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CHAPITRE II

l'École historique

L"historisme et le socialisme d'Etat, comme l'hégélianisme, sont des produits d'une origine bien allemande. C'est donc en Allemagne que nous en trouverons les principaux doctrinaires et les premiers apôtres.

Nous avons cité déjà parmi eux Knies et Hildebrand*.

Knies, professeur à l'Université de Heidelberg, publia en 1853 le manifeste le plus systématique et le plus complet de la nouvelle école, sous ce nom : Y Economie politique regardée du point de nue de la méthode historique*.

On ne saurait pourtant nier qu'il y ait une part sérieuse de vérité dans le chapitre où il décrit l'inlluence que les événements et les circonstance sont toujours exercée sur les économistes classiques et sur la forme spéciale dans laquelle ils ont exprimé des principes^. Nous en avons fait nous-méme la remarque pour les phj-siocrates ; on peut la répéter pour Malthus et Ricardo, qui voyaient l'Angleterre emprisonnée dans son territoire et ne soup-

1 Bruno Hildebrand (1812-1878), professeur à l'Université de Breslau, puis à Marburg, député de Marburgà l'Assemblée nationale de Francfort en 1848, obligé ensuite de s'expatrier et professeur d'économie politique à 1 Iniversité de Zurich, enfin rentré en Allemagne et professeur à lUniversifé d'Iéna en 1861.11 fonda en 1862 les fameuses « Annales d'économie nationale et de statistique », lahrhùcher fur Xationalœkonomie und Statistik, qui furent continuées après lui par Conrad, son gendre.

2 Die poUtische Œkonomie vom Standpunkte der geschichtlichen Méthode.

' Knies, op. cit., ch. m, § 4, pp. 168-206.

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çonnaient pas l'importation à vil prix des blés d'Amérique; pour Care}", à qui le voisinage du Far- West épargnait le souci de l'exiguitê d'un monde trop petit pour l'humanité; pour Basliat, enfin, que la crainte très légitime du socialisme jetait dans l'enthousiasme d'une liberté pleine d'harmonie et de bienfaits.

Hildebrand avait déjà fait paraître, en 1848, son £"^0nomie nationale du présent et de V avenir \ conçue dans le même esprit. Hildebrand a jeté aussi dans le monde économique une classification dés états sociaux qui lui a survécu. C'est la distinction entre une Natiirahcirthschaft (ou économie naturelle) et une Geldicirthschafl (ou économie monétaire), selon que les marchandises et les services sont ordinairement payés en denrées ou payés en argent". Le passage de l'un à l'autre régime peut être observé plus ou moins nettement pour tous les peuples du moyen âge. Mais Hildebrand voulait une classification tripartite : aussi, après l'économie monétaire, prédisait-il une économie fiduciaire ou Credîticirthschaft, dans laquelle la monnaie devait être remplacée par les papiers de crédit. Par malheur pour Hildebrand, ce dernier terme de la trilogie a été repoussé, même en Allemagne, entre autres par Knies et Wagner, de la même école historique cependant.

A vrai dire, Roscher les avait déjà tous précédés^. Roscher avait donné, dès 1843, son Plan d'un cours de science politique d'après la méthode historique^, suivi en 1854 des Priiicipes d'économie nationale^.

Les économistes, dit Roscher, se demandent tantôt : « Qu'est-ce qui devrait être? » et tantôt « Qu'est-ce qui

' Die Xationalfrkononiie dcr Gegenvart und der Zukunft.

* Dans les laht'IjHr.he)' fïtr A'ationalo'konontie, 186i.

^ Roscher (l8l7-18'Ji), professeur a l'Université de GœUingen de 1843 à 1848, puis à celle de Leipzick de 1848 jusqu'à sa mort.

* Grundriss :i{ VorlesungeniiberdieStaatsu'issenschaftnac/i gesc/iichtlicher Méthode.

'' Grundlagcn der Nationalœhonomie, 2" édil., 1857.

