‹ Histoire des doctrines économiquesChapitre 35 sur 71 · I. 'ÉCONOMIE POLITIQUE NATIONALE iOl · texte numérisé non relu

I. 'ÉCONOMIE POLITIQUE NATIONALE iOl

verselle ou cosmopolitique, tantôt de réconomie domestique ou privée.

Les classiques parlent de l'humanité en général. Le recueil des œuvres de Quesnay — ou « Physiocralie » — a pour titre : « Du gouvernement le plus avantageux au genre humain » ; Adam Smilh se propose de trailer de la « richesse des nations », comme si les règles devaient être uniformes pour tous les peuples; J.-B. î^'ay prétend que « l'on doit s'imaginer une République universelle, pour trouver bien claiie l'idée générale du commerce » ; Si*^mondi. enfin, définit l'économie politique « la science qui se charge du bonheur de l'espèce humaine ». On arrivera peut-êlre à la fédération universelle des peuples, mais on n'y est pas, et c'est pour le présent cependant que l'on doit légiférer*.

D'autre part, les classiques s'occupent beaucoup plus de la manièie dont les individus produisent, échangent, répartissent et consomment, qu'ils ne s'occupent de la richesse des nations en tant que nations. Cette critique avait élé dpjà maintes fois formulée par Raymond*. List remarque qu'Adam Smilh partait bien de l'idée de nation, puisqu'il intitulait son livre « Richesse des nations ;> et puisque les premières lignes y présentaient le « travail

' L. II, ch. I (pp. 109 et s). — List disait déjà dans ses Outlines :« Si tout le globe était uni par une union comme celle des vingt-quatre Etats de l'Améiique du Nord, le libre-échange serait aussi naturel et aussi avantageux qu'il IVst maintenant dans l'Union américaine... Cet état de choses |ieutètre très désirable: les philosophes qui le souhaitent peuvent se faire honneur de leur vceu; il peut même entrer dans les plans de la Providence que ce vœu soit accompli. Mais ce n'est pas lélat du monde actuel!.. Le rnondn'est pas mur pour que les institutions cosmopolites soient mises en pratique " (Lettre II). — Pour le parallèle de List avec Raymond, voir Patrick .Neill, np. cit., p. 49.

* « Nous devons conserver avec soin, dit Raymond, la notion distincte de la nation elle-même et ne pas confondre celle-ci avec les individus qui la composent... Là est l'erreur dominante de tous les écii vains que j'ai lus sur ce sujet. Ils annoncent qu'ils vont trailer des intérèls nationaux, et ils abandonnent le sujet pour traiter des intérêts particuliers » (Raymond, Thoughts un political econom'j, 4» édit., p. 34). — Voir sur ce point dans List le ch. IV du 1. II de son Systi-me national de l'économie politique (7« édit., pp. 144 et s.).

annuel d'une nation » comme la source de ses richesses; mais Smith quittait immédiatement cette voie, et, sauf certains passages comme ceux qui concernent l'acte de navigation, les droits éducateurs et les industries nécessaires à la sécurité et à l'indépendance nationales, S-mith ne traitait plus ensuite que des particuliers et de leurs intérêts privés.

List distingue ainsi trois degrés ou trois formes d'économies : 1° l'économie individuelle, privée ou domestique; :2'' l'économie n.tionale; 3° l'économie universelle, cosmopolitique ou humanitaire'.

Or, cette division triparlite implique, comme déjà admises, trois propositions qui lui serviraient de hases : à savoir : 1° que des nations existent comme unités économiques et morales; 2° que les intérêts des nations envisagées sous cet aspect ne sont pas identiques aux intérêts immédiats de leurs memhi es ; 3" que la richesse des nations consiste en autre chose que la richesse des individus qui les composent.

C'est encore dans Raymond que List a pu puiser l'idée de l'unité de la nation; en tout cas, List avait exprimé cette idée dans les Outlines, dès avant son retour de l'Amérique'".

