LIVRE III — L HISTORISME ET LE SOCIALISME D ET^^T
mique : on veut inventer toute une économie politique nouvelle qui, dégagée de l'ancien aj^pareil scientifique, soit tout entière un art inspiré par l'altruisme et qui réside elle-même tout entière dans un merveilleux agencement des institutions solidaristes.
Nous touchons ainsi au mot essentiel qui caractérisera le nouvel ordre de choses : ce sera la solidarité. Le mot il est vrai, ne date pas d'hier, au moins dans la langue du droit, puisque les anciens jurisconsultes le possédaient déjà sans avoir eu autre chose à faire qu'aie tirer du droit romain. Mais, malgré un essai inaperçu tenté par Pierre Leroux en 1840*, ce ii'est que dans ces dernières années que ce terme a conquis son nouveau sens-. Nous ne. cherchons pas ici à pénétrer sous quel patronage, ni dans quel but^. Ce que nous ne pouvons pas cependant nous empêcher de regretter, c'est de voir que le calcul ou l'instinct de la courtisanerie démocratique font adopter trop souvent ce mot de solidarité par des hommes que leur caractère devrait tenir élevés au dessus des complaisances de l'esprit ou du langage.
La charité avait une base logique : la solidarité au contraire, à moins qu'on ne se prononce nettement pour le
' Infra, lY" partie, ch. iv.
- « Il y a dans notre pays, dit très spirituellement M. le comte d'Haussonville toute une école qui croit que depuis la Révolution lavec un grand R) les choses ne peuvent plus se passer en France comme elles se passaient autrefois. Aux adeptes de cette école il semble que le mot de charité écorche la bouche; et comme, d'autre part, ils sont gens trop intelligents pour ne pas comprendre tjue l'assistance aux maliioureux doit reposer sur un principe, ils se sont mis à la recherche dnn mot nouveau pour exprimer ce principe. Ils ont été tentés successivement par celui de philanthropie et par celui de fraternité. Mais le mallieur a voulu que la première République ait rendu ridicule le premier de ces deux mots, et que la seconde ait ensanglanté le second. Celui d'altruisme sonnait dur à l'oreille. Ils étaient donc dans l'embarras quand un mol nouveau a été inventé... Ce mot est celui de solidarité » (M. le comte d'Haussonvilie. Ansislance publique et hienfahancc privée, 190 1, pp. 11-12).
' A titre do renseignement, nous pouvons donner celte curieuse citation de l'Action maçonnique (n" de mai 18(39, p. 103) : « La charité n'étant pas à nos yeux un mode maçonnique, nous préférons celui qui représente le mieux les idées humanitaires : solidarité ».
l'hISTORISME et les lois ECONOMIQUES 510
panthéisme, n'en a pas. A la charité, en effet, les croyances chrétiennes donnaient un fondement dans Tunité de l'origine humaine et dans la communauté des destinées auxquelles sont appelés tous les hommes. I\Iéme la bienfaisance reposait sur une loi naturelle, que le témoignage «le la conscience nous révélait comme étant elle-même imposée par un législateur placé en dehors et au dessus de nous. A'oilà précisément les points d'appui qui font défaut à la solidarité. D'ordinaire, en effet, ceux qui la préconisent appartiennent aux diverses écoles issues du darwinisme : et comment donc la simple similitude de nature, après un long processus de transformations semblablement traversées, aurait-elle, pour nous rendre solidaires les uns des autres, la force que pourrait seule nous donner, soit une communauté de substance, une véritable cousubstantialité, à laquelle ni les évolutionnistes, ni nous, nous ne voulons croire, soit la notion d'un devoir supérieur, je veux dire une morale métaphysique ou théologique à laquelle ils ne croient point?
Différente dans son principe ou plutôt dépourvue de tout principe, la solidarité ne diffère pas moins de la charité dans les conséquences de doctrine qu'elle entraîne après soi. La charité implique le devoir individuel de celui qui aime ou soulage son prochain : la solidarité implique surtout le droit de celui qui réclame — on dit même « revendiquer » — et elle présuppose une sorte de communauté antérieure à laquelle il faut retourner peu à peu. Il est donc très vrai que la solidarité doit logiquement incliner au socialisme. En tout cas, même avant qu'on arrive jusqu'à lui, elle aura complètement éteint tout sentiment de gratititde chez l'individu qui s'en sera réclamé : par conséquent elle aura déjà fait disparaître un des nœuds du lien social.
Ce problème — solidarité, ou charité et bienfaisance — qui semblerait jusqu'ici n'appartenir qu'à la philosophie, touche au contraire de très près à l'économie politique.