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est? » Ils font delà méthode idéaliste dans le premier cas; dans le second, de la méthode historique, physiologique, descriptive. Chez les idéalistes, il y a des tiraillements incessants et des discordes, parce que les théoriciens, en cherchant ce qui devrait être et en le cherchant d'après la pure raison, ne peuvent pas cependant s'empêcher d'être les interprètes des aspirations de leur époque. A quoi hon chercher l'idéal économique? Il n'y en a pas qui soit commun aux divers peuples. Il faut déhuter par l'étude de l'anatomie économique et faire une sorte de physiologie. Ainsi l'économ-ie politique quitte le caractère de science abstraite : elle devient d'une part une description comme l'histoire, et de l'antre côté un art pratique'. Roscher, après Hildebrand, appelait « économie nationale » cette conception nouvelle de l'économie politique. Peu à peu le pencliant vers l'analyse descriptive et pour ainsi dire anatomique le domina de plus en plus, et il finit en écrivant une Histoire naturelle du cêsarisme, suivie d'une Histoire naturelle de la démocratie.

Il a laissé, dans un autre ordre d'idées, une Histoire de V èconoraie politique en Allemagne , qui a obtenu un grand et légitime succès".

Bien d'autres noms peuvent être cités, après ceux-là, notamment celui de Schmoller, professeur à l' université de Berlin, qui osait appeler l'Etat a la plus grandiose institution morale qui existe pour l'éducation de la race humaine^»; celui de Lujo-Brentano, professeur à l'Université de Vienne, auteur de Die klassischê Kaiionalœkonoinie : ceux de Rœssler et de Stein*, et bien d'autres encore.

' Grundlagen der Xationalœkonomie, Introduction, ch. m, ij.S 23-25, " Idealistische Méthode; îi,^ Sb-ÏJ, a Historisch-physiologische Méthode ».

- Geschichte der yationalo;konomie in Deutschland, Munich, 1874,

^ Cité par Ingram, Histoire de l'économie politiqup, p. 350.

* Stein (Lorenz von Stein) (1813-1890), Danois, qui avait habité Paris, s'y 4tail lié sous Louis-Philippe avec les sommités socialistes d'alors et qui publia loutre Der Socialisnnts und Komniunismu.s Franhreichs, lb43) un

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Un d'entre eux et non le moins illustre, Adolf Wagner, successivement professeur à Vienne, àHambourg, àDorpat, puis à Fribourg, et finalement recteur de l'Université de Berlin, essaya cependant d'enrayer le mouvement qui emportait trop loin, selon lui, la jeune école historique, alors que celle-ci, conduite par Schmoller, s'était écartée déjà des sentiers plus timides frayés par Roscher et par Knies^ "Wagner assit nettement sa position dans ses Fondements de r économie politique^.

Que reproche-t-il à l'école idéaliste ou abstraite? et que reprocbe-t-il également à ceux qu'il veut préserver d'écarts trop grands? Aux idéalistes, il reproche d'avoir isolé et d'avoir étudié d'une manière trop exclusive le mobile qui consiste dans la recherche de l'avantage économique personnel et dans la crainte de la gêne. Il fallait, selon lui, tenir un plus large compte des quatre autres motifs, qui sont : 1" la recherche des récompenses et la crainte des punitions; 2" la recherche de l'honneur et la crainte du déshonneur; 3" la recherche de l'activité et la crainte de la passivité; enfin, 4° la recherche ou la fuite du témoignage bon ou mauvais de la conscience — seul mobile qui ne soit pas fait d'égoïsme. — Mais selon lui, une fois cette critique faite, il n'aurait fallu négliger ni l'universalité de la nature économique, ni la constance de l'égoïsme humain, dans un monde oii la nature de l'homme parait bien être restée la même depuis des siècles qu'elle a été observée.

Telle est, dans ses grandes lignes, cette nouvelle économie politique, que maintes fois, après Hildebrand et

Sijstem der Slaatswisscnscliaft ou Système de la science politique. Il ne doit pas être confondu avec le baron vom und zum Stein, homme d'Etal prussien, mort en 1831, qui avait pris une i;rande part à la reconstitution militaire et financière de la Prusse après léna.

' Sur cette réaction tentée par Wagner, voir I5ouglé, les Sciences sociales en Alletnaf/ne, '18'.>0, pp. 71 et s.

* Grundlegiing der politischen Œkonomie, qui fait partie du Lehr-und- Handbuch der politischen Œkonomie.

l'historisme eï les lois économiques i99

Roscher, on a appelée « nationale». Pourquoi cette expression? Il faut savoir la prendre en un sens tout différent de celui que List y donnait. Ce que List appelait l'économie « nationale », c'était celle qui, tenant le milieu entre l'économie domestique et l'économie universelle, étudiait les causes de la prospérité d'un peuple en face des autres nations qui le concurrencent. Rien de semblable ni avec Roscher, ni avec Lujo-Brentano : l'épithète, ici, n'a d'autre but que de montrer le caractère relatif et tout local de la science, dès qu'on la ramène aux procédés et aux points de vue de l'historisme. On est loin aussi du sens que les premiers commentateurs allemands d'Adam Smith donnaient à leur mot Nationaloekonomie .

