CHAPITRE XII
Une histoire des doctrines économiques serait incomplète, si une place n'y était pas donnée à l'économie sociale.
L'économie politique, comme nous le savOQs, s'occupe des richesses par le côté où ces richesses satisfont les besoins matériels de l'homme et concourent ainsi, d'une manière au moins indirecte, à la satisfaction de ses besoins moraux et intellectuels. Mais pour que les besoins matériels soient apaisés, pour que la production des richesses soit assez active et la pratique de l'épargne assez goûtée, il faut que l'harmonie règne entre les diverses classes de la société, et que les qualités morales des individus leur facilitent le travail et l'épargne, par la modération des désirs et la pleine utilisation de toutes leurs forces productives.
Or, un des buts de l'économie sociale est de connaître et d'encourager tout ce qui peut produire ces heureux résultats. Elle abandonne à l'économie politique l'étude de certaines questions purement économiques, comme celles du commerce international, de la monnaie et du change, ou bien celles de la cause et de la définition de la valeur; elle partage avec elle l'étude d'une foule d'institutions qui intéressent le bien-être des classes ouvrières, comme les institutions de prévoyance et d'assistance ; elle se réserve enfin, d'une manière exclusive, l'étude du régime intérieur de la famille et des rapports moraux entre les divers groupes qui composent la société.
On peut dire que l'économie sociale est née en notre siècle des observations et des travaux de M. Le Play. Au moins Fécole de la « réforme sociale w, qu'il a fondée et dont il reste l'inspirateur, est-elle le centre le plus vivant de ces études.
Frédéric Le Play, né en 1806, près d'Honfleur, fils d'un modeste officier des douanes, était sur le point de se faire simple géomètre de village quand il entra à l'Ecole polytechnique. Il fut reçu premier à l'Ecole supérieure des mines, en 1827, et s'y lia avec Jean Raynaud, le futur auteur de Te^^re et Ciel, destiné à avoir une place parmi les mystiques du socialisme. Nommé ensuite professeur à cette Ecole, il consacrait la moitié de l'année à de longs voyages à travers l'Europe, pendant lesquels il étudiait, non seulement l'industrie et particulièrement l'industrie minérale, mais encore les mœurs et les moyens d'existence des populations des villes et des campagnes ^
Ses plans de réforme germaient lentement dans son esprit.
En 1848, il quitte l'Ecole des mines pour se consacrer à une sorte de prédication sociale, en vulgarisant ses idées. Sa première œuvre fut les Ouvriers européens (1854), recueil de trente-six monographies de familles, qui représentaient le fruit de vingt années d'observations et de travail. Il y donnait, sous forme de conclusion, l'ensemble des institutions et des mœurs qu'une longue expérience et le témoignage unanime des autorités sociales lui commandaient de regarder comme indispensables à la prospérité d'un peuple.
Le Play était avant tout un homme pratique. Il organisa dans l'Oural les mines immenses que le prince DemidofF avait mises sous sa direction. En France, il fut commissaire général aux Expositions universelles de 1855 et
* Outre les ouvrages de Le Play, nous recommandons d'une manière toute particulière le volume fort bien documenté de M. E. de Curzon, Frédéric Le Play, sa doctrine et ses wiivres, 1899.
de 1867, conseiller d'Etat, puis sénateur jusqu'à la fin de l'Empire. Napoléon III l'honorait de sa confiance. En 1856, il fonde la « Société d'économie sociale ». Puis, une fois les matériaux amassés, les livres se succèdent rapidement sous sa plume. Il donne en 1864 la Réforme sociale, exposition des conditions générales auxquelles un peuple peut garder ou reconquérir la prospérité ; en 1868, Y Organisation de la famille; en 1870, VOrga7iisation du travail, qui est pour ainsi dire un résumé de la Réforme sociale et qui, en offrant la quintessence de sa doctrine, est peut-être le plus substantiel de ses ouvrages ; en 1875, la Constitution de l'Angleterre ; en 1881, enfin, la Constitution essentielle de l'humanité. Cette dernière année, il fondait la revue la Réforme sociale, qui devait perpétuer ensuite l'influence du maître et garder jusqu'à nous le culte fidèle de son souvenir. Frédéric Le Play mourut en 1883, revenu depuis longtemps aux convictions chrétiennes qu'il avait puisées dans l'étude patiente des lois essentielles de la société. C'était l'observation sociale qui lui avait révélé, par un étonnant effort de son génie, la nécessité et la divinité du Décalogue.