Mais cette idée est-elle juste en soi? Nous le croyons pour notre part : et il nous semble que si l'on veut ne pas voir dans les sociétés publiques ou civiles autre chose que le total des existences individuelles, on ne pourra jamais

' « Les parties constitutives de l'économie politique sont l'é'^onomie individuelle, 1 économie sociale et l'économie de lliumanilé « (Ou/Zo/es, lettre I). — De même Raymond [Thoughts on polilical economy, 4* édit., p. 4(KJ) : (. Autant la richesse nationale est distincte de la richesse individuelle, autant l'économie politique est distincte de l'économie privée. »

*- Outlines, lettre 11. — « Une nation, disait Raymond, est hien "un être artificiel, une entité légale composée de millions d'êtres naturels...: mais elle n'en est pas moins une unité et elle possède toutes les conditions de l'unité. Elle a une unité do droits, une unité d'intérêts et une unité de possessions... Elle doit consulter exclusivement .«-es propres inlérêts, sans aucun souci des intérêts des autres nations » (Thouy/itn on political economy, 4« édit., p. 35).

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expliquer et justifier certains phénomènes ou certains droits des formes sociales, tels que le droit de guerre avec toutes ses conséquences et tels que le droit de Justice exercé par la société sur ses membres et poussé par elle jusqu'à la peine de mort.

Gomme le dit encore List, on ne doit pas confondre les intérêts immédiats des individus avec les intérêts permanents de la nation. List peut avoir tort de voir une preuve de cette distinction dans les mesures préventives que les lois édictent contre les actes moralement répréhensibles des individus', puisque ces actes ne sont pas plus conformes à l'intérêt individuel sainement entendu qu'ils ne sont conformes à l'intérêt social : mais la distinction des deux ordres d'intérêts n'en est pas moins juste, et il n'y a qu'elle qui puisse justifier, par exemple, des obligations militaires dont l'accomplissement, procurant le salut de la nation, impose cependant à l'individu le sacrifice de sa liberté, de son bien-être et même de sa vie.

Il est vrai que Smith avait bien entrevu le rôle de l'Etat comme défenseur de la nationalité*; mais il n'avait pas approfondi, au point de vue économique, cette différence entre les intérêts de la nation, qui sont permanents non moins que généraux, et les intéiéts privés, qui sont immédiats ou très prochains non moins qu'individuels. Un contraste profond cependant sépare les uns et les autres : c'est que la nation doit survivre à l'individu et que sa fin est bien plus reculée que ne saurait être la fin terrestre de chaque homme.

Il y a là une lacune véritable dans le système économique classique, que ses maîtres ont beaucoup trop réduit à n'être qu'une chrématistique pure ou une simple science des richesses. Ce qu'ils en ont dit est généralement vrai : mais

1 National System der poUtisc/ien Œkonomie, p. 147.

■^ Sinilh l'appelait « le devoir du souverain de di'fendre la société contre tout acte de violence ou d'invasion de la part des autres sociétés indépendantes » {Richesse des nations, 1. IV, ch. ix, t. Il, p. 338).

ce qu'ils en ont dit n'est pas la condition unique et suffisante de la prospérité, même matérielle, des sociétés. Il faut songer aux générations qui grandissent et songer même à celles qui ne sont pas nées encore. Bien plus, ce souci de l'avenir, l'Etat ne doit pas être seul à le porter. Entre l'Etat et l'individu, une place est due à la famille. Donc, à cet égard, il y a un rapprochement à faire entre la nation et la famille, entre l'économie nationale et l'économie domestique. Yoilà aussi pourquoi les nations où les résultats lointains, c'est-à-dire les intérêts vérilablement nationaux, sont le moins sacrifiés aux jouissances immédiates, sont précisément celles où la famille est le plus respectée, celles où son chef porte le plus loin le souci de sa descendance. Yoilà pourquoi, du même coup, toutes les législations qui — comme la nôtre actuellement en France — corrompent les mœurs, dissolvent l'union domestique, affaiblissent la puissance paternelle et provoquent aux jouissances égoïstes du présent, voilà pourquoi, disonsnous, toutes ces législations commettent un crime contre la sécurité et la perpétuité même de l'être national.