Nous en avons dit assez pour faire ressortir les traits essentiels de l'historisme germanique.

Gomme l'a déclaré un de ses interprètes les plus autorisés, Karl Biicher, « l'école historique veut faire de l'économie politique la théorie de l'évolution économique des peuples, tandis que le smithianisme (lisez : l'économie politique classique) se propose d'approfondir les lois de la vie économique actuelle*. »

A ce titre toutefois il n'y aurait encore ni contradiction nécessaire, ni même dualité d'écoles : il }' aurait seulement deux sciences distinctes, puisque le but de l'une serait différent de celui de l'autre, sans qu'elles soient l'une et l'autre opposées. Ce serait comme un retour à la distinction que Stuart Mill avait faite entre la statique et la dynamique.

Mais ce n'est point ainsi que les « historiques » comprennent et présentent d'ordinaire la différence. 11 n'y a

* Karl Bûcher, dans Die Entstehung der Volkswirthscliaft. 1893, cité par h\oc\i, Progrès de la science l'conomique depuis Adam Sniit/i, 2* édU., t. I, pp. 32-33. — Voyez dans le même sens les Etudes d'histoire et d'économie politique du même auteur, qui renferment l'ouvrage cité ci-dessus et qui viennent d'être traduites en français (Bruxelles et Paris, 1901) avec une préface éminemment suggestive sur l'historisme. Celle-ci a été écrite par M. Pirenne, professeur à l'Université de Gand.

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pas même seulement une différence de méthode, en ce que les uns auraient fait de la déduction et que les autres ne voudraient faire que de l'induction' : il y a bien réellement une véritable contradiction des principes et des lois.

Un auteur que nous avons déjà souvent cité, actuellement professeur à 1" Université Harward et précédemment à Oxford, Ashley, dans la préface de son Itiiroductioit to English économie lustory and iheory, a marqué très nettement Tantagonisme irréductible des deux écoles.

« Les enseignements de Roscher, d'Hildebrand et de Knie^, dit-il, restés oubliés pendant plus d'un quart de siècle, n'ont été appréciés à leur juste valeur que lorsque les besoins pratiques de la vie moderne eurent montré les lacunes des vieilles méthodes économiques. Pendant ce temps, l'idée d'une évolution régulière de la socifté s'était fait lentement accepter. Soit que cette évolution ait été conçue comme la manifestation progressive de l'âme du monde, ainsi qu'elle l'a été avec Hegel, soit qu'il faille voir en elle, avec Comte, la croissance de l'humanité, soit enfin qu'il faille y voir, avec Spencer, une adaptation de l'organisme social à tout ce qui l'entoure, Teffet est le même et le regard de l'économiste s'ouvre sur l'avenir et sur le pas^é avec des perspectives dont on n'avait jamais rêvé. On comprendra mieux ce changement si Ton examine les principe-^ qui vont guider maintenant les recherches.

« Ces principes peuvent être ainsi déterminés : i° l'économie politique n'est pas un corps de doctrines absolument vraies, révélées au monde à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci; elle n'est qu'un certain nombre de théories et de généralisations de plus ou moins de valeur ; 2° de|)uis qu'on a commencé à penser, aucun siècle n'a été sans idées économiques... ; 3° de même que l'histoire de la société, en dépit de ses reculs apparents, pré-

• Pour la clt'fiMise des économistes classiques conire les historiques au sujet de la inrlliode et de l'observalion des faits, voyez EmiJio Cessa, Il metodo degli econotnistl classici, 1695, ch. i, n et m.