La méthode de Le Play est aussi purement inductive qu'il est possible. Jamais il ne descend d'un principe : toujours au contraire il y remonte. Seule l'observation des résultats l'induit à porter un jugement sur l'excellence ou le défaut des procédés et des régimes. Rien de moins métaphysique, rien surtout de moins aprioristique que ses formules et ses définitons. La prospérité ou l'harmonie, la décadence ou l'antagonisme, voilà pour lui le critérium le plus parfait qui permette d'apprécier la valeur des différentes constitutions, non pas politiques, mais domestiques et sociales'.
' M. Gide (Précis cC économie politique, 5* éd., p. 16) a rapproché Le Play et son école de l'école historique, au point de vue de la « méthode à suivre dans les sciences sociales ». — Il faut se garder dune confusion. Bien loin d'appartenir à Ihistorisnie et à toutes les écoles de l'évolution sociale, M. Le
Or-, la famille est la véritable unité sociale : c'est d'elle par conséquent, que Le Plaj^ veut procéder, bien plutôt que de l'individu. Puis, comme les familles agricoles et ouvrières sont partout les plus nombreuses et comme en un même milieu social elles sont généralement à peu près uniformes dans leurs mœurs, dans leur genre de vie et dans les rapports réciproques de leurs membres, Le Play dégage de l'observation d'un certain nombre d'entre elles des traits généraux qui, communs à presque toutes celles d'un même pays, constituent un véritable type au sens économique de ce dernier mot. L'étude monographique d'un groupe restreint de ces familles est complétée par une étude des éléments divers de la constitution sociale — organisation communale et sj^stème politique du pays. — Enfin, les descriptions ainsi esquissées sont soumises au contrôle des « autorités sociales» : c'est le nom sous lequel Le Play désigne des personnages universellement estimés de leurs concitoyens, investis ou non de fonctions publiques, mais fidèlement attachés aux traditions et aux mœurs du pays.
Telle est la méthode. Pratiquée par Le Play pendant quarante années de sa laborieuse carrière, elle l'a conduit à l'inébranlable conviction que « tous les phénomènes qui troublent ou maintiennent l'harmonie des sociétés, ont leur origine dans l'application ou dans l'oubli d'un petit nombre de principes simples, dont le Décalogue est le sublime résumé ' ».
Quels sont ces principes?
Religion, propriété, famille et travail, les voilà présentés en quatre mots.
Play est un traditionnaliste et serait plutôt un traditionnaliste exagéré; de plus, en admettant que cette méthode d'observation ait amené M. Le Play à nos croyances, il n'en est pas moins vrai qu'il croyait d'intuition à l'absolu, qu'il le cherchait, qu'il en poursuivait la démonstration comme on le fait pour une hypothèse scientifique, et que son doute apparent à l'égard des lois sociales naturelles avait eu beaucoup le caractère d'un doute cartésien. * Auburtin, Introduction nu\ Extraits des œuvres de Le Play, p. xxiv.
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I. — La religion est le premier fondement des sociétés, par le sentiment des devoirs mutuels qu'elle enseigne. « L'étude méthodique des sociétés européennes, dit Le Plaj', m"a appris que le bien-être matériel et moral et en général les conditions essentielles à la prospérité 3' sont en rapport exact avec l'énergie et la pureté des convictions religieuses*. »
En France, la perte des croyances religieuses a coïncidé avec la désorganisation des ateliers; et notons ici que Le Play embrasse toujours sous le nom d'ateliers tout ce qui est le siège d'un travail quelconque, manufacturier ou agricole.