Or, cette opposition possible ou tout au moins cette distinction de l'intérêt national et des intérêts privés avait été, avant List, fort bien précisée par Raymond*.

Ce qui est plus singulier, c'est que quelque chose de leurs vues à tous deux a passé depuis lors chez les écrivains que l'on aurait crus le moins capables de refléteileurs opinions. On est loin maintenant, même dans les

' « Smilli, dit Raymond, semble avoir admis LOinme un dogme que les intérêts nationaux et les intérêts individuels ne sont jamais o[)posés. On ne peut pas imaginer une doctrine plus fausse dans son priiuipe ou plus abominable dans ses conséquences... On ne peut pas attendre d'un homme qu'il abandonne un avantage prosent et particulier (A suppo-er qu'il n'y ait rien d'anormal à le recueillir), parce que ce prolit picsent pourrait être préjudiciable à la postérité. Cet homme peut ne pas avoir de postérité, ou bien, s'il en a, le.s intérêts de celle-ci, vus à la dislance de deux ou trois générations, sont trop éloignés pour pouvoir iiilluer sur le choix de li conduite que lui-même doit tenir » (Raymond, Tfiouglits onpoUlical economy, 4» édit., p. 10b).

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milieux libéraux, de l'ancienne conception de l'Etat selon la formule de Smith et surtout de Bentham. C'est M. Paul Leroy-Beauiieu, pai- exemple, qui charge eNpressément l'Etat de « représenter les intérêts perpétuels et de les sauvegarder coutre l'imprévoyance des intérêts présents'». Et nous ajouterons, nous, que ce rôle de l'Etat est devenu d'autant plus important, mais aussi d'autant jdus difficile à remplir, que les anciennes institutions d'origine privée et d'intérêt public ont été renversées par la Révolution, que le vieil esprit de famille est allé en s'éteignant, et que les idées démocratiques se sont partout répandues davantage, en effaçant de plus en plus toute notion de stabilité, d'avenir et d'hérédité nationale ou politique.

Mais revenons à List.

Finalement donc pour lui la richesse des nations est distincte de celle des individus. La première consiste dans la force productive de l'ensemble; la seconde, dans la masse des valeurs que les individus possèdent. Le système d'Adam Smith et de son école était une théorie des valeurs d'échange, qui sont la matière propre de l'économie individuelle : mais de même qu'il y a une richesse nationale, qui consiste en forces productives et non en « commodités » échangeables-, ainsi doit-il y avoir une économie nationale, qui s'occupe peu des valeurs et beaucoup du développement de la puissance de produire". Tout cela, du reste, se trouvait présenté par Raymond*.

Telle est l'essence du système de List, et il renferme peut-être, ajouterons-nous, la vraie solution de l'énigme fameuse que J.-B. $ay s'était posée à lui-même et qu'il n'avait pas résolue, u Puisque la richesse des particuliers,

' Paul Leroy-Beaulieu, VEtat moderne et ses fonctions, pp. 95-96.

' Le rnot « commodilé «(ou conimodity) passe en ce sens là pour un anglicisme. Or, il était employé déjà dans le même sens par BoispuilLert il y a exactement deux cents ans (Voyez plus haut, page 129. en note).

' Voir dans le Systrnie national de l'économie politique le ch. xii (ch. Il du 1. H), un dos meilleurs de l'ouviage : « Théorie des forces productives et théorie des valeurs ». — Voir également la deuxième lettre des OulUnes.

* Voir le parallèle dans Patrick Xeill, op. cit., p. 5i-56.

avâit-il dit, est en raison du total des valeurs qu'ils possèdent, comment se fait-il que celle des nations soit d'autant plus grrande que les chos^es y ont le moins de valeur? » Et — la question une lois faite — J.-B. Say s'était tu sur la réponse.

Toutefois, en parlant des forces productives d'une nation et en voyant en elles le principe et la mesure de la richesse nationale, List ne se renfermait pas dans l'idée étroite que Smith avait donnée de la productivité du travail, ni dans l'idée plus étroite encore que Stuart Mill s'apprêtait à en donner. List ne songeait pas, en effet, à l'incorporation du travail en un objet matériel, et il ne sépaiait pas cette productivité d'avec la notion du travail perma77ent de Raymond.