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sente un développement régulier, de même il y a eu un ordre régulier dans l'histoire de la pensée humaine et particulièrement dans l'histoire de ce que les hommes ont pensé sur le côté économique de la vie ; 4" de même que les économistes modernes ont pris pour données les conditions qui commençaient à exister de leur temps, ainsi les théories économiques plus anciennes étaient basées, consciemment ou inconsciemment, sur les conditions d'alors. Les théories du passé doivent être jugi^es par rapport aux faits du passé, et non pas par rapport aux faits du présent ; 5" l'histoire semble démontrer qu'il n'y a eu aucune grande institution qui n'ait eu pour un temps sa valeur et sa justification relative; enfin, 6'' il s'ensuit que les théories économiques modernes ne sont pas universellement vraies : elles ne le sont pas pour le passé, quand les conditions qu'elles réclament n'existaient pas ; elles ne le sont pas pour l'avenir, quand les conditions auront changé, à moins que les conditions ne changent pas et que la société ne devienne slationnaire '. »

En Angleterre, le représentant le plus illustre de l'école historique est Cliffe Leslie (1827-1882), Irlandais d'origine écossaise, professeur de droit et d'économie politique à Belfast, auteur, entre autres ouvrages, des £"5501/5 m poliiical and moral philosophy , parus en 1879. Clilïe Leslie s'est vivement élevé contre la tendance de l'école classique

' Ashley, op. cit., 3» édit., t. I. pp. ix-^xr. — A ce titre-là, est-ce que par hasard Adam Smith devrait être rangé dans l'école historique, pour avoir fait remarquer que la disparition du système militaire féodal el les armements modernes avaient amené raccroissement des impôts et empêché le souverain de taire face aux charges publiques avec les revenus d'un domaine royal ou princier? Evidemment non. Cependant c'était bien juger " une théorie du passé d'après les faits du passé ». On en trouverait bien d'autres exemples chez les classiques. Il est donc faux que cette formule soit exclusivement propre à l'historisme. — Aussi bien Knies (Die polUische Œkonomie vom Standpunkte der geschichllichen Méthode, ch. m, g 3, pp. 147 et s.\ et Comte (Cours de philosophie positive, t. lY, p. 2I'2) reconnaissentils très justement la différence des méthodes et des appréciations historiques dans .\dam Smilh dune part et dans ses successeurs d'autre par comme Malthus et Ricardo.

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vers les abstractions. Il a particulièrement combattu la formule du icage-fund^. Mais a-t-il édifié quelque chose? M. de Lavelej'e, qui en fait le plus grand éloge, n'ose pas lui donner ce mérite. « Il a montré, dit-il, que notre science était à reconstruire des fondements jusqu'au faîte, et ensuite il a indiqué d'après quelle méthode il fallait le faire. Il n'a pas essayé de rebâtir l'édifice. Il prétend même qu'il serait prématuré de le tenter, parce que les matériaux ne sont pas encore prêts : mais du moins il en a dégrossi et taillé quelques-uns, et il a esquissé la marche à suivre pour mettre en œuvre ceux qu'un travail approfondi et persévérant préparera successivement-. » Il est diflîcile de juger un sceptique avec plus de scepticisme soi-même.

On pourrait aussi classer parmi les économistes de l'école historique Thorold Rogers (1823-1891), professeur d'économie politique à Oxford et membre de la Chambre des communes. Rogers, radical en politique et très sympathique au socialisme, dont il déclarait « ne craindre ni revendication injuste, ni révolution * », jugeait « les économistes profondément ignorants des conditions sociales au sujet desquelles ils dogmatisent à perte de vue ». Plein pour eux du plus profond mépris, il espérait bien « le conserver toujours pour l'économie politique de cette espèce » et rangeait franchement parmi lésa logomachies » la théorie de la rente et des revenus décroissants*. Cependant c'est par ses études historiques que Thorold Rogers

' 11 fait contre elle cette objection liistoiique. L'Irlande, dit-il, avait huit millions d'habitants vers 1845. L'émigration causée par la famine en enleva deux millions entre 181^ et 1848. Le salaire cependant ne monta pas. Et Cliffe Leslie de conclure : « Le taux du salaire est le résultat d'un contrat entre l'employeur et l'employé. Ce que l'employeur donne dépend de ses ressources et de ses profits, et non du total des fonds dans la possession des autres. » Ici il a raison.

^ E. de Laveleye, CUffe Leslie et les tendances nouvelles de l'économie politir/ue en Angleterre, dans Essais et étxides, t. II, p. 254.

' Travail et salaires en Angleterre depuis le xiii» siècle.

* Préface de l'Interprétation économique de l'histoire, pp. 3 et 8 de la traduction française.

a fait sa réputation, beaucoup plus que par un système d'une construction scientifique'.