II. — Le second fondement de la société est la propriété, et celle-ci, comme Le Play le remarque en parfait accord avec les économistes, a toujours tendu à devenir individuelle. « Ceux des peuples modernes, dit-il, qui se distinguent le plus par leur prépondérance et leur succès, tendent chaque jour davantage à donner à toute espèce de propriété un caractère exclusivement personnel. Sous cette forme, ils la considèrent comme la récompense naturelle du travail et de l'épargne, c'est-à-dire des deux vertus sur lesquelles se fondent surtout le bien-être et l'indépcndanee des individus-...Même les communautés de travailleurs, fréquentes au moyen âge, sont de plus en plus remplacées par les entreprises individuelles*... Les écrivains qui, dans ces derniers temps, ont signalé comme désirable le retour au principe de la propriété collective, se placent en contradiction avec les faits que présentent les diverses organisations sociales de l'Europe ; et ceux qui se flattent de lutter contre les manufactures individuelles de l'Angleterre avec le concours, formant des communautés analo-
^ Réforme sociale, ch. i, avec ce sous-titre : « La religion a toujours été le premier fondement des sociétés : le scepticisme moderne n'est justifié ni par la science, ni oar l'histoire, ni par la pratique actuelle des peuples libres et prospères » (4^ édit., t. I, p. 98).
2 Op. cit., ch. II (t. I, p. 211).
••• Op. cit., ch. V, S ^2 (t. II, p. 222).
gues à celles du moyen âge, commettent une erreur aussi grave que s'ils voulaient aujourd'hui soutenir une guerre en revenant aux armes de jet de la même époque*. »
A propos de la propriété, le problème de la transmission à cause de mort est un des plus importants que les législateurs aient à résoudre. Ici, en effet, les lois font les mœurs, au lieu d'être faites par elles. Bien plus, toute loi successorale parvient à s'imposer, malgré des oppositions morales et traditionnelles, parce que la résistance de ceux qu'elle écarte est neutralisée par les encouragements de ceux qu'elle appelle.
Ce sont donc les régimes de succession qui, « plus que toutes les autres institutions civiles, ont le pouvoir de rendre fécondes ou stériles la propriété et les familles de propriétaires'- ».
Or, sous le rapport des successions. Le Play distingue trois régimes de constitution sociale :
1" Le régime de la conservation forcée, dans lequel la presque totalité des biens passe à un héritier unique, qui est souvent, mais non toujours, l'aîné des fils. Ce régime subsiste encore, par la force de la libre coutume, parmi les paysans de la Biscaye et d'une partie de l'Allemagne, de l'Autriche et de la Scandinavie; il subsiste également, par la force de la loi, dans l'aristocratie anglaise au moyen des majorats légaux et des substitutions fidéicommissaires facultatives;
2° Le régime du partage forcé, dans lequel les parts de chaque enfant sont égales ou à peu près égales. Ce régime existait jadis dans les populations rurales du centre de la France, où les mauvais effets en étaient paralysés par la force traditionnelle des institutions domestiques de ces temps passés. 11 a été imposé à la France d'une manière générale, d'abord par la Convention, qui voyait en lui.
• Op. cit., ch. II, §16 (t. I, p. 2H). 2 Op. cit., ch. II, intitulé du S 17.
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concurremment avec d'autres moyens, un procédé pour détruire l'autorité paternelle et les traditions sociales; ensuite par le Code civil de Napoléon I", qui, en mettant ce régime en contraste avec celui des majorats, se proposait de diminuer les familles hostiles ou indifférentes à la dynastie nouvelle et de grandir au contraire les familles amies. Le partage forcé est funeste à l'autorité paternelle, parce qu'il dépouille celte magistrature domestique de la sanction la plus efBcace qu'elle aurait pu avoir; il est funeste à la fécondité des mariages, parce que le désir des parents de laisser un enfant qui maintienne leur rang social et qui puisse conserver l'atelier de famille, les pousse à n'en avoir qu'un, deux au plus — seul moyen effectif d'assurer leur volonté; — il est funeste, enfin, à la stabilité des foyers, parce que, si les enfants dépassent ce nombre, l'impossibilité où se trouve chacun d'entre eux de conserver le foyer familial, provoque une licitation par laquelle arrivent des étrangers;
3° Le régime de la liherlê testamentaire, caractérisé par une quotité disponible qui ne soit jamais inférieure à la moitié du patrimoine. Ce régime existe en Allemagne et en Italie avec une quotité disponible égale à la moitié; en Angleterre, aux Etats-Unis et au Canada, avec une quotité disponible totale. Les avantages de ce dernier système sont également le contraire des inconvénients du partage forcé; et c'est celui qui a toutes les préférences de Le Play et de son école '.