Grâce à cette notion des forces productives nationales, List prétendait expliquer fort bien que la France se fût rapidement guérie de ses vingt- cinq ans de guerres et de révolutions et des deux invasions qu'elle avait subies en 1814 et 1815. Trente ans après son livre, il aurait expliqué delà même manière notre relèvement après les événements de 1870-1871 et le paiement de l'indemnité de guerre de cinq milliards. Toutefois sa théorie présentait sur ce point une lacune, que du reste les relations économiques de ces temps là ne lui auraient guère permis de combler. C'est que les nations modernes possèdent aujourd'hui en dehors d'elles-mêmes et chez les autres une véritable force productive d'un tout autre genre : je veux dire celle qui est faite de leurs capitaux émigi'és et qui réside dans les valeurs mobilières ou immobilières transplantées de l'étranger chez elles. En cela, les nations se comportent comme de véritables particuliers capitalistes. Mais elles ne peuvent conquérir cette situation qu'après un long développement de la force productive nationale, entendue telle que Raymond et List l'avaient envisagée ; et il y aurait là une addition à faire à la théoi'ie de ces deux économistes, plutôt qu'un démenti infligé à leur doctrine.

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C'est de tout cet ensemble que résultait une économie politique o nationale «, selon le titre adopté par Li>t.

Le but de celle-ci est d'apprendre aux gouvernements comment légiférer, et non pas aux particuliers comment s'enrichir — idée qui, elle aussi, est simplement répétée de Raymond*. — Ce serait donc réconomie politique descendue du rang de science et ramenée au niveau d'un art politique, si des principes généraux et d'ordre scientifique ne préludaient pas au développement pratique de cet art.

Un des moyens d'accroître la puissance productive d'une nation, ce sera bien sans doute la protection douanière : mais celle-ci n'est point une panacée à laquelle il faille recourir sans discernement et dans tous les cas. Il faut distinguer les périodes de l'histoire économique d'un peuple. Une société traverse d'abord l'état sauvage; elle s'élève graduellement au régime pastoral, puis à la vie agricole; bientôt l'agriculture se marie chez elle avec l'industrie ,' le commerce enfin se superpose à l'industrie et à l'agriculture*.

Le passage au régime agricole et les premiers progrès •en agriculture demandent le libre commerce avec les pays plus civilisés. Les derniers stades de l'ascension réclament la liberté si les autres nations eu jouissent, s'il y a égalité avec elles dans le développement parallèle des industries,

• Raymond, Pensées sur réconomie politique, passini. « L'économie politique, (lit-il, est une science qui enseigne la nature de la richesse publique ou nationale... Elle se propose d'enseigner les moyens les plus ellicaces de développer la richesse et le bonheur d une nation, et elle embrasse tous les sujets qui tendent à ce développement... Son objet immédiat serait d'apprendie aux gouvernements à légilérer, non d'apprendre aux particuliers la manière de s enrichir... S'il n'y a pas de distinction entre richesse nationale et richesse individuelle..., un traité sur la richesse nationale sera un traité sur la richesse individuelle, et réciproquement. C'est dégrader la dignité de la science de l'économie politique; c'est la faire dégénérer en une misérable science de francs et de centimes » {dollars and cents).

* (' In Reziehung auf die nationalœkonomische Ausbildung sind folgende Hauptenlwiikeluiigsgrade der Nationen anzunehmen : 1" wilder Zustand : 2° Hirleiistand; 3" Agrikulturstand : 4" .Agrikultiirmanufaktui-stand. 5» Agrikullurmanufakturhandelsstand » (Xational ISystem der politischen Œkonomie, introduction, p. H).

et s'il n'y a pas d'entraves de droit ou de fait à la réciprocité des échanges; mais si toutes ces conditions ne sont pas réunies, il faut un régime prolecteur. Les droits de douane doivent débuter faibles, pour ne protéger que les industries capables de naître; ils doivent être augmentés à mesure que le pays devient apte à se suffire industriellement; ils doivent ensuite décroître ou disparaître (juand le pays lutle à armes égales ou supérieures. Cette dernière phase est celle où est parvenue maintenant l'Angleterre, qui a raison d'être libre-échangisle. Quant aux droits protecteurs, s'il en faut, ils peuvent être ou bien éducateurs, c'est-à-dire provisoires, ou bien définitifs et permanents.