11 ne faudrait pas croire non plus que toute étude analytique ou descriptive des faits ou des institutions économiques du passé autorise à ranger celui qui s'y livre parmi les partisans de l'historisme. Bien plus, des travaux de ce genre peuvent amener à modifier certains jugements tro]) hâtivement formés ; ils peuvent même donner à croire que les cadres économiques et sociaux dans lesquels les hommes sont providentiellement appelés à se mouvoir, sont un peu plus variés que l'étroite observation d'un seul temps et d'un seul pays ne nous aurait induits à le penser : mais il n'y a rien là qui infirme cette idée de vérités abstraites et générales sur laquelle les économistes avaient assis leurs théories des lois économiques naturelles.

En Belgique, M. Emile de Laveleye (1822-1892), professeur à l'Université de Liège, peut être rangé également parmi les maîtres de l'école historique^. Par un autre côté, il collabora à l'avènement du socialisme d'Etat et il a permis à des socialistes proprement dits et révolutionnaires, tels que Benoît Malon, de le regarder comme un de leurs auxiliaires les plus i)récieux. « Les lois dont s'occupe l'économie politique, disait Emile de Laveleye, ne sont pas des lois de la nature : ce sont celles qu'édicté le législateur. Les unes échappent à la volonté de l'homme;

^ En ce qui coucerne Thorold Rogers notamment, on peut se demander s'il ne lui arrive pas de travestir les opinions des économistes classiques pour avoir l'occasion de les présenter comme fausses ou comme absurdes. — Son Manuel d'économie polilique, paru en 1866, n'indiquait encore que des tendances à une rupture : Y Introduction économique de V histoire, s^chevée en 1888, révèle im immense chemin parcouru.

- Auteur des Eléments d'économie politique (1882), qui ont eu de nombreuses éditions et ont été traduits en sept langues ; de très nombreux articles de revues réunis dans les Essais et études (3 volumes, 1894-1897) ; de la Propriété du sol et ses formes primitives, 1874, etc., etc. — M. Luigi Cossa, qu'on ne saurait cependant accuser d'intransigeance dans la défense des principes sociaux, juge ainsi M. de Laveleye : « Ses Eléments d'économie politique montrent son peu d'aptitude à 'parler de la science pure, dont il ne connaissait exactement ni l'objet, ni le but, ni la méthode « (Histoire des doctrines économiques, tr. fr., p. ;3'J9). Alors que savait-il?

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les autres en émanent *. » Il est connu surtout par sonouvrage sur la Propriété du sol et ses forâmes primitwes, dans lequel il préconise le retour aux anciens régimes de propriété communautaire usités chez les peuples primitifs ou plus exactement dans la race germanique'. Au reste, sans aboutir aux mêmes conclusions, Knies avait argué déjà, contre l'école classique, des différences que le régimede la propriété avait présentées chez les Grecs, chez les Romains et généralement au cours des siècles^.

En France, les traces d'historisme sont visibles chez M. Charles Gide, professeur d'économie politique à la Faculté de Droit de Montpellier. Au cours de la publication des éditions successives de ses Principes d'économie politique, il a évolué rapidement de l'école libérale et conservatrice vers le socialisme, auquel il apparaît de plus en plus rallié. Malgré les critiques qu'il fait encore de l'école historique*, il pose maintenant en principe que- « les lois naturelles, bien loin d'exclure l'idée de changement, la supposent toujours^ ». 11 ne désespère pas même qu'un changement radical et profond doive s'opérer un jour dans la nature morale de l'homme, puisque, énumérant les mobiles qui pourraient nous inspirer et n'en trouvant, en dehors de l'iulérêt personnel, point d'autres que la contrainte et l'amour, il conclut que « l'amour

^ Eléments d'économie jwlitique.

* Voir la réfutation dans le Collectivisme de P. Leroy-Beaulieu.

' Kiiies, Die politische Œkonomie vuni Standpunkte der geschichtlichen Méthode, ch. III, § 2. pp. 130 et s.

* Principes d'économie politique, 5« édit., pp. 34-35.

* « Si le monde était à refaire, dit-il, et s'il pouvait être refait dans des conditions de liberté absolue, rien ne prouve qu'il fut semblable à celui qui existe aujourdbui. On n'est pas autorisé à conclure que, parce que les lois naturelles sont permanentes et immuables, les faits et les ifislifutions économiques actuelles doivent avoir aussi un caractère de permanence et d'immutabilité... Les lois naturelles, bien loin d'exclure le cbangement, le supposent toujours... Et non seulement les faits et les institutions économiques peuvent changer, mais encore notre volonté n'est pas impuissante à déterminer ces changements « (Op. cit., p. 23). — Nous concédons bien que notre volonté change les faits et les institutions ; mais cela ne prouve pasque nous puissions «refaire le monde». Il y a ambiguïté chez M. Gide.