520 LIVRE III — l'historisme et le socialisme d'état
Les idées de solidarité sont parfaitement étrangères à l'école classique comme à tous les écrivains qui l'ont précédée. Le xvii^ siècle avait cru aux devoirs de la charité; le xviii% dans ce qu'il avait eu de philosophique, avait cru à la bienfaisance ou exalté la sensibilité ; et la Théorie des sentiments mo7^aux d'Adam Smith, de quelques erreurs qu'elle procède en ce qui touche le fondement même de la morale ', est tout aussi loin cependant de supprimer la notion d'obligation pour y substituer celle de droit. Ainsi, même dans le passage de la morale chrétienne à la morale indépendante, on avait simplement essayé d'amoindrir et de naturaliser, sous le nom de bienfaisance ou sous d'autres expressions analogues, ce sentiment et ce devoir de charité que le christianisme avait apportés avec lui comme des vertus surnaturelles.
Ce fut cette transformation qui fut Jugée insuffisante. Mais nous serions entraîné trop loin si nous entreprenions ici d'étudier la morale de la solidarité. Nous voulons simplement noter que si l'idée nouvelle de solidarité est contemporaine de l'idée non moins nouvelle de « justice sociale », l'une comme l'autre aboutissent à un affaiblissement de la notion du devoir chez l'individu. Car, si c'est la société qui doit la justice et non pas nous la charité, et si nous sommes tous solidaires les uns des autres pour donner ou pour demander, les uns dans la limite de nos ressources et les autres dans celle de nos appétits, il est bien clair, ce me semble, que je n'ai, moi, le devoir de soulager autrui que dans cette mesure infiniment petite où je concours moi-même à constituer la société.
C'est sur l'idée de la solidarité que reposent actuellement toutes nos lois ouvrières déjà votées ou prêtes à l'être. On poursuit par elles un bien général et moyen.
' Nous signalons mie discussion fort instructive de la morale progressiste et humanitaire d'apros les arguments de .M. Hector Denis, dans le R. P. Castelein, Appendices (en français) aux tiistilittioncs philosopliiœ moralis cl social is, 1899, pp. .")79 et s.
L HISTORISME ET LES LOIS ECONOMIQUES ■■>'-.* l
lail dune masse d'injustices particulières, comme si la mise en commun de tous les intérêts et de tous les droits devait consoler chacun de nous d'une moinrlie justice observée à son égard, par le spectacle de satisfactions gratuites accordées à d'autres hommes en dehors de ce même domaine de la justice.
La loi du 9 avril 1898 sur les accidents du tiavail ne s'explique pas autrement. Avec l'ancienne application de l'article 1382 du Code civil, l'ouvrier, victime d'uu accident, était dans l'alternative d'obtenir une réparation théoriquement intégrale s'il }• avait une faute du patron, ou bien de n'en obtenir aucune si cette faute n'avait pas été commise. Maintenant la loi donne à l'ouvrier dans tous les cas une satisfaction moyenne, dont l'insuffisance peut être une injustice envers lui : seulement cette injustice a s:a contre-partie dans les réparations indues qui sont accordées à d'autres au cas de force majeure ou de risque impossible à empêcher ou à prévoir.
La même remarque s'applique à nos projets de loi sur les retraites ouvrières, comme à tout ce qui concerne l'assurance obligatoire. Quand l'assurance est libre et spontanée, soit qu'il s'agisse de mutualité ou de primes fixes, elle constitue un contrat aléatoire à titre onéreux, par échange d'une perte certaine contre l'indemnité stipulée d'une perte incertaine. Mais il en est autrement dans l'assurance obligatoire. Contraindre les ouvriers à verser, d'une manière directe ou indirecte, des primes actuelles en vue de retraites futures que certains d'entre eux seront seuls appelés à recueillir dans des conditions déterminées de services, voilà une combinaison qui ne se peut justifier que par la solidarité sous-entendue de tous ceux qu'on fait entrer de force dans ces combinaisons tontinières. La solidarité introduit ici une prévoyance collective, dont les uns seront les victimes pour que les autres en soient les bénéficiaires. Prévoir, épargner, s'assurer le pain des vieux jours n'est plus l'œuvre de cha-
522 Liv'RE III — l'historisme et le socialisme d'état
cun, pour que les satisfactions obtenues correspondent aux sacrifices acceptés et vouius : tout cela n'est plus qu'une œuvre solidaire, mais spoliatrice, dans laquelle quelquesuns sont destinés à profiter des sacrifices arrachés à tous par les voies de la contrainte. Et comme l'Etat seul peut exercer cette contrainte, comme l'Etat n'accorde aussi qu'à lui seul la confiance pour garder et gérer les sommes immenses que ces institutions devront recevoir et mettre en réserve, il s'ensuit que l'idée de la solidarité nous conduit dès maintenant au socialisme d'Etat, jusqu'à ce que, analysée et fouillée plus avant, elle nous conduise jusqu'au socialisme absolu.
Ce sont les dernières étapes que nous aurons à parcourir.
LE SOCIALISME D KTAT