considérées comme unités économiques, puisqu'il est certain que l'unité économique est le plus sûr acheminement à l'unité politique d'une contrée'. Il est également permis de penser que List a contribué quelque peu au développement économique de l'Allemagne, qui, de 30 millions d'habitants qu'elle renfermait lors du retour de List en Europe, a passé à 56 millions maintenant et est devenu le plus redoutable des concurrents commerciaux de l'Angleterre. Il n'y a^ donc pas que de l'exagération et de l'enthousiasme dans
' En ce sens voyez les remarques de Sherwood, o/j. m., p. 14.
les éloges qu'Eheberg, son biographe, décerne à son œuvre'.
Le Système national de V économie politique devait avoir trois volumes. Un seul existe, celui qui fut publié en 1841 et qui est consacré exclusivement au commerce international.
List, aux premières lignes de son introduction, manifeste rétonnement qu'il éprouve des perpétuelles contradictions entre les hommes de théorie, qui sont libreéchangistes, et les hommes d'affaires, qui sont protectionnistes. Son étonnement redouble quand il observe que l'expérience donne raison au libre-échange des Anglais et au protectionnisme des Russes, mais tort au libreéchange des Américains. Eh bien, dit-il, tout le monde a tort, parce que tout le monde juge d'une manière absolue ce qui doit être seulement jugé d'une manière relative. « La pratique, dit-il, commet la grave erreur d'affirmer l'utilité et la nécessité absolue et générale des restrictions, parce que ces restrictions ont été utiles et nécessaires dans certaines nations et dans certaines périodes de leur développement... Au contraire, la théorie dominante, comme elle a été imaginée par Quesnay et développée par Adam Smith, donne une attention exclusive aux exigences cosmopolites de l'avenir, et encore ne s'agit-il ici que de l'avenir le plus éloigné*. »
Des quatre livres (qui sont consacrés : 1° à l'histoire; 2° à la théorie; 3° aux systèmes; 4° à la politique), c'est le deuxième qui est le plus important, et c'est de lui que nous dégagerons les idées principales de l'auteur. Nous avouons du reste très volontiers que l'œuvre est diffuse, pleine de répétitions et de longueurs.
Jusqu'ici, dit List, on a fait tantôt de l'économie uni-
» EMoberg, Htstorische und kritisclie Einleitung :u List's nationdlem Sijsteiii der pulilisclien Œkonomie.
* Op. rit.. 7e édit., StuUgart, 188:i, p. 4 (Nous citerons toujours cette édition allomande de 1883, précédée de Y Introduction d'Kheberg).