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serait certes la vraie solution et qu'il faut espérer qu'un jour elle se réalisera^ ».

L'hislorisme est bien autrement accusé dans M. Espinas, professeur à la Faculté des Lettres de Bordeaux, auteur des Sociétés animales, ouvrage écrit dans le pur esprit de la sociologie évolutionniste*, et auteur d'une Histoire des doctrines économiques, qu'il termine par cette conclusion : « Les solutions économiques ne peuvent pas prétendre ;i l'universalité et à la nécessité des démonstrations scientifiques... Etant un art, l'économie politique doit varier au cours des temps comme la forme des vaisseaux et les procédés de l'industrie, comme les maximes d'éducation et d'enseignement. L'art économique obéit dans sa marche aux lois de révolution, comme la conscience sociale dont il n'est qu'un aspect^. » Mais qu'est-ce donc tout d'abord — dirons-nous — • que la conscience sociale ?

Même la méthode des monographies et des enquêtes inaugurée par l'immortel Le Play — au moins quand on n'y apporte pas, comme lui, un esprit élevé et vraiment philosophique — entraine facilement ceux qui la suivent vers un empirisme étroit et borné, avec lequel la science ne saurait rien avoir de commun. On ne s'est pas assez garanti contre cet écueil dans les études descriptives d'économie sociale qui ont obtenu la faveur du moment. Elles dénotent souvent le travail attentif du naturaliste

^ Op. Cit., p. 29.

2 Paru en 1878.

' Histoire des doctrines économiques, s. d., pp. 346-348. — A citer pour l'Amérique Francis-Amasa AVaiker, auteur de PoUtical economy dans le sens historique. — Francis-Amasa Walker est connu également par The liages r/uestio», 187f), où M. Gide a cru voir pour la première fois la théorie du rapport entre le salaire et la productivité du travail. Cependant cette théorie avait été énoncée déjà maintes fois, notamment par Thiinen (voyez supra, pp.3'28-3-29ets., et Block, Progrès de la sciei.ce économique depuis Adam Smith, 2^ édit., t. II, p. 258). Il ne faut pas confondre cet Amasa Walker avec son père Francis-Amasa Walker (1799-1875), député, sénateur, secrétaire d'Etat aux Etats-Unis, qui appartenait plulôt, comme économiste, à l'école classique libérale et qui a laissé des travaux estimés, notamment Nature and uses of money. 1857.

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enregistrant là des faits et ici des chiffres; mais ce qui leur manque non moins souvent, c'est le sens critique du philosophe; c'est l'esprit de synthèse et de généralisation du vrai savant. M. du Maroussem, par exemple, dans ses Enquêtes, pratique et théorie, a donné la pleine formule de ce scepticisme historique en décrivant la « méthode empirique de l'esprit », en demandant que « l'économiste empirique se garde surtout des mots travail et capital et de l'expression de valeur », et en comparant finalement le problème de l'étalon monétaire unique ou double à la querelle légendaire des gros-bout iens et des petits-boutiens'. Parvenu là, on confectionne peut-être des catalogues : mais on a remplacé l'art de les lire par la patience de les dresser. L'historisme lui-même ne commandait pas cette abdication de la faculté de penser et de juger.

Les études sociologiques sur le monde de la préhistoire, que l'on prétend maintenant reconstituer avec l'observation des types sauvages les plus dégradés que l'on puisse retrouver dans l'Australasie, révèlent encore bien davantage cette négation brutale et cynique de l'absolu. Nous ne faisons que les signaler : car ce serait sortir de notre cadre que de rappeler comment les sociologues contemporains refont, avec AVesterraarck, la genèse de l'institution du mariage, ou bien comment, avec Durkheim, ils s'évertuent à expliquer par un totémisme ancestral notre juste répulsion contre l'inceste, sans la croire d'ailleurs raisonnable et naturelle.

Nous sommes plongés ainsi dans une sorte d'historisme moral, digne et nécessaire pendant de l'historisme économique. C'est que les erreurs se tiennent par un fatal enchaînement. L'absolu, chassé du domaine de l'intelligence, ne peut pas rester longtemps dans le domaine de la conscience et du sentiment. Simmel, professeur à ITniversité de

' Du .Maroussem, Enquêtes, pratique et théorie, Paris, 1900, II« partie, et particulièrement pp. 225, 250, etc.