List insiste beaucoup sur la confédération du travail, consécutive à sa division'. A cet égard il critique très vivement Smith et son école, comme coupables de ne pas avoir montré que la division du travail, si elle est un moyen d'en accroître la productivité, ne l'est cependant qu'à la condition que l'unité soit encore reconstituée par la direction de l'entrepreneur. De même pour les nations : il leur faut la multiplicité des industries, à l'image de la division matérielle ou parcellaire du travail — et ici viennent de fort bonnes pages sur la solidarité des industries entre elles et sur les avantages des régimes com^Jexes : — mais il faut aussi que l'unité soit reconstituée dans la nation considérée comme un atelier'-.

Est-ce que tout cela ne doit pas conduire au socialisme d'Etat, par le rôle prépondéiant que l'Etat va avoir à prendre dans la direction économique et unitaire du tra-

> Op. cit., pp. 13, 133 et s.

2 « Le piiiici()e de la division du travail a été imparfaitement saisi Jusqu'à présent; sa produ^ti^ilé ne oonsisle pas dans la division des dillérentes opérations enlio plusieurs individus : elle consit-le liion davantaj;e dans runioii matérielle el morale de ces individus en vue d'un but tommun... Il y a parli>ge du liavail et cnnfécléialion des fortes piodinlives dans un sens national, quand la produiti vite morale et la produclivilé matérielle de cette nation sont en un .juste rapport, quand l'apricullure, l'industrie et le commerce sont développés également et harmoniquement » [Op. cit., p. 13).

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vail national? Est-ce que tout cela ne doit pas conduire au socialisme sans épithèle, par les entraves à la liberté qui résulteront forcément de cette action dirocti-ice de l'Etat? List a vu l'objection, et il y répond non sans succès, par la différence entre le point de vue privé, qui relève de l'individu, et le point do vue national, pour lequel l'Etat a une compétence incontestable et incontestée. Il réplique en substance que l'Etat ne s'immisce pas d'une manière positive dans l'administration intérieure des patrimoines, ni dans la répartition sociale des richesses, mais qu'il se borne à défendre l'ensemble des biens et des personnes, envisagés comme éléments de la nation, contre l'intrusion économique des nationalités étrangères '.

Raymond, son maître, avait à maintes reprises proclamé la liberté la plus entière comme un élément indispensable de la prospérité nationale, dans tout ce que cette liberté n'avait pas d'incompatible avec le bien de la nation^.

Au moins Frédéric List a-t-il réussi dans la campagne qu'il menait depuis 1819 pour l'unité douanière de l'Allemagne. Il n'entre pas dans notre plan de décrire en détail les diverses unions partielles qui furent d'abord conclues, et qui frayèrent la voie au ZoUverein universel, puis à la grande unité politique de l'Empire. Ce que nous avions seulement à noter, c'était l'immense action de l'idée sur le fait. Cependant List n'avait pas été seul et il faut rendre hommage, avec lui, aux économistes libéraux déjà cités, qui, s'ils étaient les adversaires de List, étaient aussi les adversaires du morcellement douanier de l'Allemagne, non moins que des corporations obligatoires et de tout l'ancien régime maintenu pour les paysans^.

Le livre de List; avec sa vivacité de discussion et par-

' Op. cit., 1. II, ch. XIV (p. 147).

' « Les citoyens, dit Raymond, auraient autant de liberté qu'il y en a de compatible avec le bien de la nation. Les en priver serait une tyrannie >> (Op. cit., 1. V, cil. II, 4« édit., p. 2U2>.