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Berlin, u'avait-il pas enseigné déjà la relativité de la moi-ale et son évolution }ierp«Huelle ', en même temps que son collègue Ihering avait enseigné que le droit n'est qu'un produit de l'utilité sociale? L'idée d'une « force morale » n'est pour Simmel qu'un « mot dans lequel nous condensons en absolu quelque nécessité relative née au cours de l'histoire ». M. Vacher de Lapouge, qui a professé à l'Université de Montpellier, ne craint pas davantage de dire que « les notions du bien et du mal seront, dans un avenir très rapproché, très différentes de celles qui régnent aujourd'hui, et peut-être même opposées dans la plupart des points ». Tout en ne « voyant point de raison pour que l'assassinat ne soit point toujours considéré comme un crime », il est convaincu que « les notions relatives au vol devraient subir de profondes modifications dans un milieu collectiviste- ».

Ces théories, éminemment subversives, en sont venues à inspirer nos hommes d'Etat eux-mêmes. Un d'eux, et non des moins en vue, M. Bourgeois^ disait que « les progrès de la pensée humaine ont lentement transformé les idées morales... Une tâche, ajoutait-il, s'impose aux hommes. Il s'agit pour eux, partant des vérités certaines que seule apporte la science, de rechercher en quoi ces vérités ont pu modifier les idées morales traditionnelles et les définitions anciennes du droit et du devoir dans l'humanité^ ». Le « Collège libre des sciences sociales », soutenu par des appuis officiels, professe cette même doctrine dans ses conférences de morale ; et l'expression en a été rarement plus franche et plus énergique que dans celle que M. Moch y a faite sur ÏE7^e sans violence^. Ainsi la voie est frayée plus facile à toutes les utopies. N'était-ce pas déjà Auguste

' Einleitung in die Morahvissenschaft, Berlin, 1892-1893. 2 Yaclier de Lapoui^^e, Sélections sociales, 189G, jip. 302-304, 323. •' Léon Bourgeois, Solidarité, 1896, p. 78.

* Publiée dans le recueil Questions de morale de MM. Belot, Bernés, Buisson, etc., Paris, 1900 (voyez o}-). cit., pp. 31 et s. i.

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Comte qui avait assigné à l'utopie, dans la sociologie, le même rôle qu'à l'iiypollièse dans les sciences naturelles? Or, en physique, l'hypothèse est parfaitement permise — sur l'émission par exemple ou l'ondulation de la lumière : — pourquoi donc l'utopie sociale et son expérimentation seraient-elles davantage Tv-^prouvées ? « Qu'est-ce qui empêche, écrit le socialiste Fournière, que l'idéalisme ne devienne l'agent conscient de l'évolution? » Et pour Fournière, ennemi de la propriélé, simple « création sociale », c'est le communisme qui est au terme de l'utopie, avec l'amour lihre et l'union non moins libre*.

Nous devions un instant d'attention à toutes ces théories aussi dangereuses que nouvelles-. S'il est vrai, en effet, que l'économie politique étudie, selon la déflnition de Stuart Mill, la manière dont la recherche de l'intérêt personnel guide l'homme dans la production et le mouvement des richesses « en tant du moins que les phénomènes de cet ordre ne sont pas modifiés par la poursuite d'un autre objet », il est clair qu'une altération profonde de notre nature intellectuelle et morale, ou bien un changement radical survenu dans notre manière de sentir et de juger ce qui est mal et ce qui est bien, ne pourrait pas ne pas avoir une immense répercussion sur les institutions, considérées dorénavant comme des combinaisons et des procédés que les hommes peuvent imaginer pour se soustraire tout ensemble aux lois économiques et aux lois morales.

a Depuis le milieu du siècle, a-t-on dit, une réaction salutaire est partie d'Allemagne. On a reconnu que les prétendues lois naturelles de la vie économique n'étaient au fond que des lois sociales soumises elles-mêmes à la loi supérieure de l'évolution, et que c'était une erreur d'attri-

' Fournière, VTdéalisme socialy Paris, 1898. — A'oyez lo chapitre « l'idéalisme, forme pensée de l'évolution » ; voyez aussi la III" partie du volume.