■^ Voyez plus haut, pp. 322-323.

ilO LIVRK II — LES THEORIES DES LOIS ECONOMIQUES

fois SOU allure de pamphlet, souleva des orages dans le monde scientifique allemand ^ Nous n'y insistons pas.

Quant à l'école protectionniste, elle eut d'autres maîtres que Raymond sur la terre d'Amérique où elle était née. Nous retrouverons plus tard Carey, qui nous intéresse à d'autres points de vue. Mais ici, pour ne plus y revenir, nous citerons .John Rae et Simon Patten.

John Rae, Ecossais résidant au Canada, est l'auteur d'un ouvrage spécialement dirigé contre Adam Smith et son système de liberté du commerce, non sans un parti pris et des exagérations qui en diminuent singulièrement la valeur scientifique".

Patten, professeur à l'Université de Philadelphie, très scientifique et très froid, ne diffère pas moins de List par son allure que par l'ensemble de son système^. Il remplace d'abord le principe de l'éducation industrielle à vitesses inégales par le principe de la distinction des sociétés « à l'état statique » et des sociétés « à l'état dynamique'' ». Dans les premières, comme l'Angleterre, la loi de Ricardo sur les revenus décroissants des terres et sur la plus-value illimitée des biens- fonds s'applique sans aucune difliculté : dans les secondes, au contraire, c'est-à-dire dans les sociétés à l'état dynamique comme les Etats-Unis, on en est

' A citer entre autres, à cause de la situation et de l'autorité de son auteur, l'opuscule de Rau, Zur Kritik ueber Fr.List's nationales Sijstemder politischen Œkonomie, Heidelberg, 1843.

2 Slalenient of sortie neir principJes on the subject of poUtical econoniy, exposing the fallaciei of tlie System of free trade and of sonte ot/ier doctrines niaititained in the M'ealtli of nations, Boston, 1834. — Il ne faut pas confondre ce John Rae avec l'économiste anglais contemporain John Rae, auteur de Eight hours of labour, 1897 (Ir. fr., 1900). Ce dernier cherche à y démontrer que la réduction de la journée ouvrière à huit heures augmenterait beaucoup la productivité industrielle et qu'à ce titre son seul tort serait d'accroître l'armée des sans-travail (p. 207).

' Fondements économiques de la production, 1890, traduits par M. Lepellolier, avec préface de M. Cauwès, Paris, 1899.

" Nous répéterons la remarque déjà faite à propos de Stuart Mill (supra, p. 355) : il faut dire « cinématique » et non « dynamique ». Toute société, en effet, est à l'état dynamique, c'est-à-dire à l'état de force ou do puissance : mais ces forces sont ou bien à l'étal de repos (statique) ou bien à l'état de mouvement (cinématique).

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encore à la période des revenus ascendants. Ainsi Patten est un protectionniste qui s'appuie sur Ricardo, et c'est là une des grandes originalités de son œuvre : il ne s'y appuie toutefois qu'après avoir d'abord admis Jusqu'à un certain point de développement l'ordre de mise en culture que Carey avait proposé'. Et la conclusion de Patten, identique à celle de List, la voici : « C'est uniquement dans une société restée à l'état statique que la théorie du libre-échange peut trouver son application* ». L'étude des effets du libre-échange sur les prix des diverses marchandises, soit avec monopole naturel, soit avec concurrence illimitée, est particulièrement intéressante et approfondie dans Patten.

L'étude de List, ainsi que celle de ses prédécesseurs ou de ses continuateurs, peut n'être pas inutile en un moment comme le nôtre, alors que des procédés protectionnistes ont été remis en application depuis déjà vingt et vingt-cinq ans. Le conflit s'est accentué entre la théorie et la pratique, surtout en France avec notre loi douanière du 11 janvier 1892, et la théorie elle-même s'est quelque peu divisée. 11 est hors de doute que nous ne voyons plus It* libre-échange sous la forme simpliste où il apparaissait à Cobden et à Bastiat.

* Op. cit., tr. fr., ch. iv, pp. 47 et s. — Voyez le chapitre suivant.

* Loc. cit., p. 49.

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