2 Voyez dans notre article le Darwinisme et la sociologie évolutionniste (Revue catholiqve des Institutions et du Droit, août ib97) la « Morale de l'évolulionnisme », loc. cit., pp. 108 et s.

l'historisme et les lois économiques 509

buer une valeur universelle à des observations tirées par abstraction de l'étude du présent' ». Et la « loi supérieure de l'évolution » aurait bien embrassé l'ordre économique, puisqu'il est a bors de doute que Tbomme a existé sans travailler pendant d'immenses séries d'années- » ; embrassé aussi l'ordre moral, puisque « trop d'observations prouvent que le sentiment qui unit parents et enfants est un produit de la civilisation^ ».

Toutefois l'idée de ces' changements est plus qu'une hypothèse, elle est une erreur. Le monde phj'sique ne change pas autour de nous; le monde moral que nous sommes nous-mêmes, ne change pas davantage en nous.

Ce qui peut changer et ce qui change, c'est seulement notre connaissance plus ou moins exacte et plus ou moins complète des forces que ce monde physique renferme et peut être contraint de mettre à notre disposition; c'est la perspicacité plus ou moins grande que nous apportons à connaître les lois du monde moral; c'est la bonne ou la mauvaise foi avec laquelle la généralité des hommes s'avouent leur devoir, et la volonté plus ou moins ferme avec laquelle ils cherchent à l'accomplir; ce sont enfin les jugements erronés ou judicieux qu'ils portent sur les actes de leurs semblables.

La possibilité de ces changements et leur effective réalisation suffisent pour que le monde ait une histoire, pour que l'humanité ait un progrès, et que la suite des temps présente, même sous le côté économique, une variété qui est une des beautés de l'œuvre divine. Mais celte œuvre, si variée qu'elle soit dans l'espace et variée aussi dans le temps, ne peut pas être moins régulièrement ordonnée dans son plan général, ni moins raisonnable et moins fixement sage dans tous les rapports de causalité qu'elle

* Pirenne, préface aux Eludes d'histoire et d'économie politique de Karl Biicher, p. vi.

* Bûcher, Etudes d'histoire et d'économie politique, p. 6. ' Ibid., p. 15.

510 LIVRE III — l'historisme et le socialisme d'état

met en action. Par conséquent, dans le monde économique comme dans le monde physique et le monde moral, aussi longtemps que ne changent point ces deux derniers, il doit exister des lois naturelles immuables, placées au dessus de ces hommes qui les connaissent et s'y conforment plus ou moins bien. Ni l'opinion qu'ils en ont, ni la contrainte qu'ils peuvent essayer de leur faire subir, ne changeront jamais rien à l'objectivité intrinsèque de ces lois.

Voilà pourquoi Le Play a pu tracer les grandes lignes d'un « retour au bien », parce qu'il avait foi dans la constance des lois morales du monde économique.

Voilà aussi pourquoi, en sens inverse, les principes de l'école historique, tels que nous les trouvions formulés par Ashley, rendraient éternellement impossible une a interprétation économique de l'histoire », malgré le titre ambitieux que Rogers avait donné à son livre. Si, en effet, toutes les vérités économiques sont relatives, s'il n'y a pas « de grande conception, de grand corps de doctrines qui, ayant réellement et longtemps influencé la société, n'ait pas renfermé une certaine vérité et une certaine valeur eu égard à des circonstances temporaires' », je demande comment l'on pourrait aiïîrmer, par exemple, la stérilité du travail servile; je demande comment on pourrait expliquer le progrès ou la décadence des peuples par la supériorité ou l'infériorité de leurs institutions économiques et sociales au regard de celles des autres peuples. Ainsi l'école historique aboutirait à nous fermer l'intelligence de l'histoire. Ce n'est pas assez; et si l'absolu n'existe pas, je demande comment même on pourrait apprécier, d'une manière absolue, les conséquences économiques ou politiques du divorce, de la débauche et de la promiscuité.

Vu sous cet aspect, il est hors de doute que l'historisme recèle en lui mille fois plus d'immoralités que les « historiques » n'en ont jamais trouvé à reprocher au

* Ashley, op. cit., p. xt.

classicisme des disciples d'Adam Smith. Nous n'ignorons point cependant que des catholiques se sont insurgés contre la pensée que des lois économiques puissent exister : quant à nous, nous restons plus que jamais convaincu qu'ils n'avaient pas réfléchi à ce manque d'ordre et de beauté qu'ils voulaient introduire dans un des innombrables royaumes de la Providence